ENFERMEMENT…

Ce texte avait été écrit en 2016 pour un projet de journal à numéro unique qui devait sortir pendant le chantier de la nouvelle prison des Baumettes 2 à Marseille, en cours de construction à l’époque.

Le journal devait parler du chantier et de prison de manière plus générale, et voulait faire exister dans la rue un positionnement clair contre toutes les prisons.

Il n’a finalement jamais vu le jour. Les Baumettes 2 par contre oui.

La nouvelle prison a donc ouvert ses grilles début 2018 à coté de l’ancienne. Les Baumettes historiques, pour leur part, ont fini d’être vidés en début d’été 2019, pour laisser place à un nouveau grand chantier de reconstruction prévu pour ces prochaines années, qui devrait donner forme aux Baumettes 3.

Je voulais, avec ce texte, faire exister dans un journal anti-carcéral les questions de genre et de sexualité, et notamment de l’homosexualité masculine à l’intérieur des prisons pour hommes, qui sont généralement très peu abordées. Mais ça se voulait aussi une tentative d’élargir la question de l’enferment à d autres cages moins visibles.

Seulement la citation en italique a été ajoutée pour cette publication.

Pour finir, je tiens à préciser que je n ai jamais fait de la prison. Ce texte naît donc de lectures sur le sujet et de discussions avec des personnes qui ont vécu ça.

Dans les prisons pour hommes, le rapport à la masculinité et aux normes autour du genre et de la sexualité structurent fortement les rapports entre les prisonniers.

Rapports virils, omniprésence de discussions sur les femmes et le foot, homophobie.

Si tu ne corresponds pas aux normes de la masculinité virile, tu es suspect. Si, en plus, tu ne parles pas de femmes et tu montres tes fragilités, tu l’es encore plus ; si tu ne participes et ne rigoles pas aux blagues sexistes, pareil.

Soupçonné que tes attirances sexuelles ne correspondent pas à ce qu’on attend d’un homme, un vrai. Soupçonné que t’en sois un, un pédé ! Bref, un sous-homme…

La vie en prison pour un pédé/gay/homo cis assumé ou visible peut facilement et rapidement devenir encore plus un cauchemar de ce qu’elle ne l’est déjà. Même chose (voire pire) pour les personnes trans, qui ont parfois encore moins de possibilités de ne pas être repérées.

Insultes, moqueries, coups, pressions, agressions, viols…

On pourrait être tenté de penser que la prison est un monde a part. Que la prison rend les gentes horribles et violentes. Mais en réalité, ce genre de rapports de merde qui existent entre prisonniers ne sont que le reflet de ceux qui existent dehors.

Insultes, moqueries, coups, pressions, agressions, viols…font partie, aussi en dehors de la prison, du quotidien de nombreuses personnes qui ne sont pas conformes aux normes de genre et de sexualité existantes dans notre société. Tout ce qui se passe en prison, se passe aussi dehors, même si peut-être avec moins d’intensité. Parce que le confinement, la privation, la promiscuité, la frustration permanente et la colère d’être enfermé-e-s ont par conséquence d’exacerber le tout.

Face à cela, bon nombre de prisonniers homos, s’ils peuvent, ne voient pas d’autres possibilités que de cacher leur orientation sexuelle, pour éviter de subir des violences supplémentaires à celles de l’incarcération. Ils sont donc forcés de vivre « au placard » à l’intérieur du « placard » (la prison), ce qui devient une violence et une humiliation de plus.

Mais certains choisissent néanmoins de ne pas se laisser faire et de se battre :

« Tout le monde sait que je suis homosexuel quand j’arrive dans une prison. C’est simple : lorsqu’un détenu me pose la question, je réponds par l’affirmative. Quand j’étais adolescent, je courbais l’échine. Cela n’a servi à rien. Arrivé jeune en détention, j’ai décidé de relever la tête, tout en sachant que la prison était un milieu très homophobe. C’était en 1980.

[…] Je témoigne pour dire aux détenus homosexuels de ne pas plier face aux pressions, à la violence : si vous cédez vous ne serez pas mieux considéré, pas moins méprisé. »

« Ça m’a arraché la gorge, de devoir dire, presque en larmes,

à l’employée du tribunal que j’étais son ami d’enfance..et pas son copain.

J’étais allé au tribunal pour accélérer ma demande de parloir.

Ça m’a crevé les oreilles de m’entendre dire que ça ne marcherait pas

parce que je n’étais pas sa copine ni un membre de la famille.

Je garde encore la haine d’avoir du lui faire passer mes mots d’amour

comme si je transmettais un message de sa copine..

..de m’être pris tellement la tête pour que nos échanges

ressemblent à des échanges « normaux » entre mecs hétéros,

avec toujours l’angoisse de m’être planté, de l avoir mis dans la merde.

alors que je ne connais pas cette normalité et qu’elle me fait gerber.. »

…ENFERMEMENTS

Quand on parle d’enfermement, ça me paraît important de ne pas s’arrêter aux formes qui sont plus tangibles, visibles, comme l’enfermement physique dans les prison, les centres de rétention, dans les hôpitaux psychiatriques, ou comme l’enfermement des animaux non humains dans des cages.

Si on regarde autour de nous, et aussi en nous, avec des yeux sensibles à toutes les formes de domination et d’oppression, on peut se rendre compte assez vite qu’il en a d’autres qui sont plus subtiles et moins visibles, qui agissent dans nos têtes, mais qui ne sont pour autant moins nuisibles et mortifères. Ni moins à abattre.

Tout en étant conscient qu’il s’agit de réalités matérielles assez différentes et pas comparables, je trouve quand même intéressant de tenter de tracer des parallèles.

À notre naissance, on nous mets dans une case à partir de parties de notre corps, appelées les organes génitaux. Deux seules cases sont autorisées et nous sommes censées y rester jusqu’à la fin de nos jours : soit tu es un homme, soit tu es une femme. C’est ce que la Science appelle le sexe (biologique). Si ton corps ne rentre pas complètement dans leurs critères, la médecine est là pour rattraper le coup, avec des assignations forcées à coups d’opérations chirurgicales et traitements hormonaux.

À ces deux cases on n’attribue pas la même valeur :elles sont hiérarchisées et construites dans des rapports de domination et d’exploitation d’une sur l’autre, des hommes sur les femmes. C’est ce que les féministes ont appelé le patriarcat. Cela se traduit dans le fait qu’à chaque case correspondent des comportements et des attitudes conformes, parallèlement à une place et fonction différentes dans la société, et dans le rôle de production et reproduction du système. Ça serait ce qu’on a appelé le genre : masculin pour les hommes, féminin pour les femmes.

Ces deux cases seraient, en plus, aussi complémentaires et devraient aller ensemble d’une seule façon possible. C’est ce que certaines féministes ont appelé l’hétérosexualité obligatoire.

Tout cela est présenté comme relevant de l’ordre naturel des choses, et donc ça ne serait pas possible qu’il en soit autrement. Ça nous est inculqué dans nos têtes tout au long de notre vie par le pouvoir médical, l’école, la famille, la religion et l’État, et constamment rappelé par la plupart de personnes autour de nous. Quand on ne peux pas ou on ne veux pas correspondre à ces cases et à ces normes, la punition et le rappel à l’ordre nous guettent.

Ça façonne nos vies, notre manière de penser et d’être au monde, nos rapports avec les autres.

Ça voudrait nous dicter comment on devrait être et à quoi on devrait correspondre, tout en construisant, renforçant et légitimant des rapports hiérarchiques et de domination..

Bref, ça construit des cages dans nos têtes. C’est la Normalité.

Dans nos chemins de recherche de liberté, nous devons alors nous débarrasser aussi de ces cages dans nos têtes. Pour mettre fin à cette Normalité étouffante et oppressante.

Contre tous les enfermements et tous les systèmes de domination. Détruisons toutes les cages et tous les placards !

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