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Où trouver PD La Revue ?

Grâce à un énorme travail de plein de copaines, des innombrables punks post, des libraires merveilleuxes et plusieurs lieux autogérés, PD La Revue essaie d’arriver au plus près de toi! On dépose la revue dans des libraires, des bars, des centres sociaux ou des squats. Parfois juste dans le salon de quelqu’un.e et faut passer à l’heure du thé. On cherche à privilégier un maximum des espaces de diffusion à prix libre ou à limiter le prix en librairie à 5 euros max. On a besoin de vous pour continuer à être le plus accessible possible, alors si là où t’habites est pas dans la liste, contacte nous à revuepd@protonmail.com et on en discute!

A Paris :

Librairie Les Mots à la bouche, 37 Rue Saint-Ambroise

Libraire le Rideau Rouge à Marx-Dormoy, 42 rue de Torcy

Bar Le Saint Sauveur, 11 Rue des Panoyaux

Librairie Publico, 145 Rue Amelot

A Saint Denis :

Librairie Folies d’encre, 14, place du Caquet, prix libre

A Saint Ouen :

Librairie Folies d’encre, 51 Avenue Gabriel Péri,

A Montreuil :

Café Librairie Michèle Firk, 9 Rue François Debergue.

A Marseille :

Librairie Manifesten 59, rue Thiers

Librairie L’hydre aux milles têtes, 96, rue Saint-Savournin

Transitlibrairie, 45, boulevard de la Libération

A Toulouse :

Libraire Terra Nova, 18 rue Gambetta

Le Kiosk, librairie et bibliothèque associative, 36 rue Danielle Casanova.

A Nantes :

A NOZIG, CentreLGBTQI+ 3 Rue Dugast Matifeux, prix libre

Pendant les permanences mensuelles des Dévoreuses, bibliothèque féministe de la Trousse à Outils

Librairie Vent d’ouest, 5 Place du Bon Pasteur

A Lyon :

Librairie La Gryffe, 5 Rue Sébastien Gryph

Libraire Terre des livres, 6 rue de Marseille

Libraire le Bal des ardents, 17 rue Neuve

Librairie Ouvrir l’oeil, 18 rue Capucins

Grenoble :

Centre social autogéré la BAF, 2 chemin des Alpins à Gre.

Librairie Les modernes, 6 Rue Lakanal

Librairie Antigone, 22 Rue des Violettes

Rennes :

ISKIS, Centre LGBTI+, 6 rue Saint Martin

Bocal, Local Féministe, 2 allée de Finlande

Lille :

J’En Suis, J’Y Reste – Centre Lesbien Gay Bi Trans Queer Intersexe et Féministe de Lille Nord – Pas de Calais – 19 rue de Condé,

Charlevilles Mezière :

Librairie Chez Josette, 5 Rue de l’Arquebuse.

Bruxelles :

Librairie Météores, Rue Blaes 207

Librairie Tululu, Rue de Flandre 55

Bibliothèque de Naast Monique, Quai de l’Industrie 230

Liège :

Librairie Livres aux Trésors, Pl. Xavier-Neujean 27/A

Montpellier :

Librairie La Mauvaise réputation, 20 Rue Terral,

Bordeaux :

Librarie Zone du dehors, 68 Cours Victor Hugo

Kemper / Quimper :

Kemper Queer Club, à La Baleine 35 rue du Cosquer (pendant les activités du collectif, contact :kemperqueerclub@protonmail.com)

Poitiers : Vente à la main : contactez nous!

Brest : Vente à la main : contactez nous!

Berlin : Vente à la maison : contactez nous!

Imitation(s)

M’autodéfinir pédé, c’était pas le plus difficile.

Après avoir été confronté aux attentes genrées de la société pendant 16 années, m’être construit comme un-e enfant “freak”, étrange, que l’on arrive pas trop à définir, sûrement un garçon manqué, ou une lesbienne, prendre conscience qu’il m’était autorisé d’être un homme a été une bouffée d’air. Ok, la transidentité existe, par conséquent j’existe.

Mais j’aime les garçons aussi. Et souvent j’aime les garçons qui aiment les garçons. J’aime les regarder et leur parler, j’aime les embrasser, les sucer, j’aime quand ils me baisent et j’aime leurs corps divers. Aimer les garçons, ça n’a jamais voulu dire pour moi aimer les pénis. Pas exclusivement.

Comment ça me place par rapport aux autres pédés que je fréquente, pour qui aimer les garçons, c’est (trop) souvent aimer les bites ?

M’autodéfinir pédé, ça a été simple, le combat se situe plutôt dans la manière dont les autres pédés me définissent. Il s’agit d’agir comme un pédé, un vrai. De ne pas être démasqué.

Lorsque j’ai commencé à fréquenter le milieu pédé lillois, j’ai découvert des cercles restreints dans lequel flotte ce culte de la bite, du torse plat, des poils à outrance, du sperme qui gicle. Je suis capable de comprendre que l’on aime ça. Mais les désirs sont politiques, et les désirs sont excluants.

Pédé cis qui ne jure que par le contact d’une vraie bite sur tes muqueuses, sur le goût du vrai sperme dans ta bouche, tu es excluant. Il ne s’agit pas ici de te forcer à avoir du sexe avec moi. J’aimerais juste que tu comprennes que tu as créé ces désirs dans un système cisnormatif. Les pornos gays que tu as découvert plus jeune, que tu continues à regarder, et que je regarde moi aussi mettent en scène des corps virils et cisgenres. Ça a forcément un impact sur nos désirs et nos manières d’intéragir.

Malheureusement pour nous deux, on ne t’a pas présenté un tiers de ce qu’il est possible de créer lorsqu’il s’agit de relations homoérotiques.

Nos identités pédées sont traversées par nos manières de baiser, et même hors des moments de sexe, nos rapports à nos kinks et à nos désirs sont déterminants dans la façon dont on relationne. Le sexe est politique et on l’a tous bien compris dans le milieu pédé, on en parle, on revendique nos pratiques hors normes et déviantes et c’est super fort et important. Seulement, lorsque tu exclus la potentialité d’avoir du sexe avec un pédé trans, ou simplement que tu ne mets pas le fait d’avoir du sexe avec un pédé trans au même niveau qu’avec un pédé cis, tu ne m’exclus pas seulement du potentiel acte sexuel, tu m’exclus de ce moment de sociabilité autour du cul qu’on est en train de créer collectivement. Quand un groupe de cinq pédés vante les mérites des grosses couilles bien biologiques, tu ne m’exclus pas seulement sexuellement mais tu m’interdis de me référer et de me qualifier moi-même en tant que pédé au même titre que vous cinq.

Souvent lorsque nous sortons dans des bars, je suis le seul pédé trans. En tout cas le seul que tu identifies comme tel. Car je n’ai pas un passing infaillible, que je ne suis pas stealth (c’est à dire que je ne cache pas être trans).

Alors il s’agit pour moi d’imiter, et d’imiter correctement. Pour ne pas m’auto-exclure ou être exclu du cercle pédé qui s’est formé autour de nos expériences communes du placard, de la famille, du rapport à la masculinité, mais aussi du rapport au sexe.

On passe de bons moments, on rit, on discute, on drague, mais je dois toujours faire attention. Si je ris, je ne dois pas rire trop aigu, mais je suis un pédé folle pas non plus besoin d’être trop masculin. Je croise les jambes car pas besoin d’être viril mais attention à ne pas adopter une posture de meuf quand même.

Ok ma veste est super jolie, je reçois des compliments. Elle est serrée sur mon torse artificiellement plat. C’est la première fois que je porte une veste si peu oversize. C’est ma marraine pédée qui me l’a offerte, elle n’a donc rien d’une veste d’hétéro. Par contre, je me débrouille comme je veux mais il ne faut pas céder, quitte à galérer à respirer, sentir mes os craquer à partir de tard dans la soirée, mais il suffirait que je retire mon binder et cette veste de giga beau pédé fem, ça deviendra une veste sur un mec trans qui porte pas de binder. Alors bien sûr même sans binder tu sais que je suis pas une meuf. Tu ne te mettrais peut-être pas à me mégenrer dès lors que je retirerais mon binder. Mais tu m’excluras presque automatiquement des champs des possibles sexuels qu’on aurait pu créer ensemble si j’avais été assez féminin pour être un pédé, sans pour autant franchir les barrières biologiques rédhibitoires que représentent mon vagin et mes seins.  

Et même si on est tous ravis de partager une soirée ensemble, il y a toujours un moment, souvent ce moment qui dérive un peu sur les kinks et nos pratiques sexuelles, pourtant si riches et variées, où je me sens exclu.

Souvent, tu es gay, donc tu aimes les bites, bien évidemment, et si jamais, (presque par malheur, mais tu le dirais pas comme ça) un jour un mec trans avait envie de sexe avec toi, bien sûr que tu pourrais en avoir, t’es un pédé militant quand même, “mais attention j’aime pas trop les seins, et ni le plastique, et je veux pas toucher ton vagin ou ton clito”. M’enculer c’est ok souvent. Les culs c’est moins genré, tout le monde en a et tu fais pas très bien la différence entre un cul de mec cis et un cul de mec trans.

Prendre mon cul c’est ok, prendre en compte ma personne entière ça l’est jamais vraiment.

Bi ou Pédé ?

Le tissage permet de réaliser des toiles en entrelaçant des fils entre eux. Les fils sont fabriqués à partir de fibre animale ou végétale, suivant un procédé qui permet à la fin différentes utilisations pour la confection textile. La plupart de ces fils sont faits de plusieurs brins enroulés sur eux-mêmes pour modifier leurs caractéristiques techniques telles que la solidité, l’élasticité, etc.

Je suis bi. Et pédé. Je suis aussi dans la trentaine, valide, j’ai été éduqué et socialisé dans la blanchité et la masculinité hégémonique1, de classe moy’. Je suis aussi survivant de violence sexuelle dans l’enfance, issu d’une famille recomposée, en rupture avec une partie de ma famille et pas mal confus sur mes origines. Souvent je suis en tension entre des discours et positions politiques qu’il me semble nécessaire de porter et la réalité de ce qu’il se passe dans mon corps.

Tous ces brins, qui marchent plus ou moins bien ensemble, constituent le fil avec lequel je viens me tisser dans la toile commune qu’on constitue. Je suis, comme tout le monde, un agglomérat de fibres complexes et peut-être contradictoires, qui finissent par fabriquer un truc ensemble.

J’écris ce texte parce que trop souvent, sous couvert de ne pas se désolidariser ou de paraître unie dans les milieux radicaux du cul, on nie les spécificités des vécus bis et pans, ou on refuse simplement leurs existences. Sous prétexte de ne pas « trahir son camp », c’est-à-dire ne pas avoir des comportements qui peuvent ressembler à de l’hétérosexualité. J’ai l’impression que cette position témoigne d’une méconnaissance et d’une incompréhension de la spécificité des vécus bipans. J’ai bien conscience que l’orientation sexuelle est un sujet complexe, sur lequel on a souvent peu de marge de manœuvre. Je ne cherche pas à établir une hiérarchie entre monosexualité, (les personnes qui ont des interactions sexuelo-romantiques avec des personnes d’un genre seulement) et plurisexualité, mais simplement à démontrer qu’en plus d’avoir toutes notre place dans ces luttes radicales, les points de vue non-monosexuels peuvent être particulièrement pertinents pour éclairer des angles morts de la pensée monosexuelle et favoriser des transformations et des pistes d’action communes. Trop souvent occupé.e.s à devoir prouver la légitimité de nos existences, j’aimerais avec ce texte pointer des comportements qui posent problème, qu’on appelle biphobie ou monosexisme. Si toutes les personnes dans des pratiques monosexuelles, hétéro ou Gay/Lesbienne, peuvent avoir des comportements biphobes, monosexistes, il est bien sûr impossible de dire qu’hétéro et Gay/Lesbienne le font pour les mêmes raisons et seraient donc comparables et amalgamables.

Ça me semble important de préciser que je ne cherche pas à savoir comment « en tant que bi » je m’insère dans le tissu pédé. J’y suis déjà. Je suis bi et pédé, ça fait partie de mon fil. Ça m’intéresse par contre de savoir si la spécificité de ce vécu « impur », entre deux, mouvant, peut permettre un rapprochement avec d’autres vécus similaires ou minorisés. Si – peut-être – mon vécu est minoritaire par rapport aux vécus de pédés cis monosexuels, c’est assez clair que comme bi out activement engagé contre l’hétérosexualité et le mode de vie que cela propose, mon expérience recoupe à plein d’endroits celle de mecs cis, gays ou pédés. Je parle de rapport au placard, à l’insulte, à la drague/rencontre, à la socialisation à la masculinité hégémonique, à l’assignation obligatoire à une sexualité par défaut qui fait moyennement ou pas du tout sens, à la peur, à la dissimulation. Ma première relation amoureuse était avec une fille, je n’étais pas out et c’est la seule fois où j’ai eu et ai affirmé avoir eu une relation hétérosexuelle. Quand j’ai été en relation avec des meufs après, c’était clair pour moi que ce n’était plus dans le cadre de l’hétérosexualité2.

Je ne veux pas pour autant ignorer ou minimiser les comportements des mecs bis plus ou moins placard ou « discrets » qui sont engagés dans une défense de l’hétérosexualité. Ils existent et ne participent pas à une dynamique de transformation radicale des mondes et systèmes d’oppressions qui nous gouvernent. À mon sens, ni plus ni moins que les hommes gays réactionnaires et conservateurs dont on combat aussi les positions. Il ne me semble donc pas pertinent de se poser la question des alliances en fonction de pratiques sexuelles, sans regarder les visées politiques que l’on défend. En 2020, en France et dans les pays occidentaux, une partie des LGBT a objectivement plus de droits et de confort de vie qu’un paquet de gens et de gentes hétérosexuelles opprimées sur des axes de races/nationalités et/ou de classe et/ou de genre. Être gay (ou avoir des pratiques homosexuelles) n’est plus révolutionnaire en soi. L’assimilation a fait son travail. Le cishétéroblantriarcacapitalis3 n’est pas menacé par la gayness assimilationniste.

Si l’on peut observer que le mouvement général va plutôt dans le sens d’une acceptation et intégration de l’homosexualité dans la société, qui laisserait à parier sur un futur totalement assimilé, on ne peut pas ignorer les forces réactionnaires et autres LGBTphobes qui demandent une attention et une vigilance particulière afin de continuer à minimiser leur impact et leurs possibilités d’action.

Je souligne que je parle depuis ma position et que si j’utilise un « on » ou un « nous » un peu vague cela désigne en général les personnes engagées contre le patriarcat et le cishétérosexisme, et parfois les personnes issues et/ou bénéficiant de la masculinité hégémonique, je vous laisse faire le chemin de vous y reconnaître si c’est le cas.

Ça m’a pris du temps pour réaliser que mon intérêt pour les questions et les pratiques féministes était personnel. Pendant longtemps j’ai cru que c’était dans un but un peu abstrait d’égalité, de volonté de changer le monde.

Puis j’ai compris que j’y trouvais des explications à ce qui m’empêchait d’imaginer et de vivre des désirs en dehors de l’hétérosexualité4. La haine des femmes et du féminin, orchestrée de manière plus ou moins consciente et volontaire par les hommes, comme socle commun du sexisme et des LGBTphobies. J’ai eu accès à ça, en partie en lisant et en me documentant, mais aussi et surtout parce que j’étais en contact et en relation avec des femmes dans des formes diverses d’intimité et proximité. Si en relationnant avec des meufs j’ai pu être témoin de la violence du patriarcat et être touché comme quand quelqu’un.e qu’on aime est impacté.e par de la violence, j’en ai aussi été acteur. Avec beaucoup de patience et courage, elles m’ont pointé vers mes responsabilités quand j’avais des comportements qui renforçaient ou soutenaient le système patriarcal (refus de communiquer ou de contribuer au travail de la conversation, de porter et d’être responsable de mes émotions, invisibiliser le travail qu’elles pouvaient effectuer, me reposer sur elle, ne pas briser les solidarités masculines alors qu’elles renforcent des situations dégueues ou qu’elles me profitent tout en établissant un rapport inégalitaire).

Parallèlement5, relationner avec des gars m’a aussi éclairé sur les dynamiques patriarcales et misogynes entre les mecs gays : objectivisation, fétichisation de la masculinité traditionnelle et rejet des corps déviants de celle-ci (gros, non-blanc, fem/folle…), rejet d’une forme de proximité émotionnelle, cristallisation de rôles figés. Dans ce sens, je suis toujours étonné par les stratégies des mecs gays qui cherchent à effacer la distinction entre gayness et masculinité. John Stoltenberg décrit dans la vidéo « A Feminist Guide to Gay Male Misogyny », la tentative de se faire accepter par les mecs hétéros et/ou d’éviter leur violence en s’alliant avec eux dans la haine des femmes et du féminin. Là où auparavant l’homosexualité masculine était un stigmate excluant de la masculinité, aujourd’hui dans sa volonté d’être accueilli dans la maison des hommes, elle peut être une position de défense du masculin.

Cette participation/exposition aux conséquences concrètes du système patriarcal a contribué chez moi au développement d’une compréhension incarnée du continuum des violences masculines faites aux femmes, et à de l’empathie envers celles-ci et toutes personnes subissant ces mécanismes d’oppressions.

Quels que soient les chemins qui permettent cette exposition, et je ne doute pas qu’ils soient multiples, il est important d’en tirer les conclusions qui s’imposent : désigner les agents/bénéficiaires du système patriarcal dans lequel on vit ; briser, si elles existent, les solidarités avec eux et entre nous ; identifier en nous les résistances et se solidariser avec les femmes et les minorisé.e.s de genre.

Un des fonctionnements principaux des sexualités monosexuelles est une fixation sur le genre des partenaires impliqué.es dans un échange sexuelo-affectif. Quelle que soit notre orientation réelle on est d’abord défini.es en fonction des personnes avec qui on relationne ou comment elles sont perçues. Souvent on va dire des personnes bipans qu’elles sont soit dans des relations hétéros, soit dans des relations homos, impliquant donc que ces personnes seraient donc, tour à tour, hétéros ou homos selon avec qui elles sont. L’orientation devient impermanente, relative aux partenaires. Pourtant c’est communément admis qu’un mec gay placard est gay, ce n’est pas la production de sa sexualité en dehors de lui, dans une relation, qui rend sa gayness vraie. Au même titre on pourrait donc accepter que l’orientation sexuelle des personnes bipans est permanente indépendamment des personnes avec qui ielles relationnent et que cela informe chaque espace de leur vie.

Le système politique de l’hétérosexualité nous demande une production visible de l’orientation sexuelle afin de nous ranger dans les cases et catégories correspondantes. La monosexualité est au centre de cet ordre social. Il permet d’exercer un contrôle efficace sur les femmes et leurs agissements, il régule les sexualités et impose le mariage comme norme contractuelle entre les individus et la maternité comme but ultime de la vie des femmes. Au cours du temps, les pratiques homosexuelles ont subi un traitement inégal, de la tolérance à la répression totale, et après des décennies de luttes successives pour la dépénalisation et l’accès aux droits, les homosexuel.les ont fini par accéder au même régime de contrôle sociale des relations.

La possibilité de ne pas être monosexuel.le y est donc exclue. Si jamais il arrivait une aventure en dehors de son script reconnu de sexualité, alors de grands efforts d’imagination serait déployés, parfois volontairement, parfois pour éviter les sanctions de son entourage, pour rester dans sa catégorie et justifier sa position sociale sexuelle qui peut se superposer avec identité et communauté politique. « Ça m’est arrivé de coucher avec un gars à la fac, mais je suis hétéro », « j’ai joué en sex party avec une meuf, et c’était chouette, mais je suis gay ». À défaut de pouvoir faire disparaître les pratiques non-hétérosexuelles, les effets dérangeants qu’elles pourraient avoir sur l’idéologie monosexuelle sont neutralisés, en étant soit invisibilisés ou discrédités, soit utilisés comme repoussoir.

Malheureusement quand les gays et les lesbiennes réassignent les bipans à des orientations monosexuelles ielles travaillent main dans la main avec ce régime politique dont ielles n’ont pourtant à priori rien à gagner. Mais c’est sous l’effet d’un chantage qu’une transaction s’opère : ielles acceptent de soutenir et rentrer dans les structures de l’organisation politique hétérosexuelle en échange d’une réduction de la stigmatisation et de la violence subie. Si vouloir se soustraire à la souffrance et gagner en confort me paraît tout à fait entendable et défendable, cette stratégie me semble dommageable.

C’est justement parce que la bipansexualité établit un trouble, un flou dans cette organisation des relations sociales basées sur le genre qu’elle me paraît pertinente à partager. Si le genre n’est plus une donnée primordiale dans le fonctionnement de l’attraction, alors qu’est-ce qui l’est ? Là où il y avait des évidences, il y a maintenant un vaste champ de questions. Le bouleversement risqué par les réponses qu’on pourrait y trouver oblige un grand nombre à regarder ailleurs ou à rejeter en bloc cette possibilité.

Pour certain Gay/Lesbienne-pédé/gouine, on est soit hétéro et donc en dehors des questionnements LGBT, soit gay et donc il n’y pas de raison d’avoir des revendications spécifiques. Ielles nous demandent discrètement de rectifier nos réalités pour qu’elles rentrent dans les cases de l’homophobie/lesbophobie, niant les spécificités de la biphobie et du monosexisme : stigmatisation chez les hétéros ET chez les G/L-TPG, refus de nos autodéfinitions, invisibilisation des statistiques défavorables, et pour nous sentiments d’imposture et d’illégitimité permanente, entre autre chose.

Alors, aussi étrange que ça puisse paraître de lutter pour réclamer une insulte (« pédé »), je pense que ce n’est pas trop difficile de voir que le besoin de communauté et de validation est vital quand on appartient à une catégorie minorisée dans le genre et/ou l’orientation sexuelle. Mais parfois il y a une tendance à refuser cette reconnaissance, en se focalisant uniquement sur ce qui fait différence et en ignorant le commun de nos trajectoires.

On se retrouve à lutter là où on pensait trouver du soutien et de la communauté.

En ne se focalisant pas sur des critères arbitraires de séparation des individus et des pratiques rigides, la bipansexualité radicale embrasse pleinement la potentialité de chaque personne d’être humaine. À l’opposé d’une volonté universaliste, c’est une approche radicalement individualiste reconnaissant le caractère unique de chaque être, en même temps que ses imbrications complexes dans le maillage des différents rapports sociaux. À l’injonction de devoir « choisir son camp », la bipansexualité choisit de ne pas choisir, de rester impure et hybride. Son existence même autorise chacun.e à s’interroger sur ses propres croyances. En brisant le fonctionnement de la monosexualité, la bipansexualité envisagée dans une perspective politique, publique et ouverte, floute le genre et ses contours, met au centre les questions de désirs et d’attractions et demande de les articuler explicitement et honnêtement pour soi-même et pour les autres.

Faire l’exercice de comprendre pourquoi on veut être en relation, pourquoi on veut créer des liens, ce qu’on a à y gagner et à qui incombe le coût de nos liens, me paraît essentiel. D’autant plus si on a été socialisé dans la masculinité hégémonique (celle dont je viens, je veux pas m’aventurer sur un autre terrain), qui considère les gens comme utilisables pour nos avantages propres.

La bipansexualité, de part son manque d’intérêt pour le genre et son affirmation radicale de la fluidité et du mouvement de la vie, est un terreau propice aux explorations. Ce qu’offre la bipansexualité radicale paraît aller main dans la main avec un objectif d’abolition/déconstruction du genre en offrant une opportunité de repositionnement et de critique vis-à-vis de la masculinité.

Il est essentiel de se servir de nos savoirs d’expériences, de la complexité et de la richesse de nos fils respectifs pour bricoler une toile forte et flamboyante. Une toile qui permettrait le tissage d’alliances solides, un refuge, une mémoire. À la fois la couverture dans laquelle on s’enroule pour être douillet.te et la banderole renforcée qui nous permet d’être offensi.ve tout en étant à l’abri. Une toile avec laquelle on pourrait fabriquer le monde auquel on aspire, une utopie queer encore à construire.

Manu

1. « Ainsi, loin d’égrener la liste des mauvais comportements masculins, penser la masculinité hégémonique c’est analyser des positions sociales qui confèrent à certains hommes le pouvoir économique, politique, sur les femmes, mais aussi sur certains hommes, non blancs et/ou prolétaires, par exemple » Joao Gabriell, https://www.huffingtonpost.fr/entry/la-masculinite-toxique-nouvel-avatar-dune-critique-inefficace-des-rapports-de-genre_fr_5cc31197e4b0817069686a1e

2. je suis toujours curieux de la place et la valeur qu’on laisse aux expériences « hétérosexuelles » d’avant coming out qui, même si elles ne sont pas partagées par tout le monde, me semblent assez commune dans les vécus gays ou pédés. Elles ont rarement la place d’exister, voire même sont cachées ou présentées comme des erreurs. Là où on pourrait les voir comme faisant partie de la vie. Quel est l’intérêt et qui bénéficie de cette dévalorisation dans les vécus gays ?

3. Paraphrase maladroite de bell hooks, une des manières de nommer un grand ensemble qui permet de mettre en lumière les imbrications entre systèmes raciste, capitaliste, patriarcal, en appuyant sur la spécificité du genre et de la sexualité.

4. Et accessoirement des outils pour comprendre le fonctionnement de mon cerveau traumatisé par les violences sexuelles, mais c’est une autre histoire.

5. Oui, parce que je suis bi, poly et gémeaux. Je sais pas choisir. J’ai des relations avec des gens de différents genre, parfois simultanément. Je refuse les politiques de respectabilité qui disent que je devrais être plus fidèle que les fidèles, affirmer que je suis satisfait avec ce que j’ai sans sourciller, ne pas faire de plans à trois…

SANS TITRE

il disait. on part. et on partait.

on prenait nos vélos et on quittait la ville. moi je regardais le paysage, le ciel et les arbres. lui regardait le trajet qu’il avait griffonné sur un bout de papier.

c’est là.

on foutait nos vélos dans un fossé sur le bord de la route puis on marchait. on traversait un champ, une forêt. il ne parlait pas. moi non plus. j’avais peur de le déranger. il regardait attentivement autour de lui. et puis il me faisait un signe de la tête et on grimpait dans un arbre. un chêne un peu plus massif que les autres, qui surplombait les alentours. moi c’était quelque chose que j’aimais, grimper aux arbres. ça me faisait sentir comme un gamin. mais il était toujours le premier à parvenir à la cime.

je le rejoignais et il murmurait juste. ok, ici. en tapant une branche de son pied.

je sortais la couverture pliée dans mon sac et l’enroulais autour de la branche en la fixant avec du scotch. il s’asseyait à califourchon dessus et prenait sa paire de jumelles. moi je matais son cul.

et puis il me tendait son carnet à la reliure noire. il pointait ses jumelles vers l’immense complexe qui nous faisait face. pendant d’interminables heures, je devais prendre en note tout ce qu’il observait. les sorties et les entrées. qui sort, qui entre, à quelle heure, comment et avec quoi. les camions et les voitures, les blouses tachées de sang, les costumes de travail. je devais tout noter. quand il en avait marre on inversait les rôles. quand j’en avais marre à mon tour, on descendait de l’arbre et on baisait. c’était intense pour moi mais on ne faisait aucun bruit. pas de gémissement, rien. et on se remettait vite au travail. le soleil se couchait, et on pouvait rester planqués là toute la nuit. parfois j’avais un peu froid et j’allais me blottir contre lui, je m’asseyais derrière sur la branche et pressais son corps contre le mien. mais il ne réagissait pas. quelques heures passées dans le noir.

il fumait aussi. une brève incandescence dans la nuit.

quand l’aube arrivait, il disait. on rentre. alors on rentrait.

j’étais fatigué et lui avait la marque des jumelles imprégnée sur le pourtour des yeux. ses yeux marron mi-clos, si beaux. on ramassait nos vélos et on pédalait jusqu’à chez nous, aux abords de la ville. une petite baraque insalubre mais on s’y plaisait. à l’intérieur, des murs au plafond, s’étendaient fresques colorées, dessins et graffitis. je refermais la porte et j’allais m’effondrer sur le matelas au sol. après un temps, il venait s’allonger derrière moi et m’entourait de ses bras. et ses mains reposaient contre mon ventre.

je savais qu’il faisait ça seulement pour m’aider à bien dormir. d’habitude, la nuit quand il était à la maison, il ne dormait pas. je l’apercevais parfois, assis près de la fenêtre, regardant dehors. je ne sais pas ce qu’il voyait.

un soir il venait me dire. on y va, on le fait. j’étais un peu hésitant.

une disqueuse électrique chargeait dans un coin de la pièce. il me prenait la main et souriait. je ferais n’importe quoi pour le voir sourire. on se mettait en route.

on retournait dans la forêt, près du grand chêne, mais on grimpait pas. à la place, il sortait de son sac une paire de t-shirts et de k-ways noirs. des lampes frontales, des gants, de la javel pour astiquer nos semelles. on enfilait les k-ways et nouait les t-shirts autour de nos têtes. on ne voyait plus que nos yeux, au clair de lune. ses yeux marron et mes yeux, bleus. on s’embrassait à travers nos cagoules, comme sur les photos d’émeute…

on se dirigeait vers les larges bâtiments sombres.

au passage on récupérait, dans un tas de buissons, tout le matériel qu’on était venus planquer les jours précédents. il en équipait la plupart sur son dos et on embarquait ce qu’on pouvait des jerrycans. vingt litres c’est lourd, on en portait deux chacun. on avançait jusqu’au portail extérieur. il était pas très haut, c’était pas très difficile de faire passer les jerrycans par-dessus. on contournait le grand battant en fer du bâtiment principal. on trouvait une porte un peu plus derrière. il sortait un pied de biche et le calait dans son embrasure. moi je foutais des coups de maillet dessus pour l’enfoncer. il tirait et la porte cédait. à l’intérieur, des machines occupaient tout l’espace. rails, chaines, pointes, cuves, fours. un fracas de métal.

pose-les là.

l’odeur était atroce. du fond de la salle provenait un vacarme continu, une agitation permanente.

vas-y, je vais chercher les autres.

je m’approchais du bruit. je traversais un sas.

des centaines de moutons étaient parqués là, derrière les barreaux du parc d’attente. beaucoup avaient des cicatrices, sur le dos ou sur la gueule. des hématomes sur le corps. toutes leurs queues sectionnées. des oreilles entaillées. certains haletaient de peur ou de soif. d’autres, étalés par terre, respiraient faiblement. je sortais la disqueuse de mon sac, avec une paire de lunettes. je m’efforçais de découper un à un les barreaux de leur enclos. le bruit et les étincelles faisaient immédiatement reculer ceux qui étaient le plus près. ils se retrouvaient encore plus serrés les uns contre les autres. ils bêlaient avec force.

une main sur mon épaule.

j’ai rapporté le reste, mets dehors ceux que tu peux. je hochais la tête.

quand la découpe était terminée, j’essayais d’en tirer vers la sortie. au premier abord la plupart résistaient, mais certains se laissaient faire et, au fur et à mesure, les autres suivaient. quand j’en avais terminé, je retournais devant le bâtiment. je le repérais à la lueur de sa frontale. il était accroupi entre deux camions stationnés près d’une façade. je le rejoignais. une grille d’aération démontée et posée sur le sol. il avait disposé un jerrycan à l’intérieur du conduit, son bord supérieur coupé au cutter. on sentait les vapeurs d’essence et de diesel qui s’en échappaient. un genre de minuteur était suspendu à son sommet par une bande de scotch. il l’enclenchait. on s’éloignait ensemble et munis de bombes de peinture, on inscrivait A.L.F en lettres noires et roses sur les murs de la bâtisse. d’un coup, des bruits secs se faisaient entendre de part et d’autre, comme un feu d’artifice.

je lui tenais la main, je fermais les yeux. l’atmosphère inflammable de notre rencontre, mes coups d’œil furtifs. les étincelles de nos premiers mots, tard le soir. l’effleurement de nos corps embrasés, frénétique et rêveur. et maintenant…

fasciné par le feu, ce soir-là ses yeux rayonnaient.

tout ça, c’était son délire. je voulais juste qu’il m’emmène partout avec lui.

quelques heures passées dans le noir.

une brève incandescence dans la nuit.

Fagstories! Histoires/mémoires de nos luttes. « Le rose et le vert », ou « toutes les érections ne sont pas bonnes à prendre! »

Hella, déjà le troisième épisode des Fagstories ! Cette fois-ci on va voir du côté du Larzac où des groupes de libération homosexuels luttaient contre le nucléaire dans les années 70. Et oui, déjà à l’époque les pervers.e.s sont de tous les combats et ramènent leurs analyses, leurs stratégies et leurs flamboyances dans les luttes écologiques radicales et contre l’industrie techno-scientifique. C’est l’occasion de faire le point sur les alliances et les conflits entre les luttes homosexuelles et la gauche révolutionnaire. Voici un extrait du journal du GLH de Lyon, « Interlopes », numéro 1, paru à l’automne 1977, raconté par l’unique et savoureuse Kinaidos.

Samedi 30 juillet 1977 – Montalieu ( un des quatre points de rassemblement de la marche contre le surgénérateur nucléaire en construction à Creys-Malville) – début d’après midi, le déluge s’est arrêté. Quelques hurluberlus pensaient présenter à la foule admirative la superbe banderole des GROUPES DE LIBERATION HOMOSEXUELS. En fait, nos groupes avaient ce jour là d’autres préoccupations : les contradictions se révélaient et se développaient : la répression policière serait violente et il était impossible d’imaginer que les 60000 marcheurs acceptent un autre objectif que le site. Autour de notre banderole, quelques contacts, quelques dossiers de presse vendus, quelques discussions et peut être le plus important : notre attente avec tous les autres, dans l’incertitude et sous la pluie, de cette marche du 31 juillet. […]

Dimanche 14 août 1977 – Larzac – soleil – manque d’initiative ou de coordination, pas de stand GLH. Sur le Causse, tout le monde rumine et digère plus ou moins vite, plus ou moins bien, plus ou moins efficacement Malville. La marche s’organise sans que nous ayons créé un point de ralliement et nous commençons à le regretter…et puis voici qu’un drapeau insolite se promène au-dessus des têtes : triangle rose sur fond blanc. David, le jeune londonien qui le porte vient de faire se rencontrer des gens qui se cherchaient et permet une nouvelle fois d’ « être présent » et d’expliquer inlassablement la signification du triangle rose.

Qui représentions-nous, nous qui nous référons aux GLH, à ces rassemblements ? Qu’ont à voir les GLH avec la construction d’un surgénérateur ou l’extension d’un camp militaire ?

L’opposition au nucléaire peut se développer à partir d’une foule de motifs : (l’incertitude de l’efficacité en terme d’énergie, les dangers et les risques majeurs, les conditions de travail, la dépendance économique, les flics, les grenades offensives, les barbelés, le fichage, le jugement d’otages, la criminalisation de toute opposition, etc, etc.) Les GLH vont-ils ajouter un motif supplémentaire à cette liste incomplète et déjà longue ? Oui : les pédés refusent toute société qui bande en prenant la bite pour une matraque. On a déjà réfléchi, deçi delà, aux liens qui existent entre certaines institutions, le refoulement de l’homosexualité latente et le développement d’une misogynie « primaire et viscérale ». On a pu faire apparaître cette relation pour l’armée, l’école, l’église, les institutions sportives. Il est peut être temps de creuser un peu plus en avant et de se demander si les structures de nos moyens de productions ne pourraient pas être analysées avec les mêmes critères ? Et si les lieux de recherche scientifiques, les bureaux d’étude et les ateliers fonctionnaient suivant ce schéma : bandons, bandons plus haut, bandons plus fort, bandons plus gros, bandons malgré tout ? Sans que jamais personne ne se pose la question : mais au fait, à ça sert à quoi de bander ?

Attention, camarade pédé ! Toutes les érections ne sont pas bonnes à prendre ! Tu t’en es d’ailleurs déjà aperçu. C’est peut être uniquement pour ça que les GLH se mobilisent à Malville ou au Larzac. Qui représentent-ils ? J’ai envie de répondre personne, en ce sens qu’ils ne sont délégués par quiconque. Ils projettent un éclairage particulier parmi d’autres tout aussi indispensables, ils peuvent être un signe de ralliement comme ce drapeau inattendu brandi sur le Causse pour regrouper les marcheurs.

PS : Samedi 24 septembre 1977 – Kalkar – belle lumière d’automne sur ce bourg de Westphalie qui étale coquettement son bien-être un peu cossu. Le chantier d’un surgénérateur. Un rassemblement qui essaie de s’organiser avec des heures de retard. Combien sommes nous à avoir pu franchir les multiples barrages de police au contact desquels les piquets de tente et les tringles à rideau du car se métamorphosent en armes de 6e catégorie ? Pour la centaine de lyonnais que nous sommes, un accueil ahurissant : 30 à 50 flics casqués débarquent de trois hélicoptères qui se sont posés exprès et brandissant boucliers et matraques, se ruent sur notre petit groupe stupéfait et inquiet : en fait une intimidation de plus. Après l’attente dans l’incertitude pendant laquelle nous jouons aux slogans : qu’est ce qu’ils disent ? Et en quelle langue : danois ? norvégien ? allemand ? Ou hollandais ? On mesure enfin l’ampleur de la manifestation : 60000 personnes dont 20000 non allemands. Il y sera beaucoup question de solidarité. Le rose s’est effacé, le vert aussi d’ailleurs, il n’y a plus qu’une foule grise, déterminée et internationale qui refuse la « société du plutonium » et qui y est entrée justement en exprimant ce refus puisque la police allemande a fiché 60000 personnes. Qu’y-a-t-il en face de mon nom sur l’ordinateur : terroriste ? anarchiste ? …un jour quelqu’un y ajoutera pédé ! Comme l’exprimait une nana à la manif parisienne en juin contre les délices d’Anita Bryant : je n’ai pas honte, j’ai peur.

Phénix Pan.

1/ Eh ben, ça fait des frissons de lire ça, entre les larmes qui montent et les odeurs de lacrymo, ça va encore faire couler mon mascara… Tu peux nous dire un peu comment ces bandes de folles se sont retrouvées au Larzac ? Et nous raconter un peu quelle est la place des Groupes de Libération Homosexuels dans les mouvements sociaux de l’époque ? Quelles alliances et quelles connections se font à ce moment-là ? Sur quelles bases politiques et théoriques ?

Ma très chère. Quel plaisir renouvelé de vous écrire quelques mots ! Et puis, vu les logiques de notre époque, prendre le temps de regarder comment les liens entre groupes et mouvements se faisaient il y a à peine quarante ans peut, peut-être, nous inspirer.

Tu t’en souviens peut-être, les années 1970 sont un moment d’explosion politique. Des mouvements, des groupes, des tendances et des fractions inventent de nouvelles façons de faire de la politique, avec une véritable intervention dans le quotidien, en s’écartant quelque peu de l’horizon du grand soir. C’est un moment d’intense organisation pour les mouvements féministes, les luttes antiracistes, écologistes ou encore antimilitaristes. Les GLH, les Groupes de Libération Homosexuels, s’inscrivent totalement dans cette démarche. Et à l’image du fonctionnement de nombre des mouvements sociaux de l’époque, ils sont présents sur des terrains de luttes qui ne sont pas les leurs spécifiquement. Ils développent un discours et une pratique autour de la lutte dans les prisons, de la vie communautaire ou encore des luttes écologistes. Et bien sûr, comme tu peux te l’imaginer, dans chacune de ces luttes ils cherchent à intégrer le facteur de l’homosexualité. Tiens, j’avais trouvé une citation d’un militant du GLH de Mulhouse qui écrivait que, « la lutte n’est […] possible et efficace qu’en collaboration étroite avec les autres luttes qui ont lieu dans différents domaines contre les mêmes causes économiques et politiques ».

Cette présence des GLH dans ces luttes spécifiques est une constante dès le début de leur histoire. Je me souviens ainsi avoir trouvé une archive où le groupe de Mulhouse racontait avoir participé en mai 1975 à la marche anti-nucléaire de Fessenheim, où les membres du groupe avaient distribué 3 000 tracts et tenaient un stand d’information ! Le samedi 30 juillet 1977, c’est au tour du GLH de Lyon de participer à Montalieu à la marche contre le surgénérateur nucléaire en construction de Creys-Malville. Les membres du groupe y sont présent.es avec la banderole du GLH.

Les GLH expliquent leur présence à ces rassemblements de différentes manières. Bien sûr, la question du nucléaire suscite l’engagement politique révolutionnaire et écologiste des militant.es, qui ne sont pas seulement homosexuel.les. Mais le GLH amène aussi la possibilité pour les homosexuel.les d’analyser la structure des moyens de production d’après les critères utilisés pour examiner leurs propres oppressions, c’est-à-dire en pensant ces institutions comme étant phallocratiques et répressives. Dans une perspective qu’on pourrait dire homo-écolo-anti-capitalo, le GLH dénonce une société du progrès qui ne se remet jamais en cause, qui ne questionne pas cette course effrénée vers la technologie et les risques qu’elle entraîne.

Pour revenir au rassemblement et au-delà des questions que le groupe se pose, ce qu’il se passe finalement, c’est que quelques contacts sont menés, quelques dossiers de presse du GLH vendus et quelques discussions amorcées. Mais ce qui semble être le plus important pour les militant.es c’est de partager cette après-midi d’incertitude sous la pluie, de faire front commun sur une lutte qui n’est pas spécifiquement la leur, mais de laquelle, en vertu d’une ligne politique révolutionnaire, ils et elles se sentent proche.

2/ Bon moi j’aime ça hein, des homo révolutionnaires, et j’en voudrais plus aujourd’hui ! Mais je me demande une peu comment ça se passait avec les hétéro révolutionnaires de l’époque ? Parce que nos camarades gauchistes d’aujourd’hui sont parfois attirants eux aussi mais parfois quelle déception !! Tu vois ce que jveux dire non ?

Aahhhhh, j’ADOREEE quand on arrive à ce bout de cette histoire !!! Au cours des années 70, les GLH vont entretenir une certaine proximité avec une partie de l’extrême gauche et même le PCF et le PS sont obligés de revoir leur position : la question homosexuelle n’aura jamais autant fait parler d’elle chez les adorateurs et les adoratrices de Marx ! Et pourtant, on part de loin.

Jusqu’au milieu des années 1970, la gauche des partis n’est pas tendre avec l’homosexualité. Elle considère que celle-ci est une dégénérescence petite-bourgeoise qui ne touche pas les « sain.es » travailleurs et travailleuses. Dans une interview au Nouvel Observateur, Pierre Juquin, un dirigeant du PCF déclare que « l’homosexualité et la drogue n’ont rien à voir avec le mouvement ouvrier » tandis qu’un autre petit chef, Jacques Duclos, affirme que « la classe ouvrière n’aime pas les pédés ». Après la participation des GLH parisiens à la manifestation du 1er mai à Paris, la CGT se fend d’un article dans Libération à la date du 15 mai 1976 affirmant ainsi «que les mots d’ordre des homosexuels, des lesbiennes (…) n’ont rien à voir avec la lutte des classes et les revendications ouvrières». Je te laisse imaginer, que les exemples sont malheureusement nombreux. Cette situation tend pourtant à évoluer à partir de 1977. Cette année-là, le Parti socialiste publie un texte intitulé « Libertés, Libertés » qui vise entre autres à l’abrogation de l’amendement Mirguet. Oui oui, celui qui considérait l’homosexualité comme étant un fléau social. La même année, le Parti communiste français, sous l’autorité du même Pierre Juquin, institue une commission sur l’homosexualité. D’un côté une partie de la gauche cherche alors à récupérer ce qui commence à être qualifié de « vote homosexuel ». Mais cette évolution est aussi le résultat de l’action militante des membres des GLH (et notamment de la persistance pour certain.es d’entre elles et eux à militer dans certains groupes ou partis) qui a fini par influencer et incliner les positions du PS et du PCF quant à l’homosexualité.

En ce qui concerne les groupes gauchistes, la situation est quelque peu différente. Le militant trotskyste Jean Le Bitoux notait que la relative tolérance de l’homosexualité dans ces groupes est la conséquence des luttes féministes. Il écrivait que « ce sont les femmes qui, les premières, ont essuyé les plâtres du moralisme et du phallocratisme des militants et des structures, réussissant à faire poser quelques questions sur la vie quotidienne et la crise du militantisme ». Pour conclure que depuis 1975 plus aucun.e homosexuel.le n’a été exclu.e de ces différentes organisations pour « vice bourgeois ». Une bien triste réjouissance.

Un autre aspect dans la relation que les GLH ont entretenu avec la gauche et l’extrême gauche est à souligner. Qu’ils soient réformistes ou révolutionnaires, les GLH apparaissent dans le sillage de mai 68 et du chamboulement politico-social des années 1970. Malgré tous leurs différends, leurs membres partagent nombre de considérations politiques avec les gauchistes. Un peu moins peut-être avec la gauche classique. Même s’il existe de nombreux écrits et tracts critiquant l’extrême gauche, celle-ci leur donne parfois l’occasion de s’exprimer dans ses journaux et ses meetings, ce qui participe à assurer une plus forte visibilité. A noter quand même que la recherche de connivence n’est cependant pas sans risques. Ainsi le journal de la LCR, Rouge, publie au mois d’avril 1977 un article traitant de l’homosexualité où il considère la candidature du GLH d’Aix-en-Provence aux élections municipales de mars 1977 comme une « diversion par rapport à la lutte des classes » et somme les militant.es homosexuel.les d’introduire «une ligne de classe» dans l’homosexualité. La réponse du GLH – Politique et quotidien, une tendance parisienne, est cinglante et sans équivoque : « Le club bourgeois homosexuel Arcadie a fait plus pour les homos que vos baratins de solidarité dont on cherche partout la pratique». Et de conclure : « On en a marre de se faire sodomiser par votre ligne de classe. On n’y peut rien si vous ne voulez rien comprendre ».

Il y a un dernier point que je voudrais évoquer et qui me semble parfois être encore une réalité dans certains milieux militants. Les schémas de l’action politique classique pensés par la rhétorique gauchiste ont engendré une culpabilité identitaire chez les homosexuel.les : leur lutte ne serait pas prioritaire. L’auto-répression est toujours difficile à combattre. C’est toute une lutte que de rendre celle de l’homosexualité légitime. Se convaincre de ne pas être le symbole de la dégénérescence bourgeoise est un processus complexe pour les militants et militantes issu.es du sérail gauchiste. En plus, l’ascétisme révolutionnaire prôné par tant de groupes et de structures partisanes de l’époque rend l’exercice d’une nouvelle façon de faire de la politique difficile. C’est pourtant un des enjeux de la lutte des GLH qui n’envisagent pas l’organisation d’une rencontre nationale sans un bal ou la participation à une marche du 1er mai qui ne soit pas une fête. Il ne s’agit plus de raser les murs, mais de célébrer leurs existences.

Primitive

Tissant le doute et le trouble à travers les regards,

Araignée des salles obscures quand pointe le soir,

Organique, dérangeant,

Tapis dans l’ombre, toujours prévenant

Fasciné par ton corps mutilé,

Mis à nu devant ces visages indignés,

Stupeur, parce qu’ils ne comprennent pas,

La révolte des fiertés qui bouillonne en toi,

Si je ferme les yeux quelque instants, j’oublie

Les troubles, le mépris,

Honteusement caché derrière mon verre,

Les ongles épluchant mes chairs

J’ai le souffle court sous ce voile carmin,

Élasticité érotique et furieuse d’envie,

Pensées impures vivant la nuit

Un loup, un chien, un moins que rien,

Take me,

Mon corps est falsifié lui aussi,

Désobéissant jusqu’à la moelle

Médicalisé mais ô combien sexuel

Que cette nuit s’étire encore un peu,

Laissant ton corps jouer avec mes yeux

Slam de Mallory G. Vendeaume

Face à la performance de Gordon B. Rec au What The Fuck Fest, Circuit Électrique, Juillet 2018, Paris.

Illustration par Sapir

ENFERMEMENT…

Ce texte avait été écrit en 2016 pour un projet de journal à numéro unique qui devait sortir pendant le chantier de la nouvelle prison des Baumettes 2 à Marseille, en cours de construction à l’époque.

Le journal devait parler du chantier et de prison de manière plus générale, et voulait faire exister dans la rue un positionnement clair contre toutes les prisons.

Il n’a finalement jamais vu le jour. Les Baumettes 2 par contre oui.

La nouvelle prison a donc ouvert ses grilles début 2018 à coté de l’ancienne. Les Baumettes historiques, pour leur part, ont fini d’être vidés en début d’été 2019, pour laisser place à un nouveau grand chantier de reconstruction prévu pour ces prochaines années, qui devrait donner forme aux Baumettes 3.

Je voulais, avec ce texte, faire exister dans un journal anti-carcéral les questions de genre et de sexualité, et notamment de l’homosexualité masculine à l’intérieur des prisons pour hommes, qui sont généralement très peu abordées. Mais ça se voulait aussi une tentative d’élargir la question de l’enferment à d autres cages moins visibles.

Seulement la citation en italique a été ajoutée pour cette publication.

Pour finir, je tiens à préciser que je n ai jamais fait de la prison. Ce texte naît donc de lectures sur le sujet et de discussions avec des personnes qui ont vécu ça.

Dans les prisons pour hommes, le rapport à la masculinité et aux normes autour du genre et de la sexualité structurent fortement les rapports entre les prisonniers.

Rapports virils, omniprésence de discussions sur les femmes et le foot, homophobie.

Si tu ne corresponds pas aux normes de la masculinité virile, tu es suspect. Si, en plus, tu ne parles pas de femmes et tu montres tes fragilités, tu l’es encore plus ; si tu ne participes et ne rigoles pas aux blagues sexistes, pareil.

Soupçonné que tes attirances sexuelles ne correspondent pas à ce qu’on attend d’un homme, un vrai. Soupçonné que t’en sois un, un pédé ! Bref, un sous-homme…

La vie en prison pour un pédé/gay/homo cis assumé ou visible peut facilement et rapidement devenir encore plus un cauchemar de ce qu’elle ne l’est déjà. Même chose (voire pire) pour les personnes trans, qui ont parfois encore moins de possibilités de ne pas être repérées.

Insultes, moqueries, coups, pressions, agressions, viols…

On pourrait être tenté de penser que la prison est un monde a part. Que la prison rend les gentes horribles et violentes. Mais en réalité, ce genre de rapports de merde qui existent entre prisonniers ne sont que le reflet de ceux qui existent dehors.

Insultes, moqueries, coups, pressions, agressions, viols…font partie, aussi en dehors de la prison, du quotidien de nombreuses personnes qui ne sont pas conformes aux normes de genre et de sexualité existantes dans notre société. Tout ce qui se passe en prison, se passe aussi dehors, même si peut-être avec moins d’intensité. Parce que le confinement, la privation, la promiscuité, la frustration permanente et la colère d’être enfermé-e-s ont par conséquence d’exacerber le tout.

Face à cela, bon nombre de prisonniers homos, s’ils peuvent, ne voient pas d’autres possibilités que de cacher leur orientation sexuelle, pour éviter de subir des violences supplémentaires à celles de l’incarcération. Ils sont donc forcés de vivre « au placard » à l’intérieur du « placard » (la prison), ce qui devient une violence et une humiliation de plus.

Mais certains choisissent néanmoins de ne pas se laisser faire et de se battre :

« Tout le monde sait que je suis homosexuel quand j’arrive dans une prison. C’est simple : lorsqu’un détenu me pose la question, je réponds par l’affirmative. Quand j’étais adolescent, je courbais l’échine. Cela n’a servi à rien. Arrivé jeune en détention, j’ai décidé de relever la tête, tout en sachant que la prison était un milieu très homophobe. C’était en 1980.

[…] Je témoigne pour dire aux détenus homosexuels de ne pas plier face aux pressions, à la violence : si vous cédez vous ne serez pas mieux considéré, pas moins méprisé. »

« Ça m’a arraché la gorge, de devoir dire, presque en larmes,

à l’employée du tribunal que j’étais son ami d’enfance..et pas son copain.

J’étais allé au tribunal pour accélérer ma demande de parloir.

Ça m’a crevé les oreilles de m’entendre dire que ça ne marcherait pas

parce que je n’étais pas sa copine ni un membre de la famille.

Je garde encore la haine d’avoir du lui faire passer mes mots d’amour

comme si je transmettais un message de sa copine..

..de m’être pris tellement la tête pour que nos échanges

ressemblent à des échanges « normaux » entre mecs hétéros,

avec toujours l’angoisse de m’être planté, de l avoir mis dans la merde.

alors que je ne connais pas cette normalité et qu’elle me fait gerber.. »

…ENFERMEMENTS

Quand on parle d’enfermement, ça me paraît important de ne pas s’arrêter aux formes qui sont plus tangibles, visibles, comme l’enfermement physique dans les prison, les centres de rétention, dans les hôpitaux psychiatriques, ou comme l’enfermement des animaux non humains dans des cages.

Si on regarde autour de nous, et aussi en nous, avec des yeux sensibles à toutes les formes de domination et d’oppression, on peut se rendre compte assez vite qu’il en a d’autres qui sont plus subtiles et moins visibles, qui agissent dans nos têtes, mais qui ne sont pour autant moins nuisibles et mortifères. Ni moins à abattre.

Tout en étant conscient qu’il s’agit de réalités matérielles assez différentes et pas comparables, je trouve quand même intéressant de tenter de tracer des parallèles.

À notre naissance, on nous mets dans une case à partir de parties de notre corps, appelées les organes génitaux. Deux seules cases sont autorisées et nous sommes censées y rester jusqu’à la fin de nos jours : soit tu es un homme, soit tu es une femme. C’est ce que la Science appelle le sexe (biologique). Si ton corps ne rentre pas complètement dans leurs critères, la médecine est là pour rattraper le coup, avec des assignations forcées à coups d’opérations chirurgicales et traitements hormonaux.

À ces deux cases on n’attribue pas la même valeur :elles sont hiérarchisées et construites dans des rapports de domination et d’exploitation d’une sur l’autre, des hommes sur les femmes. C’est ce que les féministes ont appelé le patriarcat. Cela se traduit dans le fait qu’à chaque case correspondent des comportements et des attitudes conformes, parallèlement à une place et fonction différentes dans la société, et dans le rôle de production et reproduction du système. Ça serait ce qu’on a appelé le genre : masculin pour les hommes, féminin pour les femmes.

Ces deux cases seraient, en plus, aussi complémentaires et devraient aller ensemble d’une seule façon possible. C’est ce que certaines féministes ont appelé l’hétérosexualité obligatoire.

Tout cela est présenté comme relevant de l’ordre naturel des choses, et donc ça ne serait pas possible qu’il en soit autrement. Ça nous est inculqué dans nos têtes tout au long de notre vie par le pouvoir médical, l’école, la famille, la religion et l’État, et constamment rappelé par la plupart de personnes autour de nous. Quand on ne peux pas ou on ne veux pas correspondre à ces cases et à ces normes, la punition et le rappel à l’ordre nous guettent.

Ça façonne nos vies, notre manière de penser et d’être au monde, nos rapports avec les autres.

Ça voudrait nous dicter comment on devrait être et à quoi on devrait correspondre, tout en construisant, renforçant et légitimant des rapports hiérarchiques et de domination..

Bref, ça construit des cages dans nos têtes. C’est la Normalité.

Dans nos chemins de recherche de liberté, nous devons alors nous débarrasser aussi de ces cages dans nos têtes. Pour mettre fin à cette Normalité étouffante et oppressante.

Contre tous les enfermements et tous les systèmes de domination. Détruisons toutes les cages et tous les placards !

Appel à contribution PDLR

NOS ENFANCES

« Et si on se racontait nos enfances? Celles qu’on a vécu et celles qui résonnent encore en nous, celles auxquelles on a tenté d’échapper et celles qui nous façonnent intimement, celles dont on a rêvé et celles qu’on invente aujourd’hui. Nos enfances sont peuplées de placards -visibles et invisibles-, mais aussi de portes entrouvertes et de fenêtres pour aller voir ailleurs. C’était quoi toi tes histoires de petit moi? 

Être enfant dans cette société c’est se prendre de plein fouet le monde des adultes, ses violences et ses dépossessions, ses normes et ses contraintes. La famille ou l’école sont des institutions qui exercent un grand pouvoir sur les enfants, et c’est souvent dans ces cadres que la domination adulte, le cishétéropatriarcat, le racisme, le capitalisme et toutes sortes d’oppression s’approprient nos corps de gosses. Et après ils disaient que c’était de notre faute, qu’on est des fauteureuses de troubles, qu’on l’a bien cherché aussi.

Être un enfant c’est aussi accumuler plein de savoirs et de pratiques pour dégager un peu d’autonomie, se cacher, ruser, prendre la tangente, se faire des ami.e.s (des fois imaginaires) et trouver des complices pour respirer un peu. C’est parfois rencontrer d’autres enfants-pas-comme-les-autres ou même des adultes un peu chouettes et fabriquer de la joie ensemble. 

Qu’est ce qu’on fait aujourd’hui de nos enfances? Comment on s’en souvient ? Comment on les politise? Comment on les collectivise pour se sentir ensemble? Comment on se parle des violences sexuelles qui nous concernent ( #meetoo gay/pédés/queer) ? Qu’est ce qu’on fait à partir de là? Quelles sont les batailles qui se livrent aujourd’hui autour de l’enfance? Y’a-t-il des solidarités queer adultes-enfants à inventer? 

Envoyez-nous votre lettre d’amour à l’enfant que vous étiez. Racontez-nous vos souvenirs d’école (buissonnière?) et vos histoires de familles. On aimerait tisser plus de liens entre les luttes queer et les luttes contre la domination adulte, organiser des colo d’enfants trans et des cabarets de drag dans les écoles primaires, voir déferler des meutes de sales gosses trop/pas sages plein de désirs de changer le monde…

Pour contribuer à ce numéro, contactez nous à revuepd@protonmail.com et retrouvez nous aussi sur www.pdlarevue.wordpress.com, Facebook, @PDLaRevue, Twitter @PDRevue, et Instagram @pdlarevue. »

LA CULTURE QUEER MAROCAINE EXPLIQUÉE À FRANÇOIS

Ceci est mon histoire avec celui que j’appellerai François. Que j’ai rencontré dans un événement LGBTQI+ dont je ne citerai pas le nom.  Je vous épargnerai des détails. Des mots mal placés, des jugements, des compliments que je ne considère pas comme compliments. François ne représente pas un peuple ou une race. Ni une classe sociale ou une génération. François ne représente que lui-même. Mais il n’est pas le seul à faire ce genre d’amalgame. À dire ces mots qui blessent ! 

Ta vie ne doit pas être facile au Maroc. 

Je sais que l’islam est une religion difficile. 

Pourquoi tu restes au Maroc? 

Pourquoi ne pas aller en France?

Les Marocains sont beaux mais malheureusement ils ne cherchent que de l’argent. Les marocains sont chauds mais ils ne sortent avec des français que pour avoir des papiers. 

Cher François, 

Dix mois plus tard, j’ai enfin pu exprimer mon opinion sur tout ce que tu me disais. J’ai enfin compris que tu exerçais du pouvoir sur Moi, en faisant semblant d’être un ami. Un allié. Une amitié franco-franco-marocaine à la française !

Une sorte d’intellectualisation francophone, White, homo-nationaliste.

Une alliance perdue d’avance.

Non. Nous ne sommes pas les mêmes François.

« Loin d’être le plus beau pays du monde, le Maroc ne peut être qu’un enfer pour les personnes Queer. Homophobie d’état, à cause d’un petit cadeau laissé par la colonisation française. 

Homophobie du peuple, à cause de l’absence d’une voix Queer entendue au sein de la société. »

Moi, en étant marocain vivant au Maroc, j’ai le droit de dire ce que je dis, parce que je viens de ce Maroc. Je viens de ce putain de terrain que j’ai choisi pour militer. Dans un contexte difficile et compliqué depuis des années, je me bats. Je ne fais pas la morale aux autres. Je fais ! 

Je crois comme toi aux valeurs universelles monsieur François. Je rêve d’un monde meilleur en Iran, mais je n’ai pas de leçons à donner aux activistes là-bas. Si tu vois ce que j’ai envie de dire. Je leur dois du soutien. Seulement du soutien. Je rêve d’une France plus inclusive, mais je ne maîtrise pas le contexte français pour leur trouver des solutions. Je ne vis pas en France. 

Ce que tu sais François, c’est que je viens d’un pays qui criminalise les rapports homosexuels d’une peine qui peut aller jusqu’à 3 ans de prison. Mais ce que tu ne sais peut être pas, c’est que celui qui a rédigé cet article est de ton pays. Cest Le Général Lyautey. Lui-même ouvertement gay, Au moment où être gay n’était plus un crime en France. 

Ce que tu ne sais peut être pas, c’est qu’au moment où le genre était très binaire et normatif chez Toi, nous avions une culture transformiste populaire très présente au sein de notre Maroc. Travelo, Drag-queen… ça n’existait pas à l’époque là-bas ? Hein ? Pas encore ? (Je te suggère The sea is behind, un film de Hicham Laasri).

Bidaoui. Bchaib Bidaoui. Je t’ai longtemps parlé de ce grand monsieur. De cette grande dame. Méconnue chez les personnes Queer de mon pays. Effacée. Un peu déracinée, Bchaib Bidaoui est une icône Queer. Combattante pour la culture transformiste populaire. Et résistante contre la colonisation française. à l’époque, elle chantait l’amour, la nation et la liberté. 

– Comment peut-il y avoir une icône Queer au Maroc, puisqu’il n y a pas d’histoire queer chez vous ? m’as-tu dit. 

Tu te souviens François, tu te souviens, toi qui dévores des livres, je t’ai parlé de cet écrivain ouvertement homosexuel au Maroc. Abdellah Taiaa. Tu as lu les dix premières pages de son livre L’armée du salut. Tu l’as jugé. Tu ne l’as pas écouté. Écouté son histoire. Ses mots. Ses maux.

Je n’aime pas son style. Il est très évident. Ses phrases sont courtes. Très photographiques. Il est connu pour son homosexualité je crois. as-tu dit.

Et quand je t’ai parlé de ces marocains, hommes,  qui se sentent habités par des femmes et qui font le pèlerinage Queer à Sidi Ali Ben Hamdouch. Je les ai défendus et défendu leur identité de genre.

Et pourquoi nous n’avons pas ce genre en France ? m’as-tu demandé ironiquement. 

La France, la France. La France. Encore et toujours. François. Tu refusais de voir mon Maroc. D’accepter le Marocain en moi. 

Je ne suis pas radical François. Tout simplement, je crois à l’intersectionnalité des combats et à l’indépendance des combattants. 

Et puis François, pour répondre à une de tes questions, les marocains ne sont ni moins beaux ni plus beaux. Les marocains sont marocains. Point à la ligne.

Queer marocain que je suis, je défendrai toujours la richesse et la pluralité de ma culture. Je continuerai à penser que les lois liberticides d’origine coloniale, sont responsable de la situation des personnes Queer aujourd’hui. 

Le changement viendra de nous. Nous les Zwamel. De notre héritage verbal, de nos belles histoires Queer oubliées depuis des années.

J’écris ce texte pour toi, en pensant à toutes les personnes Queers de mon pays, qui sont parties sans vivre leurs vies comme elles la voulaient. Au nom de toutes les personnes arrêtées par cet article maudit qui criminalise les rapports homosexuels, rédigé par un pays qui décriminalisait déjà l’homosexualité chez lui !

Je n’ai plus besoin de toi François, je m’en sors tout seul. Avec mes semblables. Notre combat de tous les jours est difficile, mais juste. Simple mais présent. 

Ton existence avait une couleur dans ma vie. Une couleur blanche. Moi qui la voulait colorée. Moi qui la voulait nuancée de toutes les couleurs d’arc en ciel !

NB: la première opération chirurgicale du changement de sexe d’une personne française, a eu lieu au Maroc. à Casablanca en 1956. Et c’était Coccinelle. Ta star préférée ! 

Marocainement Queer en toute liberté,

Sofiane H. 

BARRETTE MANIFESTO

Julia Serano est une femme trans, une écrivaine et une militante états-unienne. Le texte ci-dessous, extrait de Whipping Girl, est traduit par nos soins. D’autres sont disponibles en français sous le titre Manifeste d’une femme trans.

Hé les filles, devinez quoi !?! Ça a enfin été prouvé scientifiquement : les barrettes sont dangereuses !!! De même que les bracelets et autres breloques. C’est un fait. Et ne vous laissez pas duper par ce macho trapu qui essaiera de le nier, en prétendant qu’il trouve juste que les « trucs de filles » sont barbants ou frivoles. Parce que c’est une réalité. Parce que dès l’instant où vous demandez à un mec de tenir votre sac à main, il commence à s’agiter, comme si l’objet grouillait de vermine, en le tenant le plus à l’écart possible de son robuste corps. Parce que les « trucs de filles » sont fabriqués avec l’équivalent genré de la Kryptonite.

Sérieusement, il suffit d’entrer dans un magasin Sanrio et de regarder tous les papas plantés là comme des arbres pétrifiés, tels des daims pris dans des phares Hello Kitty. Ou d’observer ces garçons adolescents qui achètent des fleurs à leur copine, essayant de paraître le plus désinvolte possible en demandant à le/la fleuriste une douzaine de « n’importe quoi ». C’est pour ça qu’ils achètent toujours des roses. C’est pour ça que les bagues de fiançailles sont toujours des diamants. Ces trucs n’ont rien de romantique. Ce sont juste des clichés : les seules fleurs et les seuls bijoux dont la majorité des hommes peut admettre connaître le nom. Et dieu vous garde de demander à votre mari de vous ramener une boîte de tampons ! (Et oui mec, en effet, le/la caissier/ère pense vraiment que c’est pour toi que tu les achètes.)

Les « trucs de filles » sont dangereux, et je suis bien placée pour le savoir puisque je suis un agent double. Voyez, j’ai vécu la plus grande partie de ma vie en tant que garçon et je dispose d’informations internes, directement sorties des chambres closes et des dortoirs masculins. Merde, j’ai même participé une fois à un enterrement de vie de garçon, alors je sais de quoi je parle. Et j’ai un plan de bataille pour une absolue égalité sexuelle, mais là-dessus vous devez me croire. Vous voyez, les féministes ont permis aux femmes d’explorer ce qui était habituellement considéré exclusivement comme le monde des hommes. Mais il n’y aura pas de réelle égalité tant que les hommes ne s’empareront pas des trucs de filles de la même manière.

Donc voilà le plan : si vous voulez que votre petit ami vous traite avec respect, faites-lui savoir que vous ne coucherez plus avec lui tant qu’il ne portera pas de barrettes dans les cheveux. Et je ne parle pas d’un petit trip coquin dans le secret de votre chambre à coucher ! Faites-lui porter pour aller au travail ! La prochaine fois qu’il achètera une paire de chaussures, assurez-vous qu’il s’agisse de Mary Janes (et n’oubliez pas les soquettes blanches à dentelle qui vont avec). Parce que dès l’instant où il se rendra compte du pur bonheur de porter une frivole robe rose à froufrous, il se détendra peut-être enfin un peu, et commencera à perdre sa rigide arrogance masculine. Et peut-être qu’une fois qu’il aura baissé sa garde, il observera le monde et réalisera qu’il ne tourne pas autour de lui.

Vous trouvez peut-être ça drôle, mais ça n’a rien d’une blague. Les « trucs de filles » sont dangereux, alors utilisons-les à notre avantage ! Vraiment, nous pouvons changer le monde !

Parce que si les ouvriers des chantiers étaient suffisamment hommes pour porter talons et jupes, ils ne siffleraient pas les femmes qui passent dans la rue. Et si les rockeurs et les rappeurs misogynes étaient suffisamment hommes pour pleurer devant un mélodrame, ils n’auraient pas besoin de se masturber partout sur leurs micros. Et si les présidents et les généraux étaient suffisamment hommes pour mettre rouge à lèvre et mascara, ils n’auraient pas à prouver la taille de leur pénis en provoquant des guerres sans arrêt. Parce que l’honneur masculin n’est pas vraiment une question d’honneur. C’est une question de peur : la peur d’être perçu comme féminin. C’est pour ça que les « trucs de filles » sont si dangereux. Et tant que la plupart des hommes en auront une peur mortelle, ils continueront à nous le faire payer.

Lutter contre l’homophobie, lutter contre l’islamophobie : une double évidence

Par Jérôme Martin (texte initialement publié sur le blog Médiapart « Vendeur-ses de haine » le 4 novembre 2017.

Alors que mes engagements contre l’islamophobie et les LGBTI-phobies me valent régulièrement des messages de haine sur Twitter, je reviens sur mon parcours et explique pourquoi mener ces luttes est pour moi une évidence.

Sur mon compte Twitter, j’ai indiqué que j’étais adhérent au Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) et ancien militant d’Act Up-Paris1. J’y précise mes engagements contre le sida, pour les droits des personnes lesbiennes, bies, gaies, trans, intersexes (LGBTI+).

Ces engagements multiples me semblent une évidence. Non que j’assimile l’homophobie à l’islamophobie. Je ne suis pas musulman, et ne peux donc parler à la première personne de l’islamophobie. Je suis pédé – terme que je préfère à « gay » ou « homo » car il récupère et détourne la violence homophobe des insultes – et peux parler à la première personne de l’homophobie que j’ai dû combattre. Islamophobie et homophobie répondent à des logiques différentes, qu’il ne faut pas assimiler. La première par exemple est directement liée au passé colonial de la France, au refus de l’affronter en tant que tel ; homophobie et racisme colonial ont des rapports2, mais beaucoup moins directs.

Dans les années 90 et le début des années 2000, mes expériences de l’homophobie et de la lutte contre le sida m’ont appris à me méfier des rappels à l’universalisme républicain visant à disqualifier les revendications et les combats des personnes que la République oubliait, négligeait, maltraitait.

En refusant de reconnaître les unions homosexuelles tout au long des années 90, cette République a permis à la famille de mon ex de nous interdire, à son compagnon de l’époque et à moi, l’accès à son enterrement quand il est mort du sida. Ce compagnon n’a pas pu retourner dans l’appartement dont le bail n’était pas à son nom. Nous n’avons pu récupérer aucun souvenir intime de la personne que nous avions aimée. Voilà mon expérience de l’ « universalisme républicain ».

Cette République a permis par l’indifférence de ses représentant.e.s une hécatombe qui aurait pu être évitée si des mesures avaient été prises plutôt : si l’échange de seringues et la réduction des risques pour les usager.e.s de drogues avaient été mise en place dès les modes de transmission du VIH connus, si les droits indispensables avaient été accordés aux personnes trans, si l’épidémiologie française les avait prises au moins en compte, si la répression envers les travailleur.euse.s du sexe avait cédé la place à l’écoute et la reconnaissance, si des campagnes de prévention n’avaient pas été censurées au motif qu’il ne fallait pas faire de « prosélytisme homosexuel » (argument qui n’était en rien limité à l’extrême-droite), etc. C’est peut-être ce dernier point qui révèle toute l’hypocrisie de ce discours universaliste : pendant une décennie, les pouvoirs publics ont refusé de financer des spots de prévention mettant en scène des homos, sous prétexte qu’il fallait s’adresser à tout le monde. Ils indiquaient ici que les homos ne faisaient pas partie de l’universel, et, en refusant de décliner les identifications et les cibles, contribuaient à rendre les gays, les trans, les usager.e.s de drogues plus vulnérables à la pandémie.

Le mot « universel » m’a particulièrement mis en colère au moment du vote de la Couverture Maladie Universelle en 1999. Présentée comme un progrès – ce qu’elle était dans une large part – la CMU excluait de la gratuité totale des soins les bénéficiaires de l’Allocation Adulte Handicapée, vivant pourtant au-dessous du seuil de pauvreté ; ainsi que les sans-papier.e.s, cantonné.e.s à un sous-dispositif financé non par la Sécurité sociale, mais par l’État : l’Aide Médicale d’État.

J’ai très vite appris à me méfier aussi du mot « communautarisme », terme vide de sens. Aujourd’hui, l’accusation de « communautarisme » est en général réservée aux seul.e.s musulman.e.s, notamment quand ils et elles demandent légitimement à la République les mêmes droits et la même protection face aux discriminations. Mais elle a aussi été opposée par le passé aux gays et aux lesbiennes. Act Up-Paris a souvent été accusée de communautarisme pour vouloir défendre l’égalité des droits, notamment à la fin des années 1990 au moment des débats sur le Pacs, ou au début des années 2000, quand nous étions parmi les rares organisations à réclamer l’ouverture du mariage.

Mon engagement dans la lutte contre le sida m’a aussi permis de constater la réalité du racisme institutionnel, notamment celui de l’État. Ce racisme, que continuent à nier les grandes associations comme la Licra ou SOS-Racisme, les éditocrates « progressistes » comme Raphaël Enthoven autant que les réactionnaires, est pourtant indéniable dès lors qu’on se penche sur des données de santé. Comment qualifier ce qui conduit un État à expulser, malgré la loi, des personnes gravement malades dans des pays où elles et ils ne pourront se soigner ? Comment expliquer qu’à niveau social égal, des personnes migrantes soient plus exposées au sida, au retard dans le dépistage du VIH ou du cancer du sein, au saturnisme ?

J’ai aussi pu constater la réalité d’un sexisme structurel et ses conséquences dans la lutte contre le sida et pour la santé des femmes : sous-représentation, voire absence de celles-ci dans les protocoles de recherche, et donc sous-estimation des effets secondaires des traitements sur leur corps ; impact de la domination masculine sur la prévention et la prise en charge ; etc.

Lutter contre le sida m’a donc permis de prendre conscience des limites de cette République, et de l’hypocrisie de celles et ceux qui, au motif d’une devise qui fixe comme objectifs l’égalité, la liberté, la fraternité, veulent empêcher à coup de mots comme « universel » et «communautarisme» que s’expriment celles et ceux dont la situation prouve que cet objectif n’est pas atteint, au profit d’une minorité de privilégié.e.s.

Un de mes slogans préférés à Act Up-Paris est « Solidarité des minorités » que l’on peut décliner (pour peu qu’on trouve des rimes en ‘é’) : « putes, pédés, drogué.e.s, immigré.e.s, solidarité des minorités » ; « trans, goudou, prisonnier.e.s, drogué.e.s etc. ». J’ai conscience du risque de confiscation de la parole qu’il peut poser : sous prétexte d’une expérience commune d’une forme d’oppression, on parle au nom de toustes les opprimé.e.s en masquant les rapports de force au sein des minorités, qui vont amener les mêmes, les gays cis blancs, à parler à la place des autres. Il n’en reste pas moins que, utilisé en ayant conscience de ce risque, ce slogan est une bonne réponse au discours républicain faussement universaliste, qui permet notamment de rappeler que l’universalité blanche, cis, masculine, valide et hétéro n’est en fait qu’une minorité assise sur des privilèges.

C’est avec cette conscience politique que je suis devenu enseignant à la rentrée 2002. Mon stage s’est déroulé à Creil, au collège Gabriel Havez, là où éclata la « première affaire du voile », là où furent les premières victimes de l’islamophobie institutionnelle (en tout cas victimes médiatisées), des élèves musulmanes. À la suite du 11 septembre, de la victoire de Jean-Marie Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle, le terrain était fertile pour une explosion d’islamophobie – déjà bien présente dans les années 1990. Les débats sur l’école étaient dominés par ce qui allait devenir la loi de 2004 portant interdiction des signes religieux ostensibles à l’école – pour ne pas être hypocrite : la loi interdisant le voile dans les établissements scolaires.

Je crois que c’est la première fois que j’ai alors rencontré le mot  « islamophobie ». Le sujet ne m’était pas inconnu. Lors de l’année scolaire 1990-1991, une « affaire du voile » éclata au lycée où j’étais élève, le lycée Saint-Exupéry à Mantes-la-Jolie. Le conseil d’administration, où j’étais élu, ne prononça pas l’exclusion des jeunes filles concernées, contrairement à ce qui passa dans le même établissement quatre ans plus tard. Mais je fus frappé par la violence des débats, qui mêlaient injonction à la laïcité (alors même que l’école m’avait appris que celle-ci n’empêchait pas l’expression religieuse des élèves), considérations pratiques absurdes (« D’ailleurs, le voile bloque l’audition. Comme les cheveux longs, peut-être faudrait-il leur imposer un serre-tête pour qu’elles entendent bien »), invocation du féminisme pour imposer à des femmes une manière de s’habiller, etc.

Quand la question a de nouveau mobilisé les débats nationaux à partir de 2002, elle ne m’était donc pas totalement étrangère. Mon combat à Act Up-Paris m’a vite permis de me faire une idée du fonds politique de ceux et celles qui, comme contre les homos et les trans, invoquaient l’universalisme et la lutte contre le communautarisme pour justifier leur racisme.

J’ai été particulièrement frappé des stratégies de disqualification de la parole des premières concernées, les femmes musulmanes, qui me rappelaient celle à laquelle se sont heurté.e.s et et se heurtent encore les militant.e.s de la lutte contre le sida.

D’une part, les débats publics, les reportages, les plateaux télé parlaient la plupart du temps d’elles, sans elles. Dans le meilleur des cas, un documentaire leur accordait une place, mais pour un seul témoignage individuel. On leur niait la capacité à avoir une expertise propre sur le sujet et la législation qui les concernait. C’était un phénomène bien connu à Act Up-Paris – et dans la lutte contre le sida. Les journalistes nous contactaient pour avoir des témoignages individuels de personnes vivant avec le VIH illustrant une chose déjà décidée (ils et elles avaient parfois des demandes précises : « un couple homo dont l’un est séropositif et qui veut un enfant »), tout en refusant le point de vue politique de fond de l’association ou des personnes. Résultat : des « expert.e.s » discourent sur des témoignages, et les premier.e.s concerné.e.s ne peuvent leur répondre.

Quand la parole de ces femmes musulmanes est prise en compte, quand elles ne sont pas réduites au silence, on la disqualifie en les faisant passer pour victimes ou coupables. Victimes : elles subissent la pression de leur entourage masculin et ne savent pas ce qu’elles disent. Coupables : elles sont complices du sexisme, de l’islamisme, des atteintes à la laïcité, du terrorisme, et on ne saurait donc accepter leur parole.

« Victime / coupable », cette médaille à deux faces de la disqualification de la parole des premier.e.s concerné.e.s, la lutte contre le sida la connaît bien. Voici ce qu’en disait par exemple Act Up-Paris, en 2000, à propos des femmes vivant avec le VIH : « Coupable/victime, le couple est classique et bien connu des pédés et des toxicos séropos. On y enferme ceux que l’on ne veut pas vraiment entendre. Il a pour effet d’accentuer les discriminations, plutôt que d’aider à trouver les moyens de lutter contre elles. Comme il a pour effet d’occulter, plutôt que de traiter, les problèmes réels : les difficultés d’accès aux soins, les problèmes posés par les effets secondaires des traitements ou le manque de ressources et d’autonomie dont souffre une part importante des femmes. »

Injonction à l’universalisme républicain, accusation de « communautarisme », disqualification de la parole des premier.e.s concerné.e.s : je retrouvais dans ces débats les ingrédients de l’oppression que la République et les défenseur-ses de ses inégalités avaient manifesté auprès des minorités exposées à l’épidémie de VIH/sida, assaisonnés cette fois-ci à la sauce islamophobe.

Mon engagement à Act Up-Paris ne m’a pas permis de me consacrer pleinement à la lutte contre l’islamophobie à l’école, en dehors d’intervention en salle des profs ou en réunions syndicales. En 2014, après 15 ans à Act Up, je décide de passer à autre chose.

En 10 ans, la loi de 2004 a montré toute sa nocivité : déscolarisation de jeunes filles, extension du devoir de neutralité à tous les aspects de la tenue des élèves (le ruban islamiste, le chouchou islamiste, la jupe islamiste, le tatouage au henné islamiste, le vernis à ongle islamiste, etc.) et génération de nouveaux conflits, de nouvelles exclusions (alors que la loi de 2004 avait été présentée comme une loi de pacification), extension du devoir de neutralité aux mères accompagnant les sorties scolaires, etc.

La récupération de la laïcité par le Front national et l’UMP3 n’a pas trouvé l’opposition qu’elle méritait à gauche. Bien au contraire, des éditorialistes, des responsables politiques dits de gauche l’ont accompagné contribuant à rendre de plus en plus respectable un racisme sous couvert d’une laïcité dévoyée.

Il reste une dernière raison, sans doute la plus importante, pour laquelle lutte contre l’homophobie et lutte contre l’islamophobie sont pour moi liées. De la même manière qu’elle a opéré une main-mise sur la laïcité, influençant son dévoiement raciste sur tout l’échiquier politique et médiatique, Marine Le Pen a entrepris une instrumentalisation raciste de la lutte contre l’homophobie (et le sexisme) qui est largement reprise par le spectre « républicain ». Parti homophobe, opposé aux droits des LGBT, qui défend des mesures dangereuses pour la lutte contre le sida, le FN a cependant pu séduire de nombreux gays par un discours faisant des étrangers et des musulman.e.s les uniques responsables de l’homophobie.

Comme pour la laïcité, une telle opération aurait été impossible sans une large acceptation de nombreux.euses politiques, notamment du front « républicain ». Ainsi, l’été 2016, Manuel Valls avait-il, avec des maires de droite-extrême, pris comme alibi les droits des femmes et la laïcité pour persécuter des femmes musulmanes sur les plages françaises. Pourtant, deux ans plus tôt, il se rendait responsable de graves atteintes à la laïcité, aux droits des femmes et des personnes LGBTI. Au printemps, il se rendait au Vatican et y annonçait que son gouvernement ne tiendrait pas l’engagement d’ouvrir la PMA aux lesbiennes. Il donnait ainsi des gages aux papes et aux lobbys chrétiens en s’asseyant sur la loi de 1905. Quelques mois plus tard, son gouvernement mettait fin à l’expérimentation des ABC de l’égalité à l’école – qui visait à lutter contre le sexisme et l’homophobie sur la base des études en genre. Le retrait d’un outil pédagogique pour satisfaire des lobbys religieux ne s’était pas vu depuis 1886.

Valls a donc instrumentalisé la laïcité, les luttes contre l’homophobie et le sexisme à des fins racistes. Lui et ses soutiens intellectuels et militants – Fourrest, Bouvet, le Printemps Républicain, le Comité Laïcité République, etc. – portent une lourde responsabilité dans la traduction républicaine des idées d’extrême-droite concernant l’homophobie.

Affirmer que le sexisme ou l’homophobie n’est le fait que des musulman.e.s ou des des étrange.r.e.s est bien évidemment islamophobe, donc raciste, et xénophobe. Mais c’est aussi homophobe et sexiste, puisque cela nie que ces oppressions traversent toute la société, et non un groupe déterminé, et empêchent donc les mesures qui s’imposent. L’attention presqu’exclusive portée à l’homophobie chez des musulman.e.s s’accompagne d’une sous-estimation systématique de celle qui s’exprime dans le reste de la société : la très grande bienveillance avec laquelle on accueille dans les médias les représentant.e.s de la Manif pour tous pour cracher sur les lesbiennes, le relai des arguments de ces groupes LGBT par des hommes politiques de gauche comme José Bové, par des médias comme Charlie Hebdo.

Manuel Valls, qui portait aux primaires du PS le programme de cette « gauche » le plus navrant pour les droits des LGBTI, a reçu comme partenaires à plusieurs reprises les représentant.e.s de la Manif pour tous, n’a jamais condamné leur homophobie et s’est rangé à leurs arguments en matière de PMA et de droits des trans. Qu’il utilise les combats d’émancipation pour stigmatiser les musulman-est donc aussi bien islamophobe que sexiste et homophobe.

Le 20 novembre 2012, au soir, je lutte pendant une longue quinzaine de minutes contre l’idée d’en finir avec ma vie après la première grande manifestation de la Manif pour tous et la proposition de François Hollande d’accorder aux maires une « liberté de conscience » et refuser de marier les homos. Sur Twitter ce soir, on ironise encore sur ce passage de ma vie, sur le surtaux de suicides des homos. Et mon appartenance au CCIF reste le prétexte à restreindre l’homophobie aux seul.e.s musulman.e.s. Quelques mois auparavant, je suis agressé par des hommes blancs, non musulmans, qui me passent à tabac aux cris de sale pédé. Quelques jours d’hospitalisation et 15 jours d’ITT. Hier, la co-fondatrice du mouvement républicain « Viv(r)e la République », après m’avoir réduit à mon homosexualité, me souhaite de subir la loi islamique, puis me rend responsable des crimes de Daesh à l’égard des homos.

Oui, lutter contre l’islamophobie est indispensable quand on lutte contre l’homophobie, car on ne peut combattre cette dernière sans dénoncer l’instrumentalisation raciste de cette lutte, qui l’entrave.

Oui, je combats l’islamophobie et l’homophobie, et j’en suis fier.

1Ce texte, comme mes tweets, n’engagent que moi.

2Lire notamment Mâle Décolonisation de Todd Sheppard, Editions Payot, 2017

3Lire La laïcité falsifiée de Jean Baubérot aux éditions La Découverte