Lutter contre l’homophobie, lutter contre l’islamophobie : une double évidence

Par Jérôme Martin (texte initialement publié sur le blog Médiapart « Vendeur-ses de haine » le 4 novembre 2017.

Alors que mes engagements contre l’islamophobie et les LGBTI-phobies me valent régulièrement des messages de haine sur Twitter, je reviens sur mon parcours et explique pourquoi mener ces luttes est pour moi une évidence.

Sur mon compte Twitter, j’ai indiqué que j’étais adhérent au Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) et ancien militant d’Act Up-Paris1. J’y précise mes engagements contre le sida, pour les droits des personnes lesbiennes, bies, gaies, trans, intersexes (LGBTI+).

Ces engagements multiples me semblent une évidence. Non que j’assimile l’homophobie à l’islamophobie. Je ne suis pas musulman, et ne peux donc parler à la première personne de l’islamophobie. Je suis pédé – terme que je préfère à « gay » ou « homo » car il récupère et détourne la violence homophobe des insultes – et peux parler à la première personne de l’homophobie que j’ai dû combattre. Islamophobie et homophobie répondent à des logiques différentes, qu’il ne faut pas assimiler. La première par exemple est directement liée au passé colonial de la France, au refus de l’affronter en tant que tel ; homophobie et racisme colonial ont des rapports2, mais beaucoup moins directs.

Dans les années 90 et le début des années 2000, mes expériences de l’homophobie et de la lutte contre le sida m’ont appris à me méfier des rappels à l’universalisme républicain visant à disqualifier les revendications et les combats des personnes que la République oubliait, négligeait, maltraitait.

En refusant de reconnaître les unions homosexuelles tout au long des années 90, cette République a permis à la famille de mon ex de nous interdire, à son compagnon de l’époque et à moi, l’accès à son enterrement quand il est mort du sida. Ce compagnon n’a pas pu retourner dans l’appartement dont le bail n’était pas à son nom. Nous n’avons pu récupérer aucun souvenir intime de la personne que nous avions aimée. Voilà mon expérience de l’ « universalisme républicain ».

Cette République a permis par l’indifférence de ses représentant.e.s une hécatombe qui aurait pu être évitée si des mesures avaient été prises plutôt : si l’échange de seringues et la réduction des risques pour les usager.e.s de drogues avaient été mise en place dès les modes de transmission du VIH connus, si les droits indispensables avaient été accordés aux personnes trans, si l’épidémiologie française les avait prises au moins en compte, si la répression envers les travailleur.euse.s du sexe avait cédé la place à l’écoute et la reconnaissance, si des campagnes de prévention n’avaient pas été censurées au motif qu’il ne fallait pas faire de « prosélytisme homosexuel » (argument qui n’était en rien limité à l’extrême-droite), etc. C’est peut-être ce dernier point qui révèle toute l’hypocrisie de ce discours universaliste : pendant une décennie, les pouvoirs publics ont refusé de financer des spots de prévention mettant en scène des homos, sous prétexte qu’il fallait s’adresser à tout le monde. Ils indiquaient ici que les homos ne faisaient pas partie de l’universel, et, en refusant de décliner les identifications et les cibles, contribuaient à rendre les gays, les trans, les usager.e.s de drogues plus vulnérables à la pandémie.

Le mot « universel » m’a particulièrement mis en colère au moment du vote de la Couverture Maladie Universelle en 1999. Présentée comme un progrès – ce qu’elle était dans une large part – la CMU excluait de la gratuité totale des soins les bénéficiaires de l’Allocation Adulte Handicapée, vivant pourtant au-dessous du seuil de pauvreté ; ainsi que les sans-papier.e.s, cantonné.e.s à un sous-dispositif financé non par la Sécurité sociale, mais par l’État : l’Aide Médicale d’État.

J’ai très vite appris à me méfier aussi du mot « communautarisme », terme vide de sens. Aujourd’hui, l’accusation de « communautarisme » est en général réservée aux seul.e.s musulman.e.s, notamment quand ils et elles demandent légitimement à la République les mêmes droits et la même protection face aux discriminations. Mais elle a aussi été opposée par le passé aux gays et aux lesbiennes. Act Up-Paris a souvent été accusée de communautarisme pour vouloir défendre l’égalité des droits, notamment à la fin des années 1990 au moment des débats sur le Pacs, ou au début des années 2000, quand nous étions parmi les rares organisations à réclamer l’ouverture du mariage.

Mon engagement dans la lutte contre le sida m’a aussi permis de constater la réalité du racisme institutionnel, notamment celui de l’État. Ce racisme, que continuent à nier les grandes associations comme la Licra ou SOS-Racisme, les éditocrates « progressistes » comme Raphaël Enthoven autant que les réactionnaires, est pourtant indéniable dès lors qu’on se penche sur des données de santé. Comment qualifier ce qui conduit un État à expulser, malgré la loi, des personnes gravement malades dans des pays où elles et ils ne pourront se soigner ? Comment expliquer qu’à niveau social égal, des personnes migrantes soient plus exposées au sida, au retard dans le dépistage du VIH ou du cancer du sein, au saturnisme ?

J’ai aussi pu constater la réalité d’un sexisme structurel et ses conséquences dans la lutte contre le sida et pour la santé des femmes : sous-représentation, voire absence de celles-ci dans les protocoles de recherche, et donc sous-estimation des effets secondaires des traitements sur leur corps ; impact de la domination masculine sur la prévention et la prise en charge ; etc.

Lutter contre le sida m’a donc permis de prendre conscience des limites de cette République, et de l’hypocrisie de celles et ceux qui, au motif d’une devise qui fixe comme objectifs l’égalité, la liberté, la fraternité, veulent empêcher à coup de mots comme « universel » et «communautarisme» que s’expriment celles et ceux dont la situation prouve que cet objectif n’est pas atteint, au profit d’une minorité de privilégié.e.s.

Un de mes slogans préférés à Act Up-Paris est « Solidarité des minorités » que l’on peut décliner (pour peu qu’on trouve des rimes en ‘é’) : « putes, pédés, drogué.e.s, immigré.e.s, solidarité des minorités » ; « trans, goudou, prisonnier.e.s, drogué.e.s etc. ». J’ai conscience du risque de confiscation de la parole qu’il peut poser : sous prétexte d’une expérience commune d’une forme d’oppression, on parle au nom de toustes les opprimé.e.s en masquant les rapports de force au sein des minorités, qui vont amener les mêmes, les gays cis blancs, à parler à la place des autres. Il n’en reste pas moins que, utilisé en ayant conscience de ce risque, ce slogan est une bonne réponse au discours républicain faussement universaliste, qui permet notamment de rappeler que l’universalité blanche, cis, masculine, valide et hétéro n’est en fait qu’une minorité assise sur des privilèges.

C’est avec cette conscience politique que je suis devenu enseignant à la rentrée 2002. Mon stage s’est déroulé à Creil, au collège Gabriel Havez, là où éclata la « première affaire du voile », là où furent les premières victimes de l’islamophobie institutionnelle (en tout cas victimes médiatisées), des élèves musulmanes. À la suite du 11 septembre, de la victoire de Jean-Marie Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle, le terrain était fertile pour une explosion d’islamophobie – déjà bien présente dans les années 1990. Les débats sur l’école étaient dominés par ce qui allait devenir la loi de 2004 portant interdiction des signes religieux ostensibles à l’école – pour ne pas être hypocrite : la loi interdisant le voile dans les établissements scolaires.

Je crois que c’est la première fois que j’ai alors rencontré le mot  « islamophobie ». Le sujet ne m’était pas inconnu. Lors de l’année scolaire 1990-1991, une « affaire du voile » éclata au lycée où j’étais élève, le lycée Saint-Exupéry à Mantes-la-Jolie. Le conseil d’administration, où j’étais élu, ne prononça pas l’exclusion des jeunes filles concernées, contrairement à ce qui passa dans le même établissement quatre ans plus tard. Mais je fus frappé par la violence des débats, qui mêlaient injonction à la laïcité (alors même que l’école m’avait appris que celle-ci n’empêchait pas l’expression religieuse des élèves), considérations pratiques absurdes (« D’ailleurs, le voile bloque l’audition. Comme les cheveux longs, peut-être faudrait-il leur imposer un serre-tête pour qu’elles entendent bien »), invocation du féminisme pour imposer à des femmes une manière de s’habiller, etc.

Quand la question a de nouveau mobilisé les débats nationaux à partir de 2002, elle ne m’était donc pas totalement étrangère. Mon combat à Act Up-Paris m’a vite permis de me faire une idée du fonds politique de ceux et celles qui, comme contre les homos et les trans, invoquaient l’universalisme et la lutte contre le communautarisme pour justifier leur racisme.

J’ai été particulièrement frappé des stratégies de disqualification de la parole des premières concernées, les femmes musulmanes, qui me rappelaient celle à laquelle se sont heurté.e.s et et se heurtent encore les militant.e.s de la lutte contre le sida.

D’une part, les débats publics, les reportages, les plateaux télé parlaient la plupart du temps d’elles, sans elles. Dans le meilleur des cas, un documentaire leur accordait une place, mais pour un seul témoignage individuel. On leur niait la capacité à avoir une expertise propre sur le sujet et la législation qui les concernait. C’était un phénomène bien connu à Act Up-Paris – et dans la lutte contre le sida. Les journalistes nous contactaient pour avoir des témoignages individuels de personnes vivant avec le VIH illustrant une chose déjà décidée (ils et elles avaient parfois des demandes précises : « un couple homo dont l’un est séropositif et qui veut un enfant »), tout en refusant le point de vue politique de fond de l’association ou des personnes. Résultat : des « expert.e.s » discourent sur des témoignages, et les premier.e.s concerné.e.s ne peuvent leur répondre.

Quand la parole de ces femmes musulmanes est prise en compte, quand elles ne sont pas réduites au silence, on la disqualifie en les faisant passer pour victimes ou coupables. Victimes : elles subissent la pression de leur entourage masculin et ne savent pas ce qu’elles disent. Coupables : elles sont complices du sexisme, de l’islamisme, des atteintes à la laïcité, du terrorisme, et on ne saurait donc accepter leur parole.

« Victime / coupable », cette médaille à deux faces de la disqualification de la parole des premier.e.s concerné.e.s, la lutte contre le sida la connaît bien. Voici ce qu’en disait par exemple Act Up-Paris, en 2000, à propos des femmes vivant avec le VIH : « Coupable/victime, le couple est classique et bien connu des pédés et des toxicos séropos. On y enferme ceux que l’on ne veut pas vraiment entendre. Il a pour effet d’accentuer les discriminations, plutôt que d’aider à trouver les moyens de lutter contre elles. Comme il a pour effet d’occulter, plutôt que de traiter, les problèmes réels : les difficultés d’accès aux soins, les problèmes posés par les effets secondaires des traitements ou le manque de ressources et d’autonomie dont souffre une part importante des femmes. »

Injonction à l’universalisme républicain, accusation de « communautarisme », disqualification de la parole des premier.e.s concerné.e.s : je retrouvais dans ces débats les ingrédients de l’oppression que la République et les défenseur-ses de ses inégalités avaient manifesté auprès des minorités exposées à l’épidémie de VIH/sida, assaisonnés cette fois-ci à la sauce islamophobe.

Mon engagement à Act Up-Paris ne m’a pas permis de me consacrer pleinement à la lutte contre l’islamophobie à l’école, en dehors d’intervention en salle des profs ou en réunions syndicales. En 2014, après 15 ans à Act Up, je décide de passer à autre chose.

En 10 ans, la loi de 2004 a montré toute sa nocivité : déscolarisation de jeunes filles, extension du devoir de neutralité à tous les aspects de la tenue des élèves (le ruban islamiste, le chouchou islamiste, la jupe islamiste, le tatouage au henné islamiste, le vernis à ongle islamiste, etc.) et génération de nouveaux conflits, de nouvelles exclusions (alors que la loi de 2004 avait été présentée comme une loi de pacification), extension du devoir de neutralité aux mères accompagnant les sorties scolaires, etc.

La récupération de la laïcité par le Front national et l’UMP3 n’a pas trouvé l’opposition qu’elle méritait à gauche. Bien au contraire, des éditorialistes, des responsables politiques dits de gauche l’ont accompagné contribuant à rendre de plus en plus respectable un racisme sous couvert d’une laïcité dévoyée.

Il reste une dernière raison, sans doute la plus importante, pour laquelle lutte contre l’homophobie et lutte contre l’islamophobie sont pour moi liées. De la même manière qu’elle a opéré une main-mise sur la laïcité, influençant son dévoiement raciste sur tout l’échiquier politique et médiatique, Marine Le Pen a entrepris une instrumentalisation raciste de la lutte contre l’homophobie (et le sexisme) qui est largement reprise par le spectre « républicain ». Parti homophobe, opposé aux droits des LGBT, qui défend des mesures dangereuses pour la lutte contre le sida, le FN a cependant pu séduire de nombreux gays par un discours faisant des étrangers et des musulman.e.s les uniques responsables de l’homophobie.

Comme pour la laïcité, une telle opération aurait été impossible sans une large acceptation de nombreux.euses politiques, notamment du front « républicain ». Ainsi, l’été 2016, Manuel Valls avait-il, avec des maires de droite-extrême, pris comme alibi les droits des femmes et la laïcité pour persécuter des femmes musulmanes sur les plages françaises. Pourtant, deux ans plus tôt, il se rendait responsable de graves atteintes à la laïcité, aux droits des femmes et des personnes LGBTI. Au printemps, il se rendait au Vatican et y annonçait que son gouvernement ne tiendrait pas l’engagement d’ouvrir la PMA aux lesbiennes. Il donnait ainsi des gages aux papes et aux lobbys chrétiens en s’asseyant sur la loi de 1905. Quelques mois plus tard, son gouvernement mettait fin à l’expérimentation des ABC de l’égalité à l’école – qui visait à lutter contre le sexisme et l’homophobie sur la base des études en genre. Le retrait d’un outil pédagogique pour satisfaire des lobbys religieux ne s’était pas vu depuis 1886.

Valls a donc instrumentalisé la laïcité, les luttes contre l’homophobie et le sexisme à des fins racistes. Lui et ses soutiens intellectuels et militants – Fourrest, Bouvet, le Printemps Républicain, le Comité Laïcité République, etc. – portent une lourde responsabilité dans la traduction républicaine des idées d’extrême-droite concernant l’homophobie.

Affirmer que le sexisme ou l’homophobie n’est le fait que des musulman.e.s ou des des étrange.r.e.s est bien évidemment islamophobe, donc raciste, et xénophobe. Mais c’est aussi homophobe et sexiste, puisque cela nie que ces oppressions traversent toute la société, et non un groupe déterminé, et empêchent donc les mesures qui s’imposent. L’attention presqu’exclusive portée à l’homophobie chez des musulman.e.s s’accompagne d’une sous-estimation systématique de celle qui s’exprime dans le reste de la société : la très grande bienveillance avec laquelle on accueille dans les médias les représentant.e.s de la Manif pour tous pour cracher sur les lesbiennes, le relai des arguments de ces groupes LGBT par des hommes politiques de gauche comme José Bové, par des médias comme Charlie Hebdo.

Manuel Valls, qui portait aux primaires du PS le programme de cette « gauche » le plus navrant pour les droits des LGBTI, a reçu comme partenaires à plusieurs reprises les représentant.e.s de la Manif pour tous, n’a jamais condamné leur homophobie et s’est rangé à leurs arguments en matière de PMA et de droits des trans. Qu’il utilise les combats d’émancipation pour stigmatiser les musulman-est donc aussi bien islamophobe que sexiste et homophobe.

Le 20 novembre 2012, au soir, je lutte pendant une longue quinzaine de minutes contre l’idée d’en finir avec ma vie après la première grande manifestation de la Manif pour tous et la proposition de François Hollande d’accorder aux maires une « liberté de conscience » et refuser de marier les homos. Sur Twitter ce soir, on ironise encore sur ce passage de ma vie, sur le surtaux de suicides des homos. Et mon appartenance au CCIF reste le prétexte à restreindre l’homophobie aux seul.e.s musulman.e.s. Quelques mois auparavant, je suis agressé par des hommes blancs, non musulmans, qui me passent à tabac aux cris de sale pédé. Quelques jours d’hospitalisation et 15 jours d’ITT. Hier, la co-fondatrice du mouvement républicain « Viv(r)e la République », après m’avoir réduit à mon homosexualité, me souhaite de subir la loi islamique, puis me rend responsable des crimes de Daesh à l’égard des homos.

Oui, lutter contre l’islamophobie est indispensable quand on lutte contre l’homophobie, car on ne peut combattre cette dernière sans dénoncer l’instrumentalisation raciste de cette lutte, qui l’entrave.

Oui, je combats l’islamophobie et l’homophobie, et j’en suis fier.

1Ce texte, comme mes tweets, n’engagent que moi.

2Lire notamment Mâle Décolonisation de Todd Sheppard, Editions Payot, 2017

3Lire La laïcité falsifiée de Jean Baubérot aux éditions La Découverte

JE SUIS PAS TRANS DANS LA FORÊT

par Loup

TRANS c’est le nom d’un trou. c’est le nom d’un fossé, un écart.

TRANS c’est le nom de la distance qui me sépare d’un ensemble de fictions situées qui ont échoué à traiter mon cas.

c’est le nom de l’espace qui est juste là, autour de moi, entre mon corps et le succès de l’hétéropatriarcat.

TRANS.

ce mot/espace prend parfois le rôle d’un pare-feu salutaire, comme une sorte de bouclier magnétique, une technologie post-quantique qui me protègerait d’un milieu inadapté à mes modalités d’existences.

une pokéball autogérée qui par intermittence propulse sa qualité de membrane cellulaire diplomatique en une sorte de devenir muraille un peu flippant.

TRANS c’est le nom d’une bouée, d’un satellite, d’un tram qui longe le périph, d’une ceinture d’astéroïdes, de la couche de pesticide sur la peau d’une pomme dubitative, le nom des douves d’un château fort qui process sa vulnérabilité, du corps éthérique de Beyoncé quand elle prend une pause, du bruit de la fête chez les voisines d’en bas qui fait comme une berceuse techno un peu cosy.

c’est pas moi.

ça me longe, ça m’entoure, ça se frotte à moi, ça m’épouse, ça me fait frissonner, ça me tient chaud dans l’eau des rivières aux printemps, ça se déplace à ma surface, mais c’est pas moi.

TRANS c’est le nom d’un rapport entre le monde et moi. le nom d’une balise qui dit ‘c’est pas par là’, c’est un trigger warning, un panneau sur lequel on a écrit ‘attention à la marche’.

c’est un peu ma meilleure copine, mon ange gardien rémunéré, une sorte de contrôleuse RATP qui déciderait de pas me verbaliser sans dire à ses collègues que j’avais pas de ticket.

TRANS c’est le nom de l’animal qui nage/court/vole/rampe avec moi dans la rue pour prévenir la dame de garder sa question pour elle.

C’est le nom d’une technologie de médiation capable de faire raconter des histoires qu’on avait apprises à pas dire à l’école.

Je suis pas trans dans la forêt.

Je suis trans tant que tu continues à opérer une corrélation entre un appareil génital, un pronom, une géographie des poils et un rôle social.

TRANS c’est le nom de ce que tu vois de moi tant que t’as pas appris à me voir moi.

C’est un beau nom. Un nom de feu et de serpent sacré.

TRANSsssss

c’est le nom de l’écart entre moi et ce qui aurait été plus simple que je sois, franchement ce qui aurait vraiment arrangé tout le monde.

c’est le nom de la fosse plus ou moins sceptique installée entre moi et ce qu’on a commencé à me demander d’être quelques mois avant ma naissance.

TRANS c’est le nom de la différence entre la chose étrange mouvante et pas finie que je suis et le projet un peu ambitieux de faire coïncider la multiplicité foisonnante des formes de vies animales en deux catégories douteuses. c’est le nom d’un défaut structurel d’imagination.

Cette distance, ce trou, cet écart, entre la norme et moi, n’existe que par rapport à cette norme. Si la norme disparait il n’y plus rien pour être entre, pour être en dehors, il n’y a plus d’écart, plus rien à nommer.

Je suis pas trans dans la forêt.

Dans la forêt,

je suis une chose qui devient d’autres choses, qui meurt

qui parfois chante un peu, pense un peu, parfois danse, parfois pleure, parfois dort.

Je n’ai rien à prouver aux politiques sylvestres.

On transitionne ensemble.

Le devenir forêt du monde, c’est un peu plus qu’un amoncèlement de biomasse qui fait respirer une bande d’hétérotrophes en mal d’amour. C’est peut-être, plutôt, une désidentification radicale, par les racines.

Je suis trans avec toi tant que t’es pas à la hauteur de l’amitié des arbres.

Et j’ai besoin de toi dans ma forêt.

Que tous les mecs hétéros aillent se faire enculer

Il est 12h24, je reviens d’une journée de rangement du week-end Placard Backroom, un week-end BDSM sur Grenoble. J’ai participé à des ateliers, j’en ai animé un de tatouage, j’ai participé à la play party. En fait il y a plein de choses qui se bousculent, des choses très politiques, mais il y a quelque chose de très organique que j’ai vécu à ce moment-là.

Il y a eu cette scène, peu importe ce qui s’est passé j’en dirai pas plus, mais j’ai vécu un moment de non-mixité pédé. C’était la première fois que ça m’arrivait. J’étais tellement excité, je sais pas si c’est parce qu’ils étaient tous canons ou parce que je me sentais le bienvenu dans leur érotisme. Je ne m’attendais pas à être aussi bien, et pourtant, au milieu de tous ces corps très différents, des mecs qui avaient des chattes, des mecs qui avaient des bites, des mecs qui avaient des seins, des mecs qui avaient du gras, qui avaient des poils, des mecs avec les cheveux longs, des mecs avec du vernis… Je me sentais sexy, et c’était super intense.

Je me suis senti validé comme pas souvent je me sens validé, dans quelque chose de recherche identitaire, peut être un peu personnel illusoire, futile, pas forcément utile à la lutte des classes, mais qui n’empêche occupe une partie de mes pensées.

Je suis revenu aujourd’hui pour nettoyer, et je me sentais bien. Je me suis fait la réflexion que j’avais toujours les mêmes comportements quand je me sentais bien à un endroit. Je revenais sur mon vélo et j’étais sur un petit nuage, j’avais de la musique dans les oreilles, et là en allant au lieu j’écoutais « Le temps est bon » d’Isabelle Pierre.

Je m’étais habillé avec encore plus de flamboyance que d’habitude. J’ai ressorti ce short taille haute qui s’arrêtait au ras des fesses, qui moulait vraiment, que j’avais acheté un été de canicule. La dernière fois que je l’avais vraiment porté, c’était quand j’étais une fille. Il est resté au fond de mon placard pendant longtemps, et ça fait des mois, depuis que la chaleur est revenue que j’hésitais à le mettre, ce short. Je l’ai porté pour une performance de Drag King mais c’était pas pareil, c’était un spectacle.

Ce moment collectif de pédés ça m’a donné envie de le mettre parce que j’avais envie d’être vu, j’avais envie de montrer que je connaissais ces codes, j’avais envie d’être désirable auprès de ces mecs. Et du coup j’ai mis ma casquette rose à paillettes, j’ai mis une petite chaîne autour de mon cou, un débardeur, des chaussettes hautes, mais surtout ce short, qui moulait bien mon boule et je me sentais super vénèr et super classe. Et en y allant je me sentais en puissance. Pendant toute la journée de rangement, je me sentais beau, et les regards qui se posaient sur moi me trouvaient beau aussi.

C’est pas souvent que je me sens désiré par des mecs. S’il y a des mecs qui me désirent c’est pas de la bonne manière, c’est qu’ils désirent les restes de fille qu’il y a en moi. J’ai bien envie que des mecs me désirent pour une certaine forme de féminité, mais pas parce qu’ils me voient comme une fille, c’est pas le genre de regard que je veux attirer.

Mais dans ce regard-là, il y a eu vraiment ce truc de reconnaissance et de compréhension des codes, et je pense que maintenant que j’ai ces codes-là, ce genre de traductions ça me fait trop bander.

Et il a fallu que je parte, parce que je me sentais fatigué. Il y a Eliott qui m’a demandé si ça allait, de rentrer tout seul, et je lui ai dit que oui, j’avais que quelques centaines de mètres à parcourir pour aller chercher mon vélo. Quand je suis parti de la table, j’ai claqué mes fesses en leur disant au revoir, ça les a fait rigoler. J’étais bien jusqu’à ce que je sente que j’étais plus à leur portée de vue.

Et là je me suis mis à ressentir des sentiments de fille dans la rue. Tourner pour voir si personne ne me suivait, parce que c’était la nuit, parce que j’avais l’apparence d’un mec mais j’avais des seins, une casquette à paillettes et surtout un short qui me moulait le boule comme jamais. J’ai tiré dessus pour essayer de le rendre moins court, et je m’en suis tout de suite voulu de ne pas réussir à tenir, de trouver des stratégies de capitulation, de paix sociale. J’ai marché pour aller jusqu’à mon vélo, et il y a un groupe de mecs qui est passé. Ils m’ont abordé et ils m’ont encore demandé la question fatidique, si j’étais « une fille ou… », mais au lieu de compléter comme d’habitude par «… garçon », ils m’ont demandé si j’étais « une fille ou un pédé ».

J’ai trouvé ça cyniquement original pour une fois. J’avais pas l’énergie de leur répondre, la fatigue m’aurait trahi, mais ça m’a questionné sur la binarité du genre, et sur le fait qu’en étant visiblement pédé, j’étais dans une autre catégorie.

J’ai continué de marcher, en essayant d’adopter cette démarche de mec cis hétéro. J’ai accroché ma casquette à ma banane devant moi, pour essayer de cacher mes seins, de passer un peu plus dans cette rue, dans ce monde d’hommes. Je suis arrivé à mon vélo, et la sensation des clefs et du cadenas m’ont rassuré, parce que même si mes mains tremblaient, j’allais pouvoir me tirer vite.

J’ai mis Mon Dragon à fond dans mes oreilles et j’ai pédalé, j’ai pédalé, j’ai pédalé, jusqu’à ce que mes poumons me brûlent, jusqu’à retrouver les sensations de quand je toppais tous ces mecs, tous ces mecs dans la sueur, dans l’eau, au sol, dans plein de fluides, et c’était moi qui les dominais. Il y avait un autre mec qui co-toppait, mais à ce moment-là j’avais l’impression qu’il n’y avait que moi, et c’était moi qui étais en contrôle, et ça n’avait pas d’importance si à ce moment-là j’avais des seins sur mon torse ou plus ou moins de voix, plus ou moins de tout ce qui fait que je devrais avoir une légitimité à être dans l’espace public.

Sauf qu’en fait, cette légitimité je ne l’aurai jamais.

Je repense à cette chanson d’Anne Sylvestre, qui dit « Il faut que cela s’arrête ». Il faut que cela s’arrête.

Et je me demandais quand est-ce que tout ça allait s’arrêter, quand est-ce que je me sentirais à l’aise de marcher dans la rue, mais je me suis rendu compte que ça ne s’arrêtera jamais. Parce que si j’étais une fille, on me laisserait pas tranquille, si j’étais une gouine butch on me laisserait pas tranquille non plus, et si j’étais un mec, ça aurait été la seule des solutions, mais il aurait pas fallu que je sois pédé.

Il aurait fallu que je range mon petit short qui me moule le cul, que j’en mette un plus long, quelque chose qui surtout couvre cet endroit, qui crie moins «  mate-moi le cul », qui invite moins à l’exploration de toutes ces zones qui sont interdites pour les hommes cis-hétéros, qui ne font pas partie de leurs cartes érotiques.

Tous leurs tracés à eux sont situés en dehors de leur corps, dans l’espace public. Ils ont pas besoin de toucher leur corps puisqu’ils ont tout le monde à leur portée.

C’est la première chose que j’ai faite en rentrant dans l’appartement. Je me retournais à chaque fois que je fermais une porte, quand j’étais dans l’ascenseur. J’ai fermé à clef et je me suis changé.

Là maintenant mon short est sous mon lit.

Il faut que cela s’arrête.

Et ça m’énerve encore plus de penser que moi je dois me travestir en homme hétéro, quand je pense à tous mes potes hétéros parler du nouveau look « casu », du fait qu’ils s’habillent pour être « scred », alors que quand ils marchent dans la rue, rien ne les menace.

C’est des codes de camp hétérosexuel médiocre, il y a aucune flamboyance, aucune saveur, c’est juste qu’ils s’habillent en noir, avec des coupes droites et des vêtements de marque, ils reproduisent bien toutes les normes que l’on impose aux hommes. Et jamais ils auraient l’idée de laisser paraître un semblant de féminité, aucune part de tendresse, aucune part de sensibilité. Moi je m’habille comme les autres, et dans les vestiaires on se changera sans jamais se regarder, sans jamais se toucher. On essayera de se retenir de pas sentir la sueur des autres, on essayera de pas mater des culs, on remettra nos casquettes Stone Island bien enfoncées sur nos têtes et on se toisera. Mais on ne se regardera pas avec désir. Je trouve leur mode ridicule. Parce qu’on aurait tout à gagner, à devenir des traîtres de nos classes. Mais pour ça il faudrait qu’ils arrêtent les discours creux de faux alliés qu’ils déroulent pour mieux aller s’insulter de pédés au stade, pour avoir leur petit vernis LGBT, pour être vu comme « safe » et pas problématique, pour qu’ils aient le droit de se faire un petit drapeau arc-en-ciel sur les joues à la Marche des Fiertés, même s’il n’y a rien de fier à marcher là-bas, en tout cas pas en ce moment.

Mon chien a vu que j’étais inquiet, je suis sorti le promener. Et bizarrement tout allait mieux. Parce que j’étais dans les codes, parce que c’est bon, ça allait, je pouvais passer pour un mec qui allait rentrer cogner sa femme, un mec qui allait prendre de l’espace, parler à la place de tout le monde, qui allait expliquer la vie en disant que lui il avait tout vu tout entendu parce que c’est un vrai mec, élevé à la dure et que maintenant on ne peut plus rien dire. Maintenant je pouvais passer pour un mec qui en a rien à foutre, un mec qui a accès aux corps, en ayant droit de regard sur qui d’autre a accès à quoi. Un mec qui a le pouvoir. Comment mes potes hétéros peuvent-ils être d’accord pour représenter tout ça ? Comment peuvent-ils se sentir à l’aise dans leurs costumes de dominations ? Pourquoi est-ce qu’ils ne ressentent pas le besoin vital de se détacher de ces postures ? Pourquoi est-ce qu’ils se laissent être complices ?

J’aimerais que tous les mecs hétéros aillent se faire enculer, au sens propre du terme.

J’aimerais qu’ils comprennent le plaisir que peut leur apporter leur cul, qu’ils sentent leur anus rempli, qu’ils pénètrent plus d’anus avec autre chose que leur pénis, mais qu’ils se fassent pénétrer eux-mêmes avant.

J’aimerais qu’ils comprennent quel plaisir j’ai pris à porter ce short aujourd’hui, quel plaisir j’ai eu à montrer mon cul, comme pour dire : regardez-le. C’est ici. C’est mon code social. J’ai peut-être pas de bite mais j’en ai pas besoin, parce que j’ai un cul d’enfer. J’ai envie que vous le regardiez. J’ai envie que votre regard de pédé se pose sur mon cul, parce que vous m’excitez rien qu’avec vos yeux.

J’aimerais que tous les mecs hétéros aillent se faire enculer, pour qu’ils comprennent que cette fierté-là que j’ai ressenti elle se transforme en peur en deux secondes. À chaque fois qu’ils font des blagues et se justifient, à chaque fois qu’ils occupent tout l’espace, à chaque fois qu’ils mettent une veste The North Face au lieu de mettre du vernis ou de chercher à changer les codes hétérosexistes, moi j’ai une part de liberté qui s’en va.

Et ma visibilité n’a pas le même prix que la leur, leur invisibilité c’est un choix personnel, c’est un choix esthétique, c’est une mode. Mon invisibilité, c’est la censure, et je refuse d’être invisible, j’ai été invisible trop longtemps.

J’aimerais qu’ils aillent se faire enculer, parce que je leur en veux, de me faire ressentir de la honte, de m’amputer d’une partie de ma flamboyance, et parce que je les laisserai plus faire.