[Sur le passing hétéro et la visibilité pédé]

Il y a quelques mois, j’ai participé à un atelier d’autodéfense en non-mixité pédé. À la fin on a continué de discuter à quelques-un·e·s des agressions qu’on a vécues et des réactions qu’on a adoptées. On a vérifié qu’on n’est pas tou·te·s exposé·e·s aux mêmes violences et on a relié ces inégalités dans nos expériences à des formes différentes de visibilité. On parlait dans cette discussion de visibilité pédé, des situations où on s’écarte des normes de genre et de sexualité, par des manières de se comporter, de s’habiller, de s’exprimer… On parlait en particulier des écarts qui peuvent être perçus par n’importe qui, à la différence des codes adressés spécifiquement aux autres pédés. On considérait aussi que ces écarts ne sont pas nécessairement voulus, par opposition à des stratégies qui serviraient à déranger les normaux·ales. Comme on associait la visibilité pédé aux risques d’agression, on considérait que son contraire, le fait de pouvoir se conformer aux normes cis-hétéros, permet de réduire ces risques. C’est ce qu’on appelle parfois le straight passing : la possibilité de passer pour hétéro·a du point de vue des hétéro·a·s.

J’ai retrouvé des éléments de notre discussion sur des blogs queers anglophones qui analysent le passing comme un privilège, c’est-à-dire comme un avantage dont bénéficient certain·e·s et dont les autres sont exclu·e·s. Dans le cas du straight passing, le privilège bénéficierait d’une part aux bi·e·s, parfois en relation avec des personnes du « sexe opposé » ; d’autre part aux gouines fem et aux pédés butch (1) qui semblent respecter les codes « de leur sexe ». Autrement dit, en raison de pratiques affectives et sexuelles ou d’expressions de genre considérées comme normales. Pas si queer donc. D’ailleurs ce sont généralement des bi·e·s qui discutent ces analyses, parce qu’iels se sentent visé·e·s mais ne s’y reconnaissent pas. Dans cette perspective, on n’envisage que deux possibilités : on passe ou on ne passe pas. Et la conformité aux normes donne accès à un avantage : quand on passe, on peut passer entre les gouttes, échapper aux sanctions qui suivent parfois la transgression. D’où l’analyse du passing comme privilège et les stratégies de visibilité développées en réaction, dans la Gay Liberation, avec le coming-out ou pendant les Prides, par exemple, pour subvertir les normes hétérosexistes et construire des alliances entre minorisé·e·s.

Quand on en discutait, j’étais à la fois plutôt d’accord et pas très à l’aise avec ces analyses. Je ne sais pas toujours comment les autres me perçoivent, j’imagine que leurs perceptions peuvent aussi changer. J’ai bien quelques accessoires, pour que « ma communauté » puisse m’identifier, mais je trouve aussi confortable de ne pas attirer l’attention de tout le monde à chaque instant. Et puis, je crois devoir constater que je corresponds plutôt bien aux codes masculins. Par exemple, j’ai vécu peu d’agressions homophobes, le plus souvent à des moments où j’étais avec un autre pédé. C’est probable que je sois plus visible quand on se roule des pelles. Peut-être aussi que je me sens plus à l’aise quand on est plusieurs… En tout cas, on s’autorise rarement à me faire des remarques agressives quand je suis seul. Je crois que c’est pour ça que cette discussion sur nos expériences d’agressions m’a donné l’impression ésagréable d’être un allié objectif de l’hétérosexisme et donc un traître vis-à-vis de ma communauté…

Pendant longtemps, j’ai effectivement vécu « caché ». Puis j’ai progressivement trouvé des manières de vivre en étant pédé. J’ai notamment découvert les réseaux transpédégouines et participé à différents projets militants. Mais les mobilisations autour du « Mariage pour tous » ont représenté pour moi une première action collective et publique contre l’hétérosexisme. Et comme pour d’autres autour de moi, il n’y avait pas d’évidence à défendre le mariage. Jusque là, je ne me sentais pas vraiment concerné, justement parce que j’étais pédé : à cause de mon exclusion officielle et de mon expérience personnelle. Ma formation politique – les rencontres, lectures, projets qui m’ont permis de sortir de la culture PS familiale et de découvrir des féministes, des punks, des anarchistes, des squatteur·se·s, etc. – m’a plutôt appris à me méfier d’une institution étatique et cléricale qui légitime le pouvoir patriarcal, transmet le capital bourgeois, reproduit les hiérarchies raciales (pour le dire un peu vite). J’ai donc participé aux manifs en distribuant des tracts qui expliquaient qu’on était contre la Manif pour tous mais pas pour le Mariage pour tous.

Et pourtant, je me suis marié peu de temps après, avec une femme en plus, ou plutôt avec une gouine. Depuis quelques temps déjà, j’envisageais de me marier comme La Gale, et comme plusieurs camarades autour de moi, « pour les papiers ». La nationalité française constitue elle aussi un privilège : elle donne accès à certains droits sur le territoire français ou dans le monde entier, par exemple, celui de travailler ou de voyager. Alors que les politiques migratoires européennes limitent les entrées sur le territoire et augmentent les expulsions de sans-papier·e·s, se marier peut permettre de partager ce privilège. Quand j’ai rencontré celle qu’on appelle depuis « ma femme », je bénéficiais de suffisamment d’expériences et de soutiens pour considérer les mariages comme des projets collectifs. Et j’étais d’autant plus convaincu que le mariage « pour tous » ne l’était pas : des accords bilatéraux prévalant sur le droit français en excluaient les ressortissant·e·s de onze nationalités. Pour ma femme, un mariage hétérosexuel permettait d’obtenir un livret de famille pour demander un titre de séjour comme « conjoint[e] de français ». C’est comme ça qu’on est officiellement devenu·e·s un couple hétéro.

Mais pour valider notre passing, il a fallu qu’on passe plusieurs épreuves : à la mairie pour un entretien préalable puis pour la cérémonie, à la préfecture pour déposer les demandes successives, et même au commissariat lors de plusieurs convocations. On a donc inventé une histoire, choisi des témoins, cherché des tenues, envoyé des invitations, imaginé des souvenirs, pris des photos… Autant
d’occasions de confronter nos perceptions des démarches administratives à nos représentations de « la normalité ». Parce qu’un mariage entre un pédé et une gouine, ça clarifie les enjeux – on risque moins de tomber amoureux·se ou de coucher ensemble – mais ça brouille les références – on ne partage pas toujours les mêmes représentations du couple hétérosexuel. On a longuement discuté de ce qu’on croyait que les autres pensaient et de ce qu’on faisait pour les influencer. J’ai aussi dû réapprendre à contrôler mes quelques élans de follitude, ce que j’ai parfois vécu comme une sorte de retour au placard. Mais en même temps je prenais aussi conscience de nos compétences : on maîtrise d’autant mieux les normes qu’on a dû les observer pour évaluer nos propres écarts, ce qui nous rend toujours plus outillé·e pour les reproduire ou les transformer.

Analyser le passing hétéro ou la nationalité française comme des privilèges permet de distinguer des groupes : certaines personnes en bénéficient, alors que d’autres n’y ont pas accès, et tout ça n’est pas qu’une question de volonté. Mais les privilèges sont multiples, leurs effets sont contextuels et leurs usages peuvent être stratégiques pour la construction d’alliances. Tout en luttant contre l’oppression hétérosexiste (et d’autres), on a parfois intérêt, dans la mesure du possible, à se conformer aux normes de genre et de sexualité ou aux critères administratifs de nationalité. Le mariage, qu’on a pu critiquer et/ou revendiquer, rend ainsi possible une intégration par la « famille » à la « nation » – personne n’est parfait ! D’autant plus depuis que la loi sur le « mariage pour tous » s’applique sans distinction de nationalité (2). Quelles que soient les formes de visibilité qui peuvent nous différencier, nos expériences des systèmes d’oppression nous poussent souvent moins vers des projets de couple ou de famille que vers la recherche de nouvelles formes de relations, rendues possibles par des solidarités communautaires et des arrangements administratifs. Autant de ressources pour les mariages « de complaisance ». Les transpédégouines sont déjà bien représenté·e·s parmi les marié·e·s, mais les migrant·e·s persécuté·e·s sont toujours plus nombreux·ses, alors… mariage blanc pour tou·te·s ?

1 – Les termes « butch » et « fem » sont issus des cultures lesbiennes nord-américaines du milieu du 20e siècle. Ils désignent alors des rôles et codes respectivement masculins et féminins et caractérisent des relations affectives et sexuelles structurant ces communautés.

2 – Voir l’arrêt du 28 janvier 2015 de la Cour de cassation et la circulaire du 5 août 2016 relative à la loi n°2013-404 du 17 mai 2013 ouvrant le mariage aux couples de même sexe, disponibles notamment sur les sites de l’Ardhis (Association pour la reconnaissance des droits des personnes homosexuelles
et transsexuelles à l’immigration et au séjour ; http://www.ardhis.org) et du Gisti (Groupe d’information et de soutien des immigré
·e·s ; http://www.gisti.org).