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Où trouver PD La Revue ?

PD La Revue est avant tout un outil pour se rencontrer et échanger entre pédales. Alors on organiser des apéro, des discussions, des lectures et des rencontres! Lors de ces moments vous vous trouver la revue à prix libre et en causer avec celleux qui font vivre le projet! Pour avoir ces info, écrivez nous ou suivez nous sur fb, twitter ou instagram. On dépose aussi la revue dans quelques lieux, des libraires, des bars, des centres sociaux ou des squats. On cherche à privilégier un maximum des espaces de diffusion à prix libre mais pour la plupart des librairies ce n’est pas possible. Faites nous signe si vous avez des idées ou laissez quelques numéro!

A Paris :

Librairie Les Mots à la bouche au 6, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie , 4 euros, https://t.co/WBMCqAg5dQ,

Libraire le Rideau Rouge à Marx-Dormoy, 42 rue de Torcy, 4 euros

https://t.co/6mrOFiWOzL

Bar Le Saint Sauveur, 11 Rue des Panoyaux

A Saint Denis :

Librairie Folies d’encre, 14, place du Caquet, prix libre

https://t.co/DaGjnBXXJu

A Montreuil :

Café Librairie Michèle Firk, 9 Rue François Debergue.

A Marseille :

Librairie de Manifesten, 59, rue Thiers, 3 euros

Librairie L’Hydre aux mille têtes, 96, rue Saint-Savournin, 4 euros

Transitlibrairie, 45, boulevard de la Libération, 4 euros

A Toulouse :

Libraire Terra Nova, 18 rue Gambetta

https://www.librairie-terranova.fr/

Le Kiosk, librairie et bibliothèque associative, 36 rue Danielle Casanova.

https://radar.squat.net/fr/toulouse/le-kiosk

A Nantes :

Au Centre LGBTI+ NOZIG, 3 Rue Dugast Matifeux, prix libre

http://www.clgbt-nantes.fr

A La Dérive, un lieu commun cantine bar associatif au 1 rue du Géu Robert,

https://lajavadesbonsenfantsblog.wordpress.com/

Pendant les permanences mensuelles des Dévoreuses, bibliothèque féministe de la Trousse à Outils

https://www.facebook.com/la.trousse.a.outils

A Lyon :

Libraire Terre des livres, 6 rue de Marseille, prix libre

Libraire le Bal des ardents, 17 rue Neuve, 4 euros

Librairie Ouvrir l’oeil, 18 rue Capucins, 4 euros

Grenoble :

Centre social autogéré la BAF, 2 chemin des Alpins à Gre. https://labaf.org/ 

Rennes :

ISKIS, Centre LGBTI+, 6 rue Saint Martin, http://iskis.org/

Lille :

J’En Suis, J’Y Reste – Centre Lesbien Gay Bi Trans Queer Intersexe et Féministe de Lille Nord – Pas de Calais – 19 rue de Condé à Lille (France) http://www.jensuisjyreste.org/

Bruxelles :

Distribution main à la main dans les rues et les jardins, à l’heure du thé généralement…contactez nous pour plus de détails!

et la suite à venir…

NB1 : sur les tarifs, on essaie de pousser le prix libre partout où c’est possible, mais certains lieux de diffusion exigent un prix fixe, qu’on essaie alors de limiter pour que la revue reste accessible au maximum.

NB2 : n’hésitez pas à nous contacter pour participer vous aussi à la diffusion de la revue prête de chez vous, ou pour obtenir des revues, en nous écrivant à revuepd@protonmail.com

Lutter contre l’homophobie, lutter contre l’islamophobie : une double évidence

Par Jérôme Martin (texte initialement publié sur le blog Médiapart « Vendeur-ses de haine » le 4 novembre 2017.

Alors que mes engagements contre l’islamophobie et les LGBTI-phobies me valent régulièrement des messages de haine sur Twitter, je reviens sur mon parcours et explique pourquoi mener ces luttes est pour moi une évidence.

Sur mon compte Twitter, j’ai indiqué que j’étais adhérent au Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) et ancien militant d’Act Up-Paris1. J’y précise mes engagements contre le sida, pour les droits des personnes lesbiennes, bies, gaies, trans, intersexes (LGBTI+).

Ces engagements multiples me semblent une évidence. Non que j’assimile l’homophobie à l’islamophobie. Je ne suis pas musulman, et ne peux donc parler à la première personne de l’islamophobie. Je suis pédé – terme que je préfère à « gay » ou « homo » car il récupère et détourne la violence homophobe des insultes – et peux parler à la première personne de l’homophobie que j’ai dû combattre. Islamophobie et homophobie répondent à des logiques différentes, qu’il ne faut pas assimiler. La première par exemple est directement liée au passé colonial de la France, au refus de l’affronter en tant que tel ; homophobie et racisme colonial ont des rapports2, mais beaucoup moins directs.

Dans les années 90 et le début des années 2000, mes expériences de l’homophobie et de la lutte contre le sida m’ont appris à me méfier des rappels à l’universalisme républicain visant à disqualifier les revendications et les combats des personnes que la République oubliait, négligeait, maltraitait.

En refusant de reconnaître les unions homosexuelles tout au long des années 90, cette République a permis à la famille de mon ex de nous interdire, à son compagnon de l’époque et à moi, l’accès à son enterrement quand il est mort du sida. Ce compagnon n’a pas pu retourner dans l’appartement dont le bail n’était pas à son nom. Nous n’avons pu récupérer aucun souvenir intime de la personne que nous avions aimée. Voilà mon expérience de l’ « universalisme républicain ».

Cette République a permis par l’indifférence de ses représentant.e.s une hécatombe qui aurait pu être évitée si des mesures avaient été prises plutôt : si l’échange de seringues et la réduction des risques pour les usager.e.s de drogues avaient été mise en place dès les modes de transmission du VIH connus, si les droits indispensables avaient été accordés aux personnes trans, si l’épidémiologie française les avait prises au moins en compte, si la répression envers les travailleur.euse.s du sexe avait cédé la place à l’écoute et la reconnaissance, si des campagnes de prévention n’avaient pas été censurées au motif qu’il ne fallait pas faire de « prosélytisme homosexuel » (argument qui n’était en rien limité à l’extrême-droite), etc. C’est peut-être ce dernier point qui révèle toute l’hypocrisie de ce discours universaliste : pendant une décennie, les pouvoirs publics ont refusé de financer des spots de prévention mettant en scène des homos, sous prétexte qu’il fallait s’adresser à tout le monde. Ils indiquaient ici que les homos ne faisaient pas partie de l’universel, et, en refusant de décliner les identifications et les cibles, contribuaient à rendre les gays, les trans, les usager.e.s de drogues plus vulnérables à la pandémie.

Le mot « universel » m’a particulièrement mis en colère au moment du vote de la Couverture Maladie Universelle en 1999. Présentée comme un progrès – ce qu’elle était dans une large part – la CMU excluait de la gratuité totale des soins les bénéficiaires de l’Allocation Adulte Handicapée, vivant pourtant au-dessous du seuil de pauvreté ; ainsi que les sans-papier.e.s, cantonné.e.s à un sous-dispositif financé non par la Sécurité sociale, mais par l’État : l’Aide Médicale d’État.

J’ai très vite appris à me méfier aussi du mot « communautarisme », terme vide de sens. Aujourd’hui, l’accusation de « communautarisme » est en général réservée aux seul.e.s musulman.e.s, notamment quand ils et elles demandent légitimement à la République les mêmes droits et la même protection face aux discriminations. Mais elle a aussi été opposée par le passé aux gays et aux lesbiennes. Act Up-Paris a souvent été accusée de communautarisme pour vouloir défendre l’égalité des droits, notamment à la fin des années 1990 au moment des débats sur le Pacs, ou au début des années 2000, quand nous étions parmi les rares organisations à réclamer l’ouverture du mariage.

Mon engagement dans la lutte contre le sida m’a aussi permis de constater la réalité du racisme institutionnel, notamment celui de l’État. Ce racisme, que continuent à nier les grandes associations comme la Licra ou SOS-Racisme, les éditocrates « progressistes » comme Raphaël Enthoven autant que les réactionnaires, est pourtant indéniable dès lors qu’on se penche sur des données de santé. Comment qualifier ce qui conduit un État à expulser, malgré la loi, des personnes gravement malades dans des pays où elles et ils ne pourront se soigner ? Comment expliquer qu’à niveau social égal, des personnes migrantes soient plus exposées au sida, au retard dans le dépistage du VIH ou du cancer du sein, au saturnisme ?

J’ai aussi pu constater la réalité d’un sexisme structurel et ses conséquences dans la lutte contre le sida et pour la santé des femmes : sous-représentation, voire absence de celles-ci dans les protocoles de recherche, et donc sous-estimation des effets secondaires des traitements sur leur corps ; impact de la domination masculine sur la prévention et la prise en charge ; etc.

Lutter contre le sida m’a donc permis de prendre conscience des limites de cette République, et de l’hypocrisie de celles et ceux qui, au motif d’une devise qui fixe comme objectifs l’égalité, la liberté, la fraternité, veulent empêcher à coup de mots comme « universel » et «communautarisme» que s’expriment celles et ceux dont la situation prouve que cet objectif n’est pas atteint, au profit d’une minorité de privilégié.e.s.

Un de mes slogans préférés à Act Up-Paris est « Solidarité des minorités » que l’on peut décliner (pour peu qu’on trouve des rimes en ‘é’) : « putes, pédés, drogué.e.s, immigré.e.s, solidarité des minorités » ; « trans, goudou, prisonnier.e.s, drogué.e.s etc. ». J’ai conscience du risque de confiscation de la parole qu’il peut poser : sous prétexte d’une expérience commune d’une forme d’oppression, on parle au nom de toustes les opprimé.e.s en masquant les rapports de force au sein des minorités, qui vont amener les mêmes, les gays cis blancs, à parler à la place des autres. Il n’en reste pas moins que, utilisé en ayant conscience de ce risque, ce slogan est une bonne réponse au discours républicain faussement universaliste, qui permet notamment de rappeler que l’universalité blanche, cis, masculine, valide et hétéro n’est en fait qu’une minorité assise sur des privilèges.

C’est avec cette conscience politique que je suis devenu enseignant à la rentrée 2002. Mon stage s’est déroulé à Creil, au collège Gabriel Havez, là où éclata la « première affaire du voile », là où furent les premières victimes de l’islamophobie institutionnelle (en tout cas victimes médiatisées), des élèves musulmanes. À la suite du 11 septembre, de la victoire de Jean-Marie Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle, le terrain était fertile pour une explosion d’islamophobie – déjà bien présente dans les années 1990. Les débats sur l’école étaient dominés par ce qui allait devenir la loi de 2004 portant interdiction des signes religieux ostensibles à l’école – pour ne pas être hypocrite : la loi interdisant le voile dans les établissements scolaires.

Je crois que c’est la première fois que j’ai alors rencontré le mot  « islamophobie ». Le sujet ne m’était pas inconnu. Lors de l’année scolaire 1990-1991, une « affaire du voile » éclata au lycée où j’étais élève, le lycée Saint-Exupéry à Mantes-la-Jolie. Le conseil d’administration, où j’étais élu, ne prononça pas l’exclusion des jeunes filles concernées, contrairement à ce qui passa dans le même établissement quatre ans plus tard. Mais je fus frappé par la violence des débats, qui mêlaient injonction à la laïcité (alors même que l’école m’avait appris que celle-ci n’empêchait pas l’expression religieuse des élèves), considérations pratiques absurdes (« D’ailleurs, le voile bloque l’audition. Comme les cheveux longs, peut-être faudrait-il leur imposer un serre-tête pour qu’elles entendent bien »), invocation du féminisme pour imposer à des femmes une manière de s’habiller, etc.

Quand la question a de nouveau mobilisé les débats nationaux à partir de 2002, elle ne m’était donc pas totalement étrangère. Mon combat à Act Up-Paris m’a vite permis de me faire une idée du fonds politique de ceux et celles qui, comme contre les homos et les trans, invoquaient l’universalisme et la lutte contre le communautarisme pour justifier leur racisme.

J’ai été particulièrement frappé des stratégies de disqualification de la parole des premières concernées, les femmes musulmanes, qui me rappelaient celle à laquelle se sont heurté.e.s et et se heurtent encore les militant.e.s de la lutte contre le sida.

D’une part, les débats publics, les reportages, les plateaux télé parlaient la plupart du temps d’elles, sans elles. Dans le meilleur des cas, un documentaire leur accordait une place, mais pour un seul témoignage individuel. On leur niait la capacité à avoir une expertise propre sur le sujet et la législation qui les concernait. C’était un phénomène bien connu à Act Up-Paris – et dans la lutte contre le sida. Les journalistes nous contactaient pour avoir des témoignages individuels de personnes vivant avec le VIH illustrant une chose déjà décidée (ils et elles avaient parfois des demandes précises : « un couple homo dont l’un est séropositif et qui veut un enfant »), tout en refusant le point de vue politique de fond de l’association ou des personnes. Résultat : des « expert.e.s » discourent sur des témoignages, et les premier.e.s concerné.e.s ne peuvent leur répondre.

Quand la parole de ces femmes musulmanes est prise en compte, quand elles ne sont pas réduites au silence, on la disqualifie en les faisant passer pour victimes ou coupables. Victimes : elles subissent la pression de leur entourage masculin et ne savent pas ce qu’elles disent. Coupables : elles sont complices du sexisme, de l’islamisme, des atteintes à la laïcité, du terrorisme, et on ne saurait donc accepter leur parole.

« Victime / coupable », cette médaille à deux faces de la disqualification de la parole des premier.e.s concerné.e.s, la lutte contre le sida la connaît bien. Voici ce qu’en disait par exemple Act Up-Paris, en 2000, à propos des femmes vivant avec le VIH : « Coupable/victime, le couple est classique et bien connu des pédés et des toxicos séropos. On y enferme ceux que l’on ne veut pas vraiment entendre. Il a pour effet d’accentuer les discriminations, plutôt que d’aider à trouver les moyens de lutter contre elles. Comme il a pour effet d’occulter, plutôt que de traiter, les problèmes réels : les difficultés d’accès aux soins, les problèmes posés par les effets secondaires des traitements ou le manque de ressources et d’autonomie dont souffre une part importante des femmes. »

Injonction à l’universalisme républicain, accusation de « communautarisme », disqualification de la parole des premier.e.s concerné.e.s : je retrouvais dans ces débats les ingrédients de l’oppression que la République et les défenseur-ses de ses inégalités avaient manifesté auprès des minorités exposées à l’épidémie de VIH/sida, assaisonnés cette fois-ci à la sauce islamophobe.

Mon engagement à Act Up-Paris ne m’a pas permis de me consacrer pleinement à la lutte contre l’islamophobie à l’école, en dehors d’intervention en salle des profs ou en réunions syndicales. En 2014, après 15 ans à Act Up, je décide de passer à autre chose.

En 10 ans, la loi de 2004 a montré toute sa nocivité : déscolarisation de jeunes filles, extension du devoir de neutralité à tous les aspects de la tenue des élèves (le ruban islamiste, le chouchou islamiste, la jupe islamiste, le tatouage au henné islamiste, le vernis à ongle islamiste, etc.) et génération de nouveaux conflits, de nouvelles exclusions (alors que la loi de 2004 avait été présentée comme une loi de pacification), extension du devoir de neutralité aux mères accompagnant les sorties scolaires, etc.

La récupération de la laïcité par le Front national et l’UMP3 n’a pas trouvé l’opposition qu’elle méritait à gauche. Bien au contraire, des éditorialistes, des responsables politiques dits de gauche l’ont accompagné contribuant à rendre de plus en plus respectable un racisme sous couvert d’une laïcité dévoyée.

Il reste une dernière raison, sans doute la plus importante, pour laquelle lutte contre l’homophobie et lutte contre l’islamophobie sont pour moi liées. De la même manière qu’elle a opéré une main-mise sur la laïcité, influençant son dévoiement raciste sur tout l’échiquier politique et médiatique, Marine Le Pen a entrepris une instrumentalisation raciste de la lutte contre l’homophobie (et le sexisme) qui est largement reprise par le spectre « républicain ». Parti homophobe, opposé aux droits des LGBT, qui défend des mesures dangereuses pour la lutte contre le sida, le FN a cependant pu séduire de nombreux gays par un discours faisant des étrangers et des musulman.e.s les uniques responsables de l’homophobie.

Comme pour la laïcité, une telle opération aurait été impossible sans une large acceptation de nombreux.euses politiques, notamment du front « républicain ». Ainsi, l’été 2016, Manuel Valls avait-il, avec des maires de droite-extrême, pris comme alibi les droits des femmes et la laïcité pour persécuter des femmes musulmanes sur les plages françaises. Pourtant, deux ans plus tôt, il se rendait responsable de graves atteintes à la laïcité, aux droits des femmes et des personnes LGBTI. Au printemps, il se rendait au Vatican et y annonçait que son gouvernement ne tiendrait pas l’engagement d’ouvrir la PMA aux lesbiennes. Il donnait ainsi des gages aux papes et aux lobbys chrétiens en s’asseyant sur la loi de 1905. Quelques mois plus tard, son gouvernement mettait fin à l’expérimentation des ABC de l’égalité à l’école – qui visait à lutter contre le sexisme et l’homophobie sur la base des études en genre. Le retrait d’un outil pédagogique pour satisfaire des lobbys religieux ne s’était pas vu depuis 1886.

Valls a donc instrumentalisé la laïcité, les luttes contre l’homophobie et le sexisme à des fins racistes. Lui et ses soutiens intellectuels et militants – Fourrest, Bouvet, le Printemps Républicain, le Comité Laïcité République, etc. – portent une lourde responsabilité dans la traduction républicaine des idées d’extrême-droite concernant l’homophobie.

Affirmer que le sexisme ou l’homophobie n’est le fait que des musulman.e.s ou des des étrange.r.e.s est bien évidemment islamophobe, donc raciste, et xénophobe. Mais c’est aussi homophobe et sexiste, puisque cela nie que ces oppressions traversent toute la société, et non un groupe déterminé, et empêchent donc les mesures qui s’imposent. L’attention presqu’exclusive portée à l’homophobie chez des musulman.e.s s’accompagne d’une sous-estimation systématique de celle qui s’exprime dans le reste de la société : la très grande bienveillance avec laquelle on accueille dans les médias les représentant.e.s de la Manif pour tous pour cracher sur les lesbiennes, le relai des arguments de ces groupes LGBT par des hommes politiques de gauche comme José Bové, par des médias comme Charlie Hebdo.

Manuel Valls, qui portait aux primaires du PS le programme de cette « gauche » le plus navrant pour les droits des LGBTI, a reçu comme partenaires à plusieurs reprises les représentant.e.s de la Manif pour tous, n’a jamais condamné leur homophobie et s’est rangé à leurs arguments en matière de PMA et de droits des trans. Qu’il utilise les combats d’émancipation pour stigmatiser les musulman-est donc aussi bien islamophobe que sexiste et homophobe.

Le 20 novembre 2012, au soir, je lutte pendant une longue quinzaine de minutes contre l’idée d’en finir avec ma vie après la première grande manifestation de la Manif pour tous et la proposition de François Hollande d’accorder aux maires une « liberté de conscience » et refuser de marier les homos. Sur Twitter ce soir, on ironise encore sur ce passage de ma vie, sur le surtaux de suicides des homos. Et mon appartenance au CCIF reste le prétexte à restreindre l’homophobie aux seul.e.s musulman.e.s. Quelques mois auparavant, je suis agressé par des hommes blancs, non musulmans, qui me passent à tabac aux cris de sale pédé. Quelques jours d’hospitalisation et 15 jours d’ITT. Hier, la co-fondatrice du mouvement républicain « Viv(r)e la République », après m’avoir réduit à mon homosexualité, me souhaite de subir la loi islamique, puis me rend responsable des crimes de Daesh à l’égard des homos.

Oui, lutter contre l’islamophobie est indispensable quand on lutte contre l’homophobie, car on ne peut combattre cette dernière sans dénoncer l’instrumentalisation raciste de cette lutte, qui l’entrave.

Oui, je combats l’islamophobie et l’homophobie, et j’en suis fier.

1Ce texte, comme mes tweets, n’engagent que moi.

2Lire notamment Mâle Décolonisation de Todd Sheppard, Editions Payot, 2017

3Lire La laïcité falsifiée de Jean Baubérot aux éditions La Découverte

JE SUIS PAS TRANS DANS LA FORÊT

par Loup

TRANS c’est le nom d’un trou. c’est le nom d’un fossé, un écart.

TRANS c’est le nom de la distance qui me sépare d’un ensemble de fictions situées qui ont échoué à traiter mon cas.

c’est le nom de l’espace qui est juste là, autour de moi, entre mon corps et le succès de l’hétéropatriarcat.

TRANS.

ce mot/espace prend parfois le rôle d’un pare-feu salutaire, comme une sorte de bouclier magnétique, une technologie post-quantique qui me protègerait d’un milieu inadapté à mes modalités d’existences.

une pokéball autogérée qui par intermittence propulse sa qualité de membrane cellulaire diplomatique en une sorte de devenir muraille un peu flippant.

TRANS c’est le nom d’une bouée, d’un satellite, d’un tram qui longe le périph, d’une ceinture d’astéroïdes, de la couche de pesticide sur la peau d’une pomme dubitative, le nom des douves d’un château fort qui process sa vulnérabilité, du corps éthérique de Beyoncé quand elle prend une pause, du bruit de la fête chez les voisines d’en bas qui fait comme une berceuse techno un peu cosy.

c’est pas moi.

ça me longe, ça m’entoure, ça se frotte à moi, ça m’épouse, ça me fait frissonner, ça me tient chaud dans l’eau des rivières aux printemps, ça se déplace à ma surface, mais c’est pas moi.

TRANS c’est le nom d’un rapport entre le monde et moi. le nom d’une balise qui dit ‘c’est pas par là’, c’est un trigger warning, un panneau sur lequel on a écrit ‘attention à la marche’.

c’est un peu ma meilleure copine, mon ange gardien rémunéré, une sorte de contrôleuse RATP qui déciderait de pas me verbaliser sans dire à ses collègues que j’avais pas de ticket.

TRANS c’est le nom de l’animal qui nage/court/vole/rampe avec moi dans la rue pour prévenir la dame de garder sa question pour elle.

C’est le nom d’une technologie de médiation capable de faire raconter des histoires qu’on avait apprises à pas dire à l’école.

Je suis pas trans dans la forêt.

Je suis trans tant que tu continues à opérer une corrélation entre un appareil génital, un pronom, une géographie des poils et un rôle social.

TRANS c’est le nom de ce que tu vois de moi tant que t’as pas appris à me voir moi.

C’est un beau nom. Un nom de feu et de serpent sacré.

TRANSsssss

c’est le nom de l’écart entre moi et ce qui aurait été plus simple que je sois, franchement ce qui aurait vraiment arrangé tout le monde.

c’est le nom de la fosse plus ou moins sceptique installée entre moi et ce qu’on a commencé à me demander d’être quelques mois avant ma naissance.

TRANS c’est le nom de la différence entre la chose étrange mouvante et pas finie que je suis et le projet un peu ambitieux de faire coïncider la multiplicité foisonnante des formes de vies animales en deux catégories douteuses. c’est le nom d’un défaut structurel d’imagination.

Cette distance, ce trou, cet écart, entre la norme et moi, n’existe que par rapport à cette norme. Si la norme disparait il n’y plus rien pour être entre, pour être en dehors, il n’y a plus d’écart, plus rien à nommer.

Je suis pas trans dans la forêt.

Dans la forêt,

je suis une chose qui devient d’autres choses, qui meurt

qui parfois chante un peu, pense un peu, parfois danse, parfois pleure, parfois dort.

Je n’ai rien à prouver aux politiques sylvestres.

On transitionne ensemble.

Le devenir forêt du monde, c’est un peu plus qu’un amoncèlement de biomasse qui fait respirer une bande d’hétérotrophes en mal d’amour. C’est peut-être, plutôt, une désidentification radicale, par les racines.

Je suis trans avec toi tant que t’es pas à la hauteur de l’amitié des arbres.

Et j’ai besoin de toi dans ma forêt.

Que tous les mecs hétéros aillent se faire enculer

Il est 12h24, je reviens d’une journée de rangement du week-end Placard Backroom, un week-end BDSM sur Grenoble. J’ai participé à des ateliers, j’en ai animé un de tatouage, j’ai participé à la play party. En fait il y a plein de choses qui se bousculent, des choses très politiques, mais il y a quelque chose de très organique que j’ai vécu à ce moment-là.

Il y a eu cette scène, peu importe ce qui s’est passé j’en dirai pas plus, mais j’ai vécu un moment de non-mixité pédé. C’était la première fois que ça m’arrivait. J’étais tellement excité, je sais pas si c’est parce qu’ils étaient tous canons ou parce que je me sentais le bienvenu dans leur érotisme. Je ne m’attendais pas à être aussi bien, et pourtant, au milieu de tous ces corps très différents, des mecs qui avaient des chattes, des mecs qui avaient des bites, des mecs qui avaient des seins, des mecs qui avaient du gras, qui avaient des poils, des mecs avec les cheveux longs, des mecs avec du vernis… Je me sentais sexy, et c’était super intense.

Je me suis senti validé comme pas souvent je me sens validé, dans quelque chose de recherche identitaire, peut être un peu personnel illusoire, futile, pas forcément utile à la lutte des classes, mais qui n’empêche occupe une partie de mes pensées.

Je suis revenu aujourd’hui pour nettoyer, et je me sentais bien. Je me suis fait la réflexion que j’avais toujours les mêmes comportements quand je me sentais bien à un endroit. Je revenais sur mon vélo et j’étais sur un petit nuage, j’avais de la musique dans les oreilles, et là en allant au lieu j’écoutais « Le temps est bon » d’Isabelle Pierre.

Je m’étais habillé avec encore plus de flamboyance que d’habitude. J’ai ressorti ce short taille haute qui s’arrêtait au ras des fesses, qui moulait vraiment, que j’avais acheté un été de canicule. La dernière fois que je l’avais vraiment porté, c’était quand j’étais une fille. Il est resté au fond de mon placard pendant longtemps, et ça fait des mois, depuis que la chaleur est revenue que j’hésitais à le mettre, ce short. Je l’ai porté pour une performance de Drag King mais c’était pas pareil, c’était un spectacle.

Ce moment collectif de pédés ça m’a donné envie de le mettre parce que j’avais envie d’être vu, j’avais envie de montrer que je connaissais ces codes, j’avais envie d’être désirable auprès de ces mecs. Et du coup j’ai mis ma casquette rose à paillettes, j’ai mis une petite chaîne autour de mon cou, un débardeur, des chaussettes hautes, mais surtout ce short, qui moulait bien mon boule et je me sentais super vénèr et super classe. Et en y allant je me sentais en puissance. Pendant toute la journée de rangement, je me sentais beau, et les regards qui se posaient sur moi me trouvaient beau aussi.

C’est pas souvent que je me sens désiré par des mecs. S’il y a des mecs qui me désirent c’est pas de la bonne manière, c’est qu’ils désirent les restes de fille qu’il y a en moi. J’ai bien envie que des mecs me désirent pour une certaine forme de féminité, mais pas parce qu’ils me voient comme une fille, c’est pas le genre de regard que je veux attirer.

Mais dans ce regard-là, il y a eu vraiment ce truc de reconnaissance et de compréhension des codes, et je pense que maintenant que j’ai ces codes-là, ce genre de traductions ça me fait trop bander.

Et il a fallu que je parte, parce que je me sentais fatigué. Il y a Eliott qui m’a demandé si ça allait, de rentrer tout seul, et je lui ai dit que oui, j’avais que quelques centaines de mètres à parcourir pour aller chercher mon vélo. Quand je suis parti de la table, j’ai claqué mes fesses en leur disant au revoir, ça les a fait rigoler. J’étais bien jusqu’à ce que je sente que j’étais plus à leur portée de vue.

Et là je me suis mis à ressentir des sentiments de fille dans la rue. Tourner pour voir si personne ne me suivait, parce que c’était la nuit, parce que j’avais l’apparence d’un mec mais j’avais des seins, une casquette à paillettes et surtout un short qui me moulait le boule comme jamais. J’ai tiré dessus pour essayer de le rendre moins court, et je m’en suis tout de suite voulu de ne pas réussir à tenir, de trouver des stratégies de capitulation, de paix sociale. J’ai marché pour aller jusqu’à mon vélo, et il y a un groupe de mecs qui est passé. Ils m’ont abordé et ils m’ont encore demandé la question fatidique, si j’étais « une fille ou… », mais au lieu de compléter comme d’habitude par «… garçon », ils m’ont demandé si j’étais « une fille ou un pédé ».

J’ai trouvé ça cyniquement original pour une fois. J’avais pas l’énergie de leur répondre, la fatigue m’aurait trahi, mais ça m’a questionné sur la binarité du genre, et sur le fait qu’en étant visiblement pédé, j’étais dans une autre catégorie.

J’ai continué de marcher, en essayant d’adopter cette démarche de mec cis hétéro. J’ai accroché ma casquette à ma banane devant moi, pour essayer de cacher mes seins, de passer un peu plus dans cette rue, dans ce monde d’hommes. Je suis arrivé à mon vélo, et la sensation des clefs et du cadenas m’ont rassuré, parce que même si mes mains tremblaient, j’allais pouvoir me tirer vite.

J’ai mis Mon Dragon à fond dans mes oreilles et j’ai pédalé, j’ai pédalé, j’ai pédalé, jusqu’à ce que mes poumons me brûlent, jusqu’à retrouver les sensations de quand je toppais tous ces mecs, tous ces mecs dans la sueur, dans l’eau, au sol, dans plein de fluides, et c’était moi qui les dominais. Il y avait un autre mec qui co-toppait, mais à ce moment-là j’avais l’impression qu’il n’y avait que moi, et c’était moi qui étais en contrôle, et ça n’avait pas d’importance si à ce moment-là j’avais des seins sur mon torse ou plus ou moins de voix, plus ou moins de tout ce qui fait que je devrais avoir une légitimité à être dans l’espace public.

Sauf qu’en fait, cette légitimité je ne l’aurai jamais.

Je repense à cette chanson d’Anne Sylvestre, qui dit « Il faut que cela s’arrête ». Il faut que cela s’arrête.

Et je me demandais quand est-ce que tout ça allait s’arrêter, quand est-ce que je me sentirais à l’aise de marcher dans la rue, mais je me suis rendu compte que ça ne s’arrêtera jamais. Parce que si j’étais une fille, on me laisserait pas tranquille, si j’étais une gouine butch on me laisserait pas tranquille non plus, et si j’étais un mec, ça aurait été la seule des solutions, mais il aurait pas fallu que je sois pédé.

Il aurait fallu que je range mon petit short qui me moule le cul, que j’en mette un plus long, quelque chose qui surtout couvre cet endroit, qui crie moins «  mate-moi le cul », qui invite moins à l’exploration de toutes ces zones qui sont interdites pour les hommes cis-hétéros, qui ne font pas partie de leurs cartes érotiques.

Tous leurs tracés à eux sont situés en dehors de leur corps, dans l’espace public. Ils ont pas besoin de toucher leur corps puisqu’ils ont tout le monde à leur portée.

C’est la première chose que j’ai faite en rentrant dans l’appartement. Je me retournais à chaque fois que je fermais une porte, quand j’étais dans l’ascenseur. J’ai fermé à clef et je me suis changé.

Là maintenant mon short est sous mon lit.

Il faut que cela s’arrête.

Et ça m’énerve encore plus de penser que moi je dois me travestir en homme hétéro, quand je pense à tous mes potes hétéros parler du nouveau look « casu », du fait qu’ils s’habillent pour être « scred », alors que quand ils marchent dans la rue, rien ne les menace.

C’est des codes de camp hétérosexuel médiocre, il y a aucune flamboyance, aucune saveur, c’est juste qu’ils s’habillent en noir, avec des coupes droites et des vêtements de marque, ils reproduisent bien toutes les normes que l’on impose aux hommes. Et jamais ils auraient l’idée de laisser paraître un semblant de féminité, aucune part de tendresse, aucune part de sensibilité. Moi je m’habille comme les autres, et dans les vestiaires on se changera sans jamais se regarder, sans jamais se toucher. On essayera de se retenir de pas sentir la sueur des autres, on essayera de pas mater des culs, on remettra nos casquettes Stone Island bien enfoncées sur nos têtes et on se toisera. Mais on ne se regardera pas avec désir. Je trouve leur mode ridicule. Parce qu’on aurait tout à gagner, à devenir des traîtres de nos classes. Mais pour ça il faudrait qu’ils arrêtent les discours creux de faux alliés qu’ils déroulent pour mieux aller s’insulter de pédés au stade, pour avoir leur petit vernis LGBT, pour être vu comme « safe » et pas problématique, pour qu’ils aient le droit de se faire un petit drapeau arc-en-ciel sur les joues à la Marche des Fiertés, même s’il n’y a rien de fier à marcher là-bas, en tout cas pas en ce moment.

Mon chien a vu que j’étais inquiet, je suis sorti le promener. Et bizarrement tout allait mieux. Parce que j’étais dans les codes, parce que c’est bon, ça allait, je pouvais passer pour un mec qui allait rentrer cogner sa femme, un mec qui allait prendre de l’espace, parler à la place de tout le monde, qui allait expliquer la vie en disant que lui il avait tout vu tout entendu parce que c’est un vrai mec, élevé à la dure et que maintenant on ne peut plus rien dire. Maintenant je pouvais passer pour un mec qui en a rien à foutre, un mec qui a accès aux corps, en ayant droit de regard sur qui d’autre a accès à quoi. Un mec qui a le pouvoir. Comment mes potes hétéros peuvent-ils être d’accord pour représenter tout ça ? Comment peuvent-ils se sentir à l’aise dans leurs costumes de dominations ? Pourquoi est-ce qu’ils ne ressentent pas le besoin vital de se détacher de ces postures ? Pourquoi est-ce qu’ils se laissent être complices ?

J’aimerais que tous les mecs hétéros aillent se faire enculer, au sens propre du terme.

J’aimerais qu’ils comprennent le plaisir que peut leur apporter leur cul, qu’ils sentent leur anus rempli, qu’ils pénètrent plus d’anus avec autre chose que leur pénis, mais qu’ils se fassent pénétrer eux-mêmes avant.

J’aimerais qu’ils comprennent quel plaisir j’ai pris à porter ce short aujourd’hui, quel plaisir j’ai eu à montrer mon cul, comme pour dire : regardez-le. C’est ici. C’est mon code social. J’ai peut-être pas de bite mais j’en ai pas besoin, parce que j’ai un cul d’enfer. J’ai envie que vous le regardiez. J’ai envie que votre regard de pédé se pose sur mon cul, parce que vous m’excitez rien qu’avec vos yeux.

J’aimerais que tous les mecs hétéros aillent se faire enculer, pour qu’ils comprennent que cette fierté-là que j’ai ressenti elle se transforme en peur en deux secondes. À chaque fois qu’ils font des blagues et se justifient, à chaque fois qu’ils occupent tout l’espace, à chaque fois qu’ils mettent une veste The North Face au lieu de mettre du vernis ou de chercher à changer les codes hétérosexistes, moi j’ai une part de liberté qui s’en va.

Et ma visibilité n’a pas le même prix que la leur, leur invisibilité c’est un choix personnel, c’est un choix esthétique, c’est une mode. Mon invisibilité, c’est la censure, et je refuse d’être invisible, j’ai été invisible trop longtemps.

J’aimerais qu’ils aillent se faire enculer, parce que je leur en veux, de me faire ressentir de la honte, de m’amputer d’une partie de ma flamboyance, et parce que je les laisserai plus faire.

Appel à contributions pour PD La Revue : « (ef)féminités »

Grace Jones

Les féminités sont multiples et nos manières de les vivre sont singulières. Si les normes de genre nous traversent toustes, nos expériences sont toutes différentes en fonction de plein d’autres rapports sociaux. Les femmes, les fem, les queens, les folles, les travelottes et les pédales en tous genre ont tellement de manières de s’approprier « la » féminité et d’y trouver de la force, d’en faire un super pouvoir et d’y vivre au quotidien…

Êtes-vous féminin dans la rue et pas au boulot ? Pour le fun et pas pour la drague ? Macho sur le dance floor et fem au pieu ? Vous sentez-vous moins viril quand vous sortez votre palette de maquillage aux couleurs de l’arc-en-ciel ? Quand vous vous faites pénétrer? Les pédés sont nombreux à s’être fait outer, adolescents, par leurs corps maniérés, efféminés. Comment on se construit dans cette équation pédé = échec de la masculinité? Les pédés sont-ils des garçons comme les autres? Comment ça se passe quand on transitionne ? Qu’est ce que ça fait dans nos relations? Comment ça s’articule avec la race, ou la
classe?

Dans les milieux pédés, queer, LGBTQIA+ comme partout dans la société, être féminisé.e – perçu.e et traité.e au féminin – c’est aussi être exposé à des violences systémiques : misogynie, follophobie, transmisogynie… Racontez-nous vos blessures, vos stratégies et vos sororités face à tout ça. Dites nous vos complicités entre pédé et femme, entre gouine fem et drag queen, entre meuf trans et queer genderfuck, entre garçon trop doux et folle un peu virile…

Envoyez nous aussi vos analyses sur la masculinité blanche bourgeoise, vos recettes de gloss à paillettes, vos pistes de travail pour renverser le patriarcat et le récit de vos plans culs les plus émouvants 🙂

3 questions à la rédaction de «PD La Revue»

Cet interview a été réalisé en janvier 2019 par Olga Volfson pour le site Komitid. Ça parle des débuts de PD La Revue, de nos positionnements et de nos processus de fabrication.

Il est beau, il est frais. PD La Revue est un nouveau magazine qui parle des identités et des vies homosexuelles, par et pour les pédales et tapettes en tout genre, avec rage et tendresse à la fois. Entre revendications et empuissancement communautaire, la multiplicité des identités homos et les contradictions qu’elles charrient y sont abordées sans peur.

L’énergique palanquée de fabuleux pédés qui édite cette flamboyante parution « aléatoiromadaire » a porté ce projet pendant près d’un an avant de lui donner le jour pour l’hiver 2018-2019, et planche déjà sur ses prochaines éditions. Pour Komitid, Alix, Camille, Rififi et Loulou ont accepté de passer de l’autre côté du clavier pour nous dévoiler l’engagement et la magie qui animent l’arrière-salle de cette rédaction…

– Le numéro 0 de PD La Revue est sorti pour la saison froide. Pourquoi aviez-vous envie de sortir un média communautaire papier en 2018 ? – Quels sont les premiers retours que vous avez eus sur ce premier tirage ?

C’est effectivement la saison froide pour les queers. Malgré le succès indéniable du cortège de tête de la Pride, 2018 peut être vue comme une année d’échecs : ce même cortège de tête a été accusé de tout, la PMA une nouvelle fois reportée, nos frères gays et bis (parfois séropos) sont déportés dans des pays où ils risquent le pire, des orgas réclament en notre nom des solutions policières pour régler le problème des agressions LGBTQI+phobes (comme si la police pouvait être une solution à quoi que ce soit alors qu’elle-même est un problème), sans même mentionner toutes les luttes, plus ou moins anciennes, qui n’ont pas avancé d’un pouce. Dans un monde mauvais, où l’État reste le premier homophobe, où les transpédégouines se demandent quelle est leur place, voire s’illes en ont une, par exemple dans les mouvements sociaux comme celui des Gilets Jaunes, les gays, les pd ont du mal à s’unir, sans doute précisément parce qu’ils ne sont pas forcément conscients de ce qui les unit au-delà de leur pluralité. PD La Revue essaie de rendre compte et de ce qui unit, et de cette pluralité – visible dès la couverture magnifiquement illustrée par A4 putevie – voire des ruptures.

Elle est le fruit d’une démarche mili-tante. Le but n’est pas de faire de l’argent, de viser les aides à la presse, de choisir entre contenu et publicité (suivez notre regard). Considérant les liens entre LGBTI+phobies, patriarcat, racismes et capitalisme, considérant que tous les PD, loin s’en faut, n’ont pas les moyens de mettre 7€ dans une revue qui s’adresse à eux, les bénévoles contributeurs (étudiants, enseignants, précaires, indépendants, employés…) ont fait le choix anticommercial d’une vente militante à prix libre. Et le choix du papier est lié à l’idée tout aussi militante de communauté : objet physique, elle permet de créer et d’entretenir un lien avec les lectrice·teur·s lors des rencontres en centres LGBTQI+ de province (Nous continuons notre tournée, infos sur Facebook, Instagram, Twitter.) comme les liens entre eulles-mêmes par le prêt, le don. Ces présentations lors de Queerfoods (♥) mais surtout dans les centres ont donné lieu à de beaux moments de lectures, suivis d’échanges et de réflexion avec les auditoires. Voilà pourquoi le papier restera le support essentiel ; du reste, à terme, les articles seront publiés sur le blog de la revue, pour élargir encore la diffusion aux personnes les plus éloignées des lieux de rencontres, et à celles aveugles ou malvoyantes par un podcast.

– Depuis quand le projet était-il dans les cartons ? – Comment envisagez-vous les prochains numéros ?

Depuis l’hiver précédent : il aura ainsi fallu moins d’un an pour sortir le n°0 (en ayant pris son temps hi hi) mais l’équipe est maintenant rodée et, tout en ayant une parution aléatoiromadaire, grâce au soutien des magnifiques pédés dont nous croisons la route pavée ou électronique, nous pouvons dès maintenant envisager la suite sur plusieurs numéros thématiques. Après avoir réfléchi à ce qui peut constituer un « nous », voulu ou subi, et ce qui s’y oppose, nous cherchons à composer la prochaine livraison autour d’une question adjacente : (dés)intégrer. Les thèmes suivants sont prévus (et canons) mais restent secrets pour le moment. Eh eh.

– Combien êtes-vous à travailler sur cette revue ?

Les animateurs principaux, issus des week-ends et aprèmes pédés en non-mixité, sont une dizaine mais les participants (textes, images), réguliers ou occasionnels, beaucoup plus nombreux, ce qui permet d’offrir aussi des contributions faisant place aux subjectivités, à la beauté, à l’humour, aux désirs, à tout ce qui peut être politique sans le paraître.

– Pourquoi le choix de « PD » en titre ?

« Au commencement, il y a l’insulte ». L’incipit des Réflexions sur la question gay de Didier Eribon insiste sur ce qui constitue le fondement d’une identité gay, malgré les gays. Elle les constitue en une classe sexuelle en soi. « PD », entendu ad nauseam, des milliers de fois dans la vie d’un gay, pèse sur le moral et peut conduire à des tentatives de suicide malheureusement parfois réussies. Mais la vie est aussi faite de révoltes contre un ordre cishétérogenré et hétéronormé. Inspirés des luttes antiracistes, les homosexuels se sont réapproprié l’insulte, sur les modèles du « Nègre », de l’ « indigène »… lui ôtant sa charge négative – ce qui la rend plus supportable – et lui apportant une charge positive, politique : les PD veulent devenir une classe sexuelle pour soi, affirmative, positive. Néanmoins, pour reprendre un texte puissant du n°0, on est pédé « au prix fort d’une revendication politique (…) : n’est pas pédé qui veut ».

Nous nous situons ainsi contre l’identité gay telle qu’elle est vue par le marketing et l’État. Car il y a une gayphilie d’État qui coexiste avec les homophobies d’État (PMA, changement d’État-civil, don du sang, mutilations des personnes intersexes, déportations de réfugié·e·s…). Elle est particulièrement visible dans les pince-fesses institutionnels, rassemblements où sont favorisées la présence et la participation de cisgays bien peu solidaires des L·BTQI+. Et pour quels résultats ? La remise en cause du conquis du mariage pour tou·te·s par des consultations ou le pinkwashing de passages piétons piétinés – quel symbole !

– Vous n’avez pas d’ennui avec la possible censure ou les signalements sur les réseaux sociaux ?

Non. Mais qu’ils viennent nous chercher ! Les Komitidonautes sont, quant à elleux, les bienvenu·e·s ! Qu’illes nous écrivent à revuepd@protonmail.com

interview réalisée le 11 janvier 2019, et publiée sur Komitid : https://www.komitid.fr/2019/01/21/3-questions-a-la-redaction-de-pd-la-revue/

PD La Revue numéro 1 en pdf!

Pour lire dans son canap’ ou envoyer aux potes, pour imprimer à l’arrach’ et diffuser dans l’infokiosque, pour faire des collages la nuit ou juste pour avoir un jour la collection complète… Voici le lien pour télécharger en pdf PD La Revue numéro 1 (Dés) Intégrer.

https://framadrive.org/s/gGe43Jy9ed9gMmC

PD La Revue numéro 1 – été 2019 – « Dés)Intégrer » Présentation !

PD La Revue, c’est un outil collectif autogéré, fabriqué par plein de pédés (et pas que), sans chef ni patron, ni pub ni subvention ! Parce qu’on vit dans une société hétérosexiste et que ça commence à bien faire, on a choisi de riposter aux oppressions vécues en revendiquant ce terme « pédé » comme une position politique. Ça veut dire qu’on est en colère et déter, prêt·e·s pour les barricades en robe du soir ! Contre le patriarcat, le racisme, le capitalisme, et tous les autres systèmes de merde qui nous pourrissent la vie et ruinent notre flamboyance.

Pour ce qui est du « La Revue » dans notre titre, on a un peu hésité, mais finalement on s’est dit que c’était un peu chic, qu’on le valait bien ! PD Match, ça faisait trop sportif, quelle horreur ! PD Hebdo a été rejeté : le rythme de parution que ce titre imposait n’était pas compatible avec les aléas bien connus de la vie. On était tentés par PD Madame, mais nous avions peur de faire trop bourgeois·e·s. Les titres accrocheurs comme 20 ans, Jeune et Jolie, Biba et Que choisir ? étaient déjà pris. Et Têtu ne nous évoquait pas grand-chose.

Alors voici PD La Revue, qui s’interroge sur ce qui nous relie et sur nos solidarités politiques, mais aussi sur les rapports de pouvoir qui nous traversent et qui parfois nous divisent (en termes de classe, de race, de performance de genre et de normes corporelles, par exemple). Pour faire circuler des témoignages, des expériences de luttes, des photos subversives et excitantes, de la critique sociale, des bouts d’histoires, des poèmes, etc. Pour se renforcer, se créer des espaces de rencontres et de débats, participer à construire et nourrir des alliances et des stratégies offensives…

Notre petite équipe est ouverte à qui veut la rejoindre. Toutes vos contributions sont les bienvenues. Écrivez-nous à : revuepd@protonmail.com

(Vous aurez droit à une carte de presse ou à une fausse attestation de RSA en votre nom.)

S’intégrer, jusqu’à n’être rien.

Le « pd » que je suis n’a encore jamais été victime d’une insulte de la sorte, que ce soit parce que la chance me sourit, parce que le contexte social dans lequel je vis m’épargne à minima les réflexions les plus désagréables, ou parce que l’occasion ne s’est pas encore présentée à moi. Bref, je suis un de ces « pd » qui jouit de sa position dans une passivité toute insupportable. Ni rejeté, ni engagé, ni impliqué, ni exclu. Je suis le mythe de l’assimilation achevée, celui qui a réussi à s’intégrer jusqu’à même ressentir un peu de compassion pour ces hommes hétéros qui sentent le déclin symbolique de leur pouvoir patriarcale.

Et, cela me répugne de moi-même. La passivité politique dans laquelle je me suis mise sans m’en rendre compte, par complaisance, par flatterie, et par gentillesse car il ne faut pas offusquer, déranger, espérer, car il ne faut surtout pas voir plus loin que le bout de son nez. Ce qui me différencie n’est même pas mon homosexualité en tant que tel, car elle est, dans la forme que je lui donne, convenable aux yeux de la société. Elle ne choque pas, ni ne me rend très spéciale. Les seuls qui crieraient encore à l’abomination seraient les plus réactionnaires pour lesquels ce n’est pas la manière dont je vis qui est obscène mais simplement le fait que j’existe. Alors, il serait d’une simplicité déconcertante de dépolitiser ce que je suis, et de faire de moi un homosexuel des plus dociles, en connivence avec l’ordre en place, dont toute la vie tournerait autour d’un besoin de normativité exacerbé.

Et pourtant, la mascarade est flagrante que je ne peux nier. En quoi ais-je plus de légitimer à être mis sur le devant de la scène comme le modèle type du « bon homo » face aux « méchants pd » ? Ils sont mes frères, et je ne suis qu’un cadet. Je ne suis là, comme cela, que parce qu’ils se sont battus, et que parce qu’ils continuent à se battre pour que je puisse être. Si toutes ces luttes s’arrêtaient auxquelles je ne prends pas encore part, je ne donnerai pas cher de la dégradation qui s’ensuivrait de ma position dans la société. Et quand bien même ma vie serait la plus adéquate possible avec les valeurs que l’ordre en place porte en lui, je resterai un de ces « pd » réduit à sa forme la plus essentielle (et donc la plus abjecte) quand le vent aura tourné. Cette conscience est sans doute la seule chose qui m’a permis de ne pas prendre au sérieux l’idéal d’intégration que la société m’a vendu pour acheter mon inaction. Elle me fera savoir que je suis et que je reste un « pd » quoi que je puisse faire, puisque c’est ce que je suis.

Aussi, je n’ai pas envie de m’adresser à vous les « méchants pd » qui luttaient, mais aux « bons homos » comme moi qui ne luttons pas pour qu’au moins nous n’ayons pas l’indécence de vous juger, pire de légitimer un ordre qui est et restera injuste en l’état. Et peut-être un jour le courage me prendra d’enfin me libérer de toute cette hypocrisie à laquelle je me suis soumise car elle m’est bien avantageuse.

ZOMBIE QUEER MADE IN BERLIN

Entretien avec Tchivett


Berlin, c’est l’automne et votre envoyé spécial de PD La Revue se régale au Porn Film Festival. On a aussi beaucoup papoté avec Tchivett, sublime queen installée depuis quelques années à Berlin, qui sème la panique en envahissant l’espace public avec sa bande de zombies queer. Les zombies racontent quelque chose des vies queer dans une ville en pleine gentrification, de nos désirs confrontés à l’exploitation économique, de la violence des transformations urbaines et de la précarité, mais aussi de la puissance sexy de nos rages anti-assimilationnistes.

PDLR : Alors, l’idée c’était surtout de papoter un peu sur les queer zombies et sur les films que tu fais. Mais peut-être que tu as envie de présenter un peu ton travail… Comment tu en arrives à avoir envie de faire des performances de post-porn avec des zombies ?

Le premier truc que j’ai fais avec la figure du zombie c’était pour le festival Queeristan à Amsterdam en 2015. J’ai ressorti une vieille idée qui était dans le placard depuis 2010, qui m’est venu par rapport à la chanson tekila de MIA, dans l’album « Maya ». L’imaginaire que j’avais en écoutant ce morceau, c’était cette performance de zombie qui sort de terre, et fait cette espèce d’exotic dance ou show de danse sexy en zombie. C’est vraiment une image que j’avais eu très forte avec ce morceau mais que j’ai laissé de côté pendant pas mal d’années. J’ai fait cette performance où je suis une sorte de gogo danseur fem qui sort d’un sac poubelle. Au départ je voulais sortir de la terre, ahahahaha, mais du coup voilà, pour des raisons techniques, en termes d’effets spéciaux, je sors finalement d’un sac poubelle ! Et il y’a tout un tas d’ordures qui dégueulent aussi… À ce moment-là, une sorte de mémoire du corps se déclenche et je recommence à danser comme – apparemment – je faisais avant de mourir, sauf qu’il y a un truc de séduction qui se mélange avec l’envie de manger les gens. C’est une performance qui joue sur le désir et l’horreur.

Ça parle aussi des violences à l’encontre des travailleuses du sexe ou des personnes transféminines. Genre : En fait, on ne peut pas mourir et on reviendra toujours, et à ce moment-là, attention!

Ça, c’est plus métaphorique, mais c’est vraiment une performance érotique et d’horreur en même temps. Le premier film de zombie que j’ai fait c’était en 2017, deux ans plus tard. À ce moment-là, j’étais à l’école de danse sur un master de chorégraphie, j’avais une équipe de danseur.euse.s et de performeur.euse.s et je voulais faire un projet sur la gentrification à Berlin.

PDLR : Et c’est un truc habituel, de faire des liens entre les espaces queers et les luttes contre la gentrification ?

Non, pas tellement, justement, mais c’est pour ça que je voulais faire des liens. Ça venait de mon envie de faire quelque chose de cette question que je trouve brûlante à Berlin et de le faire depuis mon positionnement en tant qu’« expat ». Il y a tous ces mouvements de population qui arrivent à Berlin avec un niveau de vie déséquilibré par rapport aux populations présentes depuis plus longtemps. Il y a une sorte d’attractivité de Berlin, qui est un peu médiatisée comme ville trop cool. La gentrification a décollé depuis quelques années de manière hyper forte. Ça se traduit par des gen.te.s qui sont expulsé.e.s de leurs logements, des lieux alternatifs qui ferment vraiment rapidement. Du coup, toute cette vie alternative est repoussée sur les périphéries. J’avais vraiment besoin de parler de ma propre position dans cette dynamique-là. Je pense que les queer / artistes / travailleureuses du sexe, c’est un profil qu’on retrouve beaucoup ici. On vit dans des conditions précaires mais on ne vient pas chercher ici en priorité des conditions économiques. On vient aussi pour trouver un tissu, une communauté, une culture où ce que tu vas faire peut être reçu et résonner d’une autre manière. On arrive à Berlin avec une envie et un désir assez fort, mais on y apporte aussi un facteur de coolitude et on se fait exploiter de tous les côtés. On va te donner l’espace pour faire ton truc, et toi tu nous donnes ton facteur cool. Tu ne seras pas payé, mais voilà, c’est déjà cool que tu puisses te montrer, non ? C’est une forme d’exploitation hyper forte. On va produire une sorte de valeur
culturelle qui attire des personnes de classes moyennes plus aisées que nous, et qui ont des envies de coolitude culturelle. Notre énergie se fait vampiriser, elle est exploitée pour attirer d’autres gens. En même temps, nos espaces alternatifs sont fermés, et les conditions de vie deviennent de plus en plus intenses. Il y a cette dynamique de précarité qui augmente et on va de plus en plus faire des jobs uberisés type Foodora… On participe à cette dynamique-là volontairement, mais c’est juste la grosse arnaque d’un point de vue économique et c’est très compliqué de réfléchir à ce qui peut être pensé pour sortir de ça. On est vraiment divisé.e.s dans une forme de mercenariat, de free-lance, et pour s’en sortir, on est toujours plus autoentrepreneurs/ euses, dispatché.e.s dans des petits boulots pour survivre et faire trois sous. Tous ces nouveaux gens qui arrivent ont maintenant le niveau de vie de payer des gens qui leur apportent la bouffe chez eux, alors c’est nous qui faisons ça ! Toute l’uberisation, tout le travail à la tâche au travers des applis, et le travail du sexe aussi rentre là dedans. On fournit gratuitement le travail artistique et après on doit fournir une autre couche de travail, alors qu’il y a quand même une valeur culturelle extraite du travail artistique qui est importante. On est doublement arnaqué.e.s et on finit par devenir des sortes de serviteurs contemporains.

PDLR : Comment, de cette vampirisation ou exploitation des queers, tu en arrive à ces histoires de zombies ?

Ben, le zombie c’est vraiment le mort vivant, iel a cette flamme du désir de vouloir être ici, d’aimer être là, d’être motivé.e, il y a ce truc d’amour et c’est pour ça que c’est une dynamique de désir. C’est des zombies qui ont une libido ! Mais tu t’es tellement fait extraire la vie qu’en fait, t’es mort, ahahah… Mais comme t’es quand même animé par quelque chose, tu continues à faire ce que tu aimes faire, même si tu n’as plus aucun cerveau. Pour moi, ça peut vraiment capturer la situation ou le sentiment de plein de gens. Ça peut être une émotion de plein de gens, des queer de Berlin qui sont venu.e.s chercher une sorte de possibilité de vivre ici, mais qui se retrouvent dans ce genre de vie-là. Voilà, c’était ça ma motivation pour parler de gentrification. J’ai en fait une pièce chorégraphique autour, où les performeurs avec qui j’ai travaillé ont parlé plus intimement et personnellement de leurs situations. Tout se passait dans un parking désaffecté, qui est juste fermé maintenant, mais qui était ouvert à ce moment là, en plein milieu de Mitte dans un secteur très gentrifié, où la flambée de l’immobilier est hyper intense. À travers leurs mouvements, les danseur.euse.s sont porteur.euse.s physiquement de leurs histoires personnelles, et, entre autres, de l’état émotionnel produit par nos situations
économiques précaires. J’avais aussi envie d’un moment de vidéo, c’est à cet endroit que l’idée du film de zombie a surgit ! La précarité était aussi très présente dans le processus artistique. On travaillait dehors ; on a essayé de se mettre d’accord avec des commerçants de la rue pour avoir de l’électricité et de l’eau mais finalement, ça n’a pas marché. Les performeurs devaient se changer dans la bagnole, c’était la dèche totale ! Tout ce dont je voulais parler nous arrivait à nous et nous foutait dans la merde dans le processus artistique. Il fallait se démerder pour trouver des bouteilles d’eau, et il n’y avait pas moyen de brancher de vidéo proj’ ou de sound system ! Alors, on a utilisé des tablettes pour montrer le film et un ghetto blaster pour la musique. On a vraiment bricolé un « truc de survie » et ça faisait vraiment penser à tout ce qu’on doit faire dans la vie pour survivre. Dans la bande son, il y avait une lecture de lettres que les performeur.euse.s avaient reçues.

En Allemagne, tu reçois plein de lettres pour t’expliquer que t’es dans la merde, que tu dois des sous, que t’auras pas tes sous, ou que tu dois trouver des millions de papiers pour les administrations, et les menaces d’expulsions quand tes nouveaux proprio veulent gentrifier ton immeuble, c’est courant aussi. C’est la réalité sordide de la mise sous pression des précaires.

On a lues ces lettres, enregistrées et anonymisées, pour en faire une bande son et ils.elles dansaient là-dessus. Avec le film, je voulais ouvrir la dimension cauchemardesque et fantasmatique de tout ça. L’autre côté du miroir où, à un moment donné, c’est juste AAAAAAAAHHHHHH, un truc de l’ordre de l’horreur. Cette figure du zombie avait la capacité de refléter ce truc-là. Du coup, par certains aspects, il y a un truc très carnavalesque, très puissant dans cette figure, une sorte de férocité. Tu n’obéis plus aux règles de la société. Le zombie est un produit de la civilisation, mais qui déborde complètement les règles. C’est un retour à un état de non-ordre un peu radical, avec une dynamique de violence et de destruction aussi. C’est puissant de connecter avec une émotion de cet ordre-là, et j’ai vraiment besoin de la faire circuler. Dans le film, on voit ces zombies qui sortent dans la ville et qui sont excités par toutes ces transformations. La transformation de la ville, ce sont les chantiers de construction, tous les endroits qui sont en transition, comme cet espace qu’on avait occupé sur ce parking, qui était comme en dormance et au départ d’une transition et qui est fermé maintenant pour faire un nouvel immeuble hyper compact en plein centre. Tous les endroits où il y a eu des réparations, des rénovations, c’est toujours lié à la gentrification. Les agences rachètent des immeubles entiers, foutent des échafaudages pour bloquer la lumière et ne font rien pendant des mois. Ca fait partie de plein de stratégies pour faire chier les gens et les faire partir. Ça va de pair avec l’envoi des lettres de pression. Plein de trucs pas légaux avec des airs de légalité. Il faut vraiment être en mode self défense administratif, et il faut être soutenu par des avocats pour survivre à ce genre de trucs…Parfois, ils font vraiment les rénovations, des façades et des appartements. Et ce sont des familles qui s’installent, avec des modes de vie de classe sociale plus aisée. Ça change le paysage de Berlin de manière très forte, ça change l’économie de Berlin. Depuis quelques années c’est devenu très dur de se loger à Berlin à cause de toutes ces dynamiques … Pour en revenir aux zombies, qui sont excités par les chantiers de construction…

PDLR : C’est un truc de revanche aussi l’excitation ?

Je pense qu’il y a vraiment une confusion chez les zombies. C’est comme les chats qui sont là en mode oh oui, j’aime trop ce que tu me fais et te griffent la gueule le moment d’après ! On aime vraiment la ville et l’énergie de la ville, mais toute cette énergie de liberté, la vie artistique et alternative ont été siphonnées dans un truc marketing, de branding de la ville. Y’a cette énergie que l’on veut suivre, dans une sorte de confusion un peu « syndrome de stockholmesque ». On exprime encore de l’amour mais on sait plus où le mettre car on n’a plus d’espaces. Les espaces alternatifs ferment, on doit quitter nos logements et/ou changer de mode de vie. On est dead, mais il reste cette intensité et cette énergie qui doivent bien aller quelque part… Il y a aussi cet espace sub, on est soumis à une sorte de pouvoir économique. On est comme des bitch queer, vas-y, amuse-nous !… et on va le faire ! On est volontairement
dans cet espèce de cirque, on est là pour amuser la galerie, et ça devient une galerie de gens de plus en plus bourges, dans laquelle on exhibe nos corps de freaks pour fournir « l’excitation de l’expérience berlinoise ». On se soumet à ce jeu plein de fois. On se retrouve dans un espace bottom. On est en quelque sorte excité.e.s par le pouvoir. On a fait ce tournage sur un chantier dans la rue, vers ce qui devait devenir le prochain Google Campus. Quand Google débarque pour investir l’espace de Berlin, ils se retrouvent avec une horde de zombie en chaleur dans la rue : OUAAAAAAAAHHH ! t’as trop de fric, trop de money et de pouvoir, t’achètes ta nouvelle maison à Kreuzberg, pas d’soucis, tu vas vraiment bien nous baiser ! Le truc carnavalesque, je sais pas si c’est forcément un truc de revanche, mais c’est subversif clairement, et bien cathartique aussi.

Le film en tant que tel est une sorte de pamphlet et d’avertissement. Les queer freaks ne bougeront pas, c’est notre ville !

PDLR : Je trouve aussi que les zombies queer font vraiment flipper dans tes films ! Ils bouffent même des hipsters… Pour moi, les films dégagent aussi une sorte d’énervement, de rage, qui peut aussi se lire en terme de lutte, d’autodéfense sociale.

Si t’essayes de faire une ville bien clean, bien chic, avec des petits cafés, les zombies sont vraiment des figures qui vont détruire ça, c’est clair et net. Et j’ai l’impression que c’est aussi pour motiver les gens à continuer à rester dans cette énergie- là. Il y a un mélange de désir et de violence, et une sorte de rupture des repères. Quand t’es dans la culture alternative, il y a cette tentation de vouloir escalader, de devenir un artiste plus chic. Ça sert aussi, pour moi et d’autres, à se rappeler d’où l’on vient et à faire perdurer ça. Les gens prennent du plaisir en voyant nos films, alors que c’est complètement anti film intello, film léché ou beau. C’est juste une figure de culture très pop, et de satisfaction directe d’émotions qui ne font pas chic. Mais ça connecte chez plein de gens. Après le premier film il y a eu l’idée de faire le workshop. Je l’ai fait la semaine dernière dans le cadre du Berlin Porn Film Festival. C’était un atelier pour se maquiller et se costumer en zombie avec les gens, sortir dans la rue et faire du sexe avec l’espace public. Là on est spécifiquement allé à Friedelstrasse 54, qui est l’un des lieux importants des luttes contre la gentrification à Berlin. Friedelstrasse 54 c’est ce qu’on appelle un Kiez Laden, un local alternatif dans un immeuble, qui a existé pendant pas mal d’années. C’était un lieu que je fréquentais et que j’aimais beaucoup. Ils avaient un contrat d’usage qui a été annulé l’année dernière, et ça a été le démarrage d’un processus d’expulsion légale. Ils ont résisté en refusant de partir aux dates imposées et c’est allé jusqu’au bout. J’étais dans l’occupation de l’intérieur. Toute la nuit, les gen.te.s sont restées pour s’opposer à l’expulsion physique. On avait de l’espoir et une forte envie de combat, une volonté de soutenir et de conserver ce lieu-là, parce que c’était important pour les gens. Les flics en face étaient dans un truc mécanique, comme le dernier degré de la machine économique qui avale les quartiers. Ils te tirent un peu et te disent : maintenant, tu peux choisir de juste lâcher prise et de te laisser emmener, ou alors on va devoir être violent avec toi. Les flics posaient ce choix à chaque personne. Collectivement, ce serait vraiment un autre degré de conscience collective radicale de se dire qu’on va résister ensemble dans le fait de ne pas céder. Maintenant, à cet endroit, il va y avoir une sorte de magasin à la con. La suite de l’histoire après le sit in où tu te fais sortir par les flics, c’est de retourner là-bas en mode zombie, en essayant de retourner à l’intérieur comme si ça existait encore, dans une espèce de mémoire corporelle, où toute cette vie d’avant est morte même si elle existe encore d’une certaine manière. Sans vouloir être passéiste, il y a vraiment le fait d’avoir un rapport aux choses qui sont mortes, y compris la vie alternative, à Berlin. On a fait une sorte de déclaration d’amour à ce lieu. Les zombies permettent de passer de forts degrés de sensualité et d’érotisme un truc de revanche comme bouffer des hipsters. Pour Friedel 54, j’avais proposé aux participant.e.s du workshop une sorte de lap dance mélancolique, de faire une danse sensuelle au Kiez Laden qui n’existe plus. Quand il a été fermé, il y a des gens qui venaient mettre des fleurs et des bougies devant la porte. C’était des manifestations d’amour bouleversantes. Des gens qui avaient le coeur brisé. Depuis, une année et demie plus tard, une équipe des gens issu du collectif de Friedel 54 ont ouvert un nouveau lieu, à autre endroit dans un local loué. Et récemment, d’autres ont distribué de la soupe et du vin chaud devant l’ancien Kiez Laden. Il y a une envie de venir occuper un peu le trottoir à cet endroit-là, de manière symbolique. Moi, j’ai l’impression de participer complètement à un autre degré à ce truc. Je suis plutôt dans une démarche artistique et c’est autre chose que d’être dans un combat politique concret. C’est plutôt symbolique, mais c’est aussi important. Après, avec le workshop, on est allé sur le chantier du Google Campus dont j’ai déjà parlé. On s’est bien fait plaisir à être l’espèce d’amant indésirable, d’une certaine manière, qui kiffe absolument cette puissance de venir débarquer à Kreuzberg, l’ancien quartier alternatif de Berlin. Mais, par ailleurs, en termes de lutte sur ce sujet, un collectif s’est monté et a conduit une campagne contre l’implantation du Google Campus dans le quartier. Cette lutte a abouti récemment à la décision d’annuler (peut-être pour le ressortir plus tard) le projet. À la place, l’espace sera occupé par des ssociations qui travaillent sur des questions sociales, ce qui est vraiment bien, car si Google avait débarqué, les loyers auraient encore plus explosés. La vitesse avec laquelle l’économie locale se transforme est vraiment violente. Mais ces militants-là ont vraiment conduit une lutte très locale en allant voir les petits commerces old school du quartier, les gens qui vivent là, et en essayant de vraiment leur présenter ce que ça signifie que Google débarque en termes de transformation du quartier. Ils ont vraiment créé du dialogue, fait circuler de l’information, de la conscience autour de ça, et cette lutte a eu une sorte de succès. Il faut être plus stratégique, intelligent et fin que ce que je propose dans le film. Ce que je propose de mon côté, c’est plus un état d’esprit, de refuser l’assimilation dans le futur de Google, de conserver un truc alternatif et bizarre de la ville où les queers se sentent bien. Il y a là une question de survie pour nous, de défendre nos espaces, y compris nos espaces mentaux, nos imaginaires. Il s’agit de faire en sorte qu’on fasse toujours partie du paysage et que ce ne soit pas juste un espace normalisé et googlelisé…