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Où trouver PD La Revue ?

PD La Revue est avant tout un outil pour se rencontrer et échanger entre pédales. Alors on organiser des apéro, des discussions, des lectures et des rencontres! Lors de ces moments vous vous trouver la revue à prix libre et en causer avec celleux qui font vivre le projet! Pour avoir ces info, écrivez nous ou suivez nous sur fb, twitter ou instagram. On dépose aussi la revue dans quelques lieux, des libraires, des bars, des centres sociaux ou des squats. On cherche à privilégier un maximum des espaces de diffusion à prix libre mais pour la plupart des librairies ce n’est pas possible. Faites nous signe si vous avez des idées ou laissez quelques numéro!

A Paris :

Librairie Les Mots à la bouche au 6, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie , 4 euros, https://t.co/WBMCqAg5dQ,

Libraire le Rideau Rouge à Marx-Dormoy, 42 rue de Torcy, 4 euros

https://t.co/6mrOFiWOzL

A Saint Denis :

Librairie Folies d’encre, 14, place du Caquet, prix libre

https://t.co/DaGjnBXXJu

A Marseille :

Librairie de Manifesten, 59, rue Thiers, 3 euros

Librairie L’Hydre aux mille têtes, 96, rue Saint-Savournin, 4 euros

Transitlibrairie, 45, boulevard de la Libération, 4 euros

A Toulouse :

Libraire Terra Nova, 18 rue Gambetta

https://www.librairie-terranova.fr/

A Nantes :

Au Centre LGBTI+ NOZIG, 3 Rue Dugast Matifeux, prix libre

http://www.clgbt-nantes.fr

A La Dérive, un lieu commun cantine bar associatif au 1 rue du Géu Robert,

https://lajavadesbonsenfantsblog.wordpress.com/

Pendant les permanences mensuelles des Dévoreuses, bibliothèque féministe de la Trousse à Outils

https://www.facebook.com/la.trousse.a.outils

A Lyon :

Libraire Terre des livres, 6 rue de Marseille, prix libre

Libraire le Bal des ardents, 17 rue Neuve, 4 euros

Librairie Ouvrir l’oeil, 18 rue Capucins, 4 euros

Grenoble :

Centre social autogéré la BAF, 2 chemin des Alpins à Gre. https://labaf.org/ 

Rennes :

ISKIS, Centre LGBTI+, 6 rue Saint Martin, http://iskis.org/

Lille :

J’En Suis, J’Y Reste – Centre Lesbien Gay Bi Trans Queer Intersexe et Féministe de Lille Nord – Pas de Calais – 19 rue de Condé à Lille (France) http://www.jensuisjyreste.org/

et la suite à venir…

NB1 : sur les tarifs, on essaie de pousser le prix libre partout où c’est possible, mais certains lieux de diffusion exigent un prix fixe, qu’on essaie alors de limiter pour que la revue reste accessible au maximum.

NB2 : n’hésitez pas à nous contacter pour participer vous aussi à la diffusion de la revue prête de chez vous, ou pour obtenir des revues, en nous écrivant à revuepd@protonmail.com

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Un mec un vrai. Petit manuel de déconstruction de la virilité

à Eddy Pd/dP, et sa « Virilité abusive » que j’ai découvert après avoir rédigé ce texte.

Okay, on se connaît pas vu que c’est le numéro 0, mais comme je vais parler de virilité, je ferais aussi bien de me présenter à la lumière du sujet. Je crois pas avoir jamais été perçu comme viril : j’ai pas la voix grave, je sais pas m’imposer. Des fois je kiffe faire la folle et mettre du vernis. Je suis pas grand, j’ai pas une bite de cheval ni un corps de gym queen. Je parle trop de mes émotions et j’adore communiquer (m’entendre parler ?)

Ça veut pas dire que j’ai super tout déconstruit et que je suis le pédé du futur.

Nope, nope, nope.

J’ai un look d’hétéro, et à chaque fois que je mets des choses trop ostensiblement « pédales » pour sortir le soir, je me demande si je m’exclus pas des jeux de séduction ou si je me mets pas une cible sur la tronche pour le mec qu’aurait envie de casser du pédé. Du coup, je m’habille de couleurs sombres, je prends des postures vénères et je fais la gueule. C’est ça la virilité, pour moi.

Bon, mais de manière générale, la virilité ce serait quoi ?

Je crois que la virilité, pour le pédé, c’est ce truc qu’il n’a pas le droit d’avoir et que, bien souvent il va chercher à avoir, à récupérer ou simplement prouver qu’il la possède.

Pourquoi ?

Parce qu’être viril c’est avoir le droit d’être un mec à part entière et d’être sexuellement désirable pour une majorité des gens (quel que soit leur genre). C’est une forme de réhabilitation du sous-homme. Parce qu’il s’agit de pas se mentir. Être reconnu comme viril c’est accéder à un ensemble de privilèges, et il faudrait être bien hypocrite pour se dire pas intéressé… Parce qu’accéder à l’apparence de la virilité (et c’est jamais que de ça dont on parle), c’est aussi donner une image de puissance, et donc se protéger de soi et des autres.

Dans un autre domaine, les canons de beauté font la part belle au viril. Qu’on soit pédé ou pas, le mec viril est au sommet de la pyramide. Et oui. Tout comme toi je ne crache pas sur le mec au torse un peu musclé, à la barbe bien taillée, à la mâchoire carrée ou à la voix grave. La société promeut ce genre de modèles et on grandit là-dedans. Notre désir se construit à partir des premiers mecs qu’on voit, donc très largement hétéros se développant à l’intérieur d’une attitude ou de codes traditionnellement virils.

Ce qui veut pas dire qu’on peut pas kiffer d’autres types de mecs…

Mais la virilité ça ressemble à quoi, concrètement, quand on la dissèque ?

Wikipédia nous donne des exemples pas mal de représentations dans différents domaines

le sport (rugby à XV avec ses « contacts virils »)

la force physique

le bodybuilding

la séduction

:les Chippendales

le combat

le catch

la sexualité

la pornographie

Mais c’est aussi souvent avoir un certain nombre d’attributs bien concrets :

– avoir un long pénis (qui implique, de facto, une sexualité de qualité)

– être musclé (mais pas genre ça se voit pas. Genre ça se voit bien)

– être poilu

– être grand

– avoir une voix grave

– ne pas se laisser faire

-ne pas montrer de sentiments (comprendre, par extension : ne pas pleurer, ne pas manifester d’expressions faciales autre que le froncement de sourcil, bousculer les gens, ne pas se justifier, prendre des initiatives, être ambitieux, ne pas respecter d’autres règles que les siennes, etc…

Être viril quand on est pédé, ça signifie, apprendre à refréner ses attitudes maniérées (croiser les jambes par exemple, apprendre à placer sa voix pour dominer celle des autres). Ça veut aussi dire, faire du sport parce que, s’il est possible d’être dominé sexuellement (sous entendu passif, sous entendu enculé), il faut quand même avoir le physique du mâle dominant.

Tout est dans l’apparence.

Car oui. Comme dit plus haut, la virilité est avant tout une affaire d’apparence. C’est quelque chose que l’autre te donne. Une manière qu’il a de te valider. Et pour en arriver là, il faut jouer le jeu. Le mec qui joue le viril tout seul devant son miroir est ridicule. La virilité c’est quelque chose qui se montre, quelque chose qui se prouve. Ça demande d’avoir un public, qui sera séduit ou au moins impressionné par la puissance physique (sexuelle ou non) qui se dégage de toi.

Et là direct tu penses au mâle alpha ! La comparaison fait sourire mais elle n’est pas si idiote… Le MA c’est celui qui détient le pouvoir, au sommet de la pyramide. C’est celui qui s’impose par la force et dirige le harem des femelles. Nous y revoilà donc, puissance physique et domination sexuelle. Le mâle le plus musclé est donc celui qui dirige, celui qui obtient le respect, par la crainte qu’il inspire mais aussi et surtout par l’attitude de leader.Est-ce que finalement on ne se contenterait pas de reproduire dans nos sociétés des logiques archaïques d’organisation sociale ?De manière plus policée bien sûr, avec nos canons de beauté, nos attributs masculins d’êtres humains de notre époque, etc.

Autre cas. Admettons que tu n’aies jamais été remis en cause dans l’expression de ta masculinité ou que tu sois bi ou hétéroflexible ou hétérhomo (mec gay avec un bon passing hétéro) ou que tu définisses pas ta sexualité, et que tu vives en harmonie avec le monde viril. En mode tu vois pas le problème dans le fait d’être viril, « c’est juste une manière d’être ». Alors moi je demande : qu’est-ce que ça apporte de plus ? Ou même qu’est-ce que ça apporte de positif ? Ben, un sentiment de supériorité… De mon point de vue c’est, dans le meilleur des cas, une manière de hiérarchiser les gens, un outils de pouvoir de la norme, en accord avec la fameuse « loi naturelle » qui justifie cette hiérarchie et les inégalités de traitement qui vont avec. Je suis pas sociologue, ni psychologue, ni même philosophe mais quand même, ça laisse à réfléchir…

On à tendance à considérer que c’est (avec le machisme et le sexisme), quelque chose de dépassé, et il serait sans doute faux de dire que les représentations masculines n’évoluent pas. Mais l’éducation, les comportements qu’ils soient sociaux, de séduction, de règlement des conflits, d’apparence sont encore très empreints de virilité. Pire, ils sont toujours valorisés (Pas seulement à Hétéroland. Et pas seulement dans les milieux mainstreams, chez nous aussi les pédés politisés féministogauchoanarchototoqueer). Il suffit d’entendre des pédés (cis) parler de mecs qu’ils désirent (et donc de la taille de leur bite comme d’une promesse de plan cul formidable) pour s’en convaincre. Et même qu’on se dit que si on n’a pas coché toutes les cases du formulaire officiel d’accession à la virilité, c’est pas grave (moi par exemple, j’ai pas la voix grave, mais je peux me raccrocher à d’autres choses pour avoir le sentiment d’avoir la moyenne).

À l’écriture de cet article, la différence entre virilité et masculinité s’est posée. On m’a dit : Mais Geoffraize du coup, tu places où la masculinité dans ton schmilblick ? Ça pue ou ça se passe comment ? » Sans trop entrer dans la comparaison de définitions, je dirais simplement que la masculinité regroupe un certain nombre de traits plus « objectifs » (portés par la société à un moment historique donné) classés comme masculins. Commence pas à bondir sur « objectif », je vais m’expliquer. Par exemple la norme du canon de beauté masculin est à la barbe, ou au rasage de près, selon la période. De la même manière, une femme peut-être masculine et un homme féminin à un moment donné pour des raisons diverses sans que ça remette nécessairement en question son pouvoir de séduction ou que ça impacte son attitude en société. J’ai, pour ma part des hanches que je considère large, un trait traditionnellement féminin mais ça ne met pas en danger ma « masculinité » dans son expression générale, pire ça peut plaire à certains mecs.

La masculinité, ça peut être quelque chose de mouvant, une recherche esthétique de codes spécifiques. La virilité est une des expressions, une arme, de la masculinité. (Spoilers : d’une masculinité toxique). C’est le développement d’outils qui permettent de s’imposer. En ce sens il y a une dimension plus proactive. La virilité est davantage dans l’action et porte surtout une image historique, à mon sens plus réactionnaire, plus archaïque, l’expression physique traditionnelle du pouvoir de l’homme. Ce débouché vers la puissance qu’offre la virilité peut néanmoins passer par la résistance à cette norme. Une folle qui serait flamboyante par sa manière scandaleuse ou outrancière d’occuper l’espace aurait accès à une forme de pouvoir qui transgresse et s’oppose à la virilité (donc à l’attitude de domination masculine traditionnelle). La masculinité comme la féminité sont, à mon sens, des choses plus fluides, et je me demande d’ailleurs si ce n’est pas tout l’enjeu des questions de non-binarité. Si on arrive à faire de la moustache un trait féminin autant que masculin, on élimine la distinction des deux. L’expression de sa masculinité par l’appropriation de certains traits peut simplement être le résultat d’une recherche identitaire, d’une expression de son image corporelle qui n’a rien de bonne ou de mauvaise, c’est l’expression de son individualité. C’est quand cette expression de la masculinité passe par l’écrasement ou le discrédit des autres (#virilité) que ça sent pas bon.

CONCLUSION

Pour conclure, être viril c’est obtenir sa légitime part du gâteau en tant que mâle dans la société hétéropatriarcale, même si ça veut dire écraser ses semblables qui sortent du rang. En d’autres termes lorsqu’on veut se prouver à soi (et aux autres) qu’on est un mec, un vrai, mieux vaut être accompagné d’un hétéro viril (pas trop ouvertement homophobe) que d’une folle qui décrédibilise le travail d’intégration aux normes de genre qu’on se donne tant de mal à atteindre. Et s’il faut pour ça cracher sur les siens, et ben tant pis !

Alors quoi ? On se flagelle ? Non, patate. C’est pas de ça qu’il s’agit.

Il s’agit d’abord de faire la liste de ce qui chez toi participe à ta virilité, et dont tu joues au quotidien. C’est pas dur, t’as déjà quelques exemples un peu plus haut qui te permettent de te situer.

Ensuite quoi ?

Ensuite, tu te demandes ce que tu t’interdis de faire ou ce que t’as appris à plus faire quand t’étais gosse et tu t’autorises à le faire : croise les jambes, reprends la danse classique, exprime ce que tu ressens, c’est pas dangereux ou une forme de faiblesse de ta part. Tu t’autorises aussi à mettre du vernis parce que c’est beau et fun, même quand (surtout quand) t’as un date, parce que le mec qui te rejette pour ça vaut pas le plaisir que t’es prêt à lui donner. Tu t’enlèves de la tête que performance sexuelle et taille de bite sont corrélés. T’apprends à te faire enculer sans te sentir dominé. T’arrêtes de cracher sur les folles. T’assumes le fait que disqualifier sexuellement un mec parce qu’il n’a pas de bite (je parle de mec trans si t’as pas suivi) ou qu’il fait trop la folle, c’est valider une norme virile. Tu parles de tes émotions.Tu regardes des films romantiques.

Et la liste est pas exhaustive…

Tarlouzement,

Geoffraize Sauvage

#FAGSTORIES ! Histoire/mémoire de nos luttes ! Episode 1 – Qui sème le vent récolte la tapette !

Pour ce premier épisode des fagstories on est allé chercher direct chez nos grandes tantes révolutionnaires des années 70. Ça parle de capitalisme et d’identité, ça montre comment les pédés sont -du point de vue de l’État- dans les marges du système. Nos sœurs sur les barricades savaient gueuler fort elles aussi et se proclamaient «Fier.e.s d’être un fléau social ». Plus sérieuses en débrief de fin de manif, elles se demandaient très sérieusement que penser de cette catégorie bourgeoise de l’« homosexualité »…Quelques extraits donc du bulletin intérieur d’un groupe de libération homosexuel, le GLH PQ, rédigé en 1976, suivit de la folle interview de Kinaidos -notre tapette historienne- par PD la Revue ! Enjoy !

La genèse objective de l’identité homosexuelle

A partir du moment où la bourgeoisie dispose du pouvoir étatique et étend son hégémonie de classe sur toute la société, elle impose un remodelage de tous les rapports sociaux afin que soit perpétuée sa domination de classe et elle instaure un nouveau discours social chargé de propager ses propres valeurs. Le nouveau discours social correspondant aux rapports sociaux capitalistes, institue une nouvelle modalité d’existence de l’homme. Alors que la hiérarchie des rapports féodaux avait comme corrélat une représentation de l’homme comme créature de Dieu […], la société capitaliste institue l’homme comme agent socio-économique, inscrit dans des rapports de productions. […] Avec le temps, […] l’opposition à l’ordre social existant se heurte de plus en plus directement à l’instance qui en est désormais le seul garant : à l’État. Et de plus en plus, ce que l’État réprimera en dépit de son discours juridique ce n’est pas tant tel ou tel acte d’un individu que la non intégration à l’ordre social existant : ainsi vont se constituer, dans les marges du système, des catégories entières d’exclus, d’asociaux, rejetés de la production. Et cette marginalité, avec laquelle peuvent flirter pour un temps quelques éléments de la bourgeoisie en mal d’aventure, sans courir de grands risques, car comme le fils prodigue, ils ont toujours leur place réservée au festin social ; elle est un enfer pour ceux qui y sont condamnés, et pour la masse des travailleurs elle sert de repoussoir et d’avertissement : attention, si vous ne filez pas le droit chemin, si vous contestez la place qui vous est offerte, vous irez rejoindre ces maudits.

En codifiant la sexualité le discours social bourgeois va donc instaurer la catégorie d’homosexualité comme un statut à part, en dehors de la norme, jugeant de la non-intégration des individus à l’ordre social existant. La bourgeoisie va instituer une nature, une identité homosexuelle. De par leur existence même, les homosexuels représentent un défi à la norme hétérosexuelle, élément indispensable au maintient de la cellule familiale, et ils doivent donc à ce titre être rejetés comme asociaux. C’est pourquoi les homosexuels seront, eux aussi victimes du grand enfermement auquel procède la bourgeoisie à l’égard de tous ceux qui ne veulent pas ou qui ne peuvent s’intégrer à l’ordre social qu’elle impose. Et comme, en les divers catégories de ces exclus, du corps social, les parois ne sont pas étanches, les frontières floues et mouvantes, le lien s’établira sans peine dans le discours dominant entre homosexuel et criminel, entre homosexuel et malade. Selon les situations et selon les rapports de force, l’homosexuel sera passible de la prison ou relèvera de la clinique (on remarquera au passage que la même alternative est proposée aujourd’hui aux toxicomanes, la cure ou la taule). Certes cet enfermement des homosexuels est loin de prendre partout et toujours ces formes extrêmes, et il se manifeste de manières très diverses selon les classes ou les couches sociales qu’il touche. La réduction par la norme bourgeoise de la sexualité à la seule hétérosexualité explique donc le double mouvement simultané de constitution de l’homosexualité comme catégorie particulière et sa mise à l’écart, son rejet du corps social.[…]

Ce rejet de l’homosexualité en dehors de la norme entraîne donc une oppression spécifique des homosexuels qui se traduit tout d’abord par la difficulté à s’identifier à un modèle social, ensuite lorsqu’est reconnue l’attirance pour le même sexe, par un profond sentiment de culpabilité et d’isolement. L’adolescent qui se découvre différent des autres par son désir, ne comprend pas d’abord ce qui se passe : il ne dispose dans l’éducation qu’on lui inculque d’aucun référent culturel auquel il pourrait s’identifier de façon positive. Il ne peut que ressentir le sentiment de sa différence jusqu’au jour où, s’il ne refoule pas totalement son désir à tenter désespérément d’épouser la norme hétérosexuelle (combien de mariages bâtis sur ce mensonge!) ou à se reclure dans une chasteté désolante, il va s’identifier à l’étiquette qu’on lui colle et s’assumer tant bien que mal, comme homosexuel. »

Pour en savoir plus sur nos histoires-mémoires, PD la revue est partie interrogée Kinaidos, sublime créature à toute heure, qui en connaît un paquet sur la question…

PD LaRevue : Coucou, toi, d’abord merci de répondre aux questions de « PD, la revue », la nouvelle bombe dans le monde des publications trop stylées. Déjà t’es qui toi ? Une tapette historienne ou l’historien des tapette ?

Kinaidos : Bien joué de faire un numéro sur l’identité et commencer par demander de me définir. Alors l’historien des tapettes, je pense que ça serait quand même un peu too much ! Et je sais pas si tu t’es rendu compte, mais c’est comme si on assistait à l’éclosion d’une nouvelle génération qui commence (enfin?) à prendre cette histoire en charge. Je veux pas dire qu’on est les premier.e.s à s’intéresser à ce passé, mais que les travaux de recherche, qu’ils passent par la fac, le milieu associatif LGBTQIA+ ou militant transpédégouine prennent une vrai ampleur et c’est quand même une très chouette nouvelle ! S’il fallait vraiment choisir, ça serait plutôt tapette historienne si tu veux bien. Ça t’intéresse de savoir comment j’en suis arrivé là ? C’était il y a quelques années. Dans un infokiosque j’ai mis la main sur une brochure intitulée Rapport contre la normalité, écrite par le Front homosexuel d’action révolutionnaire. La lecture fut époustouflante ! Dans l’isolement dans lequel j’étais alors, je découvrais que d’autres, quarante ans plus tôt se déclaraient pédés et gouines révolutionnaires. C’était comme si enfin j’avais un passé auquel je pouvais m’attacher. J’ai alors cherché d’autres écrits, d’autres textes qui auraient pu me raconter des bouts de cette histoire. Et pourtant rien. C’était hallucinant de constater à quel point cette histoire était passée sous silence. Quelques années plus tard, je me suis retrouvé à retourner à la fac. Je me suis dit que c’était alors peut-être l’occasion de participer à l’écriture de cette histoire et de reconstituer les fragments de ces groupes militants homos.

PD La Revue : Eh ben merci pour tout ton travail, qui nous rend des bouts de nos histoires souvent oubliées ! Et merci pour cette archive, ça fait un peu mal au crâne mais ça rend moins con. J’ai vu que c’était publié dans le bulletin intérieur du GLH-PQ. Attends déjà, il est sérieux ce nom ? C’est qui celles là ?

Kinaidos: Alors je peux commencer par dire quelques mots sur cette archive. Elle est tirée d’un bulletin intérieur du GLH-PQ. C’est comme une sorte de bulletin interne à destination des militant.e.s du groupe où s’élaborent leurs positions et réflexions. Je l’ai trouvé dans les archives d’un militant marseillais, Christian De Leusse qui a eu la perspicacité de garder toutes les archives du mouvement homo depuis les années 1970. Un vrai trésor pour tout te dire. Il a un appartement où les étagères montent jusqu’au plafond où l’on trouve de tout : des journaux, des tracts, des comptes-rendus de réunions, des photos etc. Bon pour revenir à ce fameux GLH-PQ. C’est l’acronyme pour Groupe de libération homosexuel, tendance Politique et quotidien. Peut-être que je fais une rapide présentation de cette histoire non ? Alors jusqu’en janvier 1974, l’homosexualité militante était plutôt incarnée par le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR). Devenu un lieu de drague pour les mecs et déserté par les gouines dès 1973, sa dernière assemblée générale aux Beaux-Arts à Paris est évacuée par les flics. Au mois d’avril 1974, d’anciens membres d’un groupe appelé Philandros et quelques rescapés du FHAR créent à Paris le premier Groupe de libération homosexuel (GLH). En deux ans, des GLH vont se constituer dans une majorité des grandes villes françaises et début 1977 on en compte près d’une trentaine. C’est quelque chose d’assez inédit parce que c’est la première fois que des groupes homosexuels militants vont exister durablement ailleurs qu’à Paris. Mon hypothèse c’est que c’est avec l’apparition des GLH qu’on va pouvoir parler d’un véritable mouvement homosexuel français. L’unité du GLH parisien ne va pas durer moins de deux ans. Il faut se rappeler que les années 1970 sont une période d’effervescence politique où l’extrême gauche même si relativement puissante est divisée en de nombreuses chapelles. La dynamique est relativement la même au sein du GLH parisien. Il se divise donc en trois tendances : le GLH Groupe de base, plutôt réformiste et tourné vers la « communauté » homosexuelle, le GLH 14 décembre, d’inspiration situationniste mais aussi misogyne et le GLH Politique et quotidien qui lui est clairement trotskyste. Est ce que ça suffit pour une présentation générale ?

PD La Revue : Carrément, ça fait un peut rêver cette prolifération militante! Aussi dans le texte, on sent bien la tapette imbibée de marxisme… alors entre nous, c’est sincère ces trucs anticapitalistes ou c’est une technique d’intello pour draguer de sexy ouvriers révolutionnaires?

Kinaidos : C’est sincère ma belle ! En fait, ce qu’il se passe, c’est qu’avant de militer dans les GLH, nombreuses sont celles et ceux à avoir déjà milité dans des organisations politiques et syndicales, de gauche et d’extrême gauche. Ils et elles développent donc des discours et des réflexions marquées par l’ambiance politique de l’époque après avoir, pour certain.e.s, déserté leurs premiers engagements. Ces défections s’expliquant par ce qu’ils et elles qualifient de « racisme » anti-homosexuel, que l’on retrouve au sein d’une grande partie de cette gauche. Il faut avoir en tête par exemple, les mots de Jacques Duclos, alors dirigeant du PCF, lors d’un meeting à la mutualité en 1972, qui tranquillement affirmait : « Comment vous, pédérastes, avez-vous le culot de venir nous poser des questions ? Allez vous faire soigner. Les femmes françaises sont saines ; le PCF est sain ; les hommes sont faits pour aimer les femmes ». Peu étonnant alors, que nos tapettes militantes aient décidées d’aller jouer ailleurs, autrement, mais sans renoncer à leur identité politique révolutionnaire ! Mais elles ont aussi décidées d’aller jouer ailleurs et autrement pour réinventer les formes d’interventions politiques. Cela, parce que l’activisme forcené, la coupure entre la vie militante et les « problèmes personnels », les discours abstraits sans aucune prise sur le quotidien ont fatigué nombre d’entre elles. Par contre, je ne sais pas si je vais te décevoir, mais il faut que je te prévienne, tous les GLH ne s’inscrivaient pas nécessairement dans une perspective révolutionnaire et anti-capitaliste. Il y avait aussi des groupes qui étaient clairement réformistes, et pour qui la lutte des classes n’étaient vraiment pas une priorité !

PD La Revue : Sur l’identité j’ai pas tout saisi, du coup, on est des pédés ou c’est un complot du patronat ? Parce que tu vois nous on a mis PD dans le titre, alors c’est un peu urgent la question !

Kinaidos : Je t’avoue que moi aussi j’ai eu du mal à vraiment comprendre comment tout cela s’articulait. La construction dans les discours d’une homosexualité révolutionnaire se fait à plusieurs niveaux. Il y a tout d’abord la volonté d’ouvrir une large réflexion collective sur l’homosexualité en tant que composante de la sexualité, qui est partout présente et pourtant partout refusée. Les membres du GLH-PQ considèrent qu’en codifiant la sexualité, le discours social bourgeois a instauré la catégorie d’homosexualité comme un statut à part, en dehors de la norme – qui serait l’hétérosexualité. Cette bourgeoisie a institué une nature, une identité homosexuelle. Par leur simple existence, les homosexuel·les représentent un défi à la norme hétérosexuelle et ne procréant pas, un danger pour la cellule familiale. Ils et elles sont considérées comme des asociales et rejetées à ce titre. Un militant des GLH, Jacques Girard a proposé un parallèle avec l’identité ouvrière : « tout comme l’ouvrier serait « aliéné » de par sa place dans la production, l’homosexuel serait aliéné de par sa place dans la fonction sociale assignée à la sexualité. Le lieu privilégié de cette aliénation n’étant plus l’usine mais le ghetto ». L’homosexualité en tant que catégorie construite par l’idéologie bourgeoise doit donc être détruite. Cette logique marxiste veut donc qu’au lieu d’apaiser les contradictions, il revient aux homosexuel·les de les aiguiser pour faire éclater le système. Est ce que tu trouves cela un peu plus clair ? En tout cas soit rassuré : dans l’attente de la révolution il est encore tout à fait opportun et approprié de se définir en tant que pédés ! Tu as d’autres questions ?

PD La revue : franchement, je pourrais rester des heures à boire tes paroles, envoûtantes, passionnantes, inspirantes…euh bon pardon, en fait on doit boucler le numéro, j’ai éclaté toutes les deadlines et les folles furieuses du comité de rédaction risquent déjà de me punir avec sévérité, donc la suite des FAGSTORIES dans le prochain numéro !

Aire Nationale

Par Alexis

Ouais alors, il y a une aire sur la Nationale qui va vers chez mes parents, et ces dernières années, je m’y arrête quasiment chaque fois, c’est-à-dire entre deux et quatre fois par an, un truc comme ça. C’est assez visible de la route, on voit les voitures arrêtées, mais derrière il y a un petit bois en pente, assez joli, où il y a de petits chemins tracé par les gars et ça fait un parcours. Bon, il n’y a pas toujours du monde mais quand il y en a, c’est plutôt des rencontres agréables. J’ai eu même quelques surprises.

La fois précédente, j’étais venu en octobre, je crois. J’ai dû peut-être passer un peu plus tôt – enfin, je sais pas bien en fait. Quand je suis arrivé il y avait deux voitures en plus du camion d’une meuf qui travaille, a priori. Je suis allé me promener dans le bois et les deux gars étaient déjà occupés l’un avec l’autre un peu plus haut. Alors j’ai regardé vite fait, de loin, juste histoire de voir qu’ils étaient OK tous les deux. Je veux dire : pas mal. Mais tout le monde n’aime pas être regardé dans ces lieux-là, donc je ne me suis pas attardé non plus et j’ai continué mon chemin. En revenant après, ils avaient disparu. Je suis allé un peu plus loin, j’en ai croisé un, celui avec les lunettes, et je l’ai attiré avec les codes, dans un chemin qui fait une boucle : se retourner, attendre un peu, le mater de loin, se toucher le paquet et continuer le chemin pour voir s’il te suit. Je l’ai attiré vers un endroit plus haut qui est pratique et que j’aime bien, et puis on a commencé à se tripoter et à s’embrasser. J’ai demandé au type si je les avais dérangés et il m’a répondu : « penses-tu ! On s’est dit tous les deux que tu n’aimais pas les plans à trois ». Et on a continué de parler tranquillement tout en se faisant plaisir, c’était très plaisant. Le troisième est arrivé, on a rigolé, il est venu nous rejoindre. Ils avaient, je sais pas, la cinquantaine et plutôt détendus, ce qui est assez rare. Et des fois il fait trop froid et les types restent pas. Finalement ils se sont occupé tous les deux de moi, et c’était super. Le second voulait bien embrasser et parlait beaucoup, plutôt crûment, et j’aime beaucoup ça. Il avait une très grosse bite, assez large, qui mouillait du gland et un très long prépuce. Il voulait s’occuper de mon cul mais j’en avais pas envie. Celui à lunettes suçait à merveille et il avait une belle bite, épaisse et douce, circoncise. A un moment, j’avais les deux qui suçaient chacun de mes tétons et c’était super. Ils m’ont chauffé à bloc, en m’embrassant, en me faisant les tétons et en me branlant. Ils m’ont fait beaucoup giclé. Tellement qu’il y en a un qui a ri en me disant : » Ben dis donc, t’étais excité, toi ». Je leur ai dit : « Bande de petits salauds ». C’était marrant parce qu’après on a discuté un peu : il y en a un qui était du coin, et l’autre pas du tout, qui ne venait jamais mais qui s’était arrêté là sur la route et qui s’était dit que bon… Et voilà, on a causé un peu, je leur ai dit : « Bon ben, merci bien les gars, c’était super » et on est repartis. Franchement, cette rencontre m’a réjoui longtemps et j’en ai beaucoup parlé.

Mais la dernière fois que j’y suis allé, j’y suis resté une demie heure, peut-être un petit peu plus. Au début, il n’y avait que le camion blanc de la travailleuse du sexe et ma voiture d’arrêté, tu vois, vers 15h40, 15h50. Et j’ai attendu, ensuite j’ai fait un petit tour. Avant que je sorte, il y a une voiture qui nous avait klaxonné depuis la route, deux fois, comme pour la fille et pour moi, dans la même direction où on allait. Un peu comme un « coucou ! », tu vois, comme un clin d’œil, il m’a semblé. Comme quoi il me semble qu’il y une espèce de reconnaissance et de convivialité dans ces endroits.

Ensuite j’ai fait un tour dans les sentiers. J’ai vérifié qui était dans le camion et c’était une Black comme d’habitude, c’est relativement récent et j’ai pas de contact avec elle, et je ne sais pas si c’est toujours la même. J’ai fait un peu du « jardinage » : j’ai taillé deux-trois buissons pour marquer les chemins qui s’effacent dans la pente. Pendant que je faisais mon tour, il y a une voiture sombre qui est arrivée et qui s’est garée, je suis redescendu et je suis resté un peu dans les bosquets mais visible depuis la voiture qui avait bougé entre temps et s’était mise tout contre la mienne. Moi je voyais pas le gars mais il a pas bougé, bon je suis retourné dans ma voiture, et puis je me suis dit j’attends quand même. Mais bon, il bougeait pas, j’ai fumé une clope depuis ma voiture en laissant la porte ouverte. Le reflet de son pare-brise m’empêchait de voir comment il était, dans mon rétroviseur. J’ai fait un aller-retour à la poubelle mais je voyais pas trop à quoi il ressemblait, a priori, pas tout jeune, plutôt vieux et plutôt gros mais bon, voilà, moi, ça me dérange pas spécialement, ça dépend des fois quoi.

Il y a une voiture noire qui est passée, suivie par une blanche. La voiture noire ne s’est pas arrêtée à part devant le camion de la fille qui travaillait, puis au cédez-le-passage et a attendu. La voiture blanche est passée très lentement, le type a regardé, mais a priori il a suivi la voiture noire qui attendait au cédez-le-passage. J’ai pas trop compris.

Je commençais à me lasser, et puis la même voiture qui avait klaxonné, qui repasse dans l’autre sens et qui re-klaxonne ! Le gars, je sais pas, il avait l’air de se marrer, il nous a fait coucou et je l’ai salué en faisant le V de la victoire ! C’est un peu bizarre parce que cet endroit, c’est à une cinquantaine de kilomètres de chez mes parents mais, mine de rien, on pourrait être reconnu, quoi. Mais voilà, des fois, il y a cette espèce de connivence, ou cette convivialité comme avec les deux gars la fois précédente.

A un moment, il y a un routier qui s’est arrêté avec son camion, qui a fait des allers-retours à la poubelle, qui avait l’air de regarder un petit peu, mais pas plus que ça. Moi je commençais à me lasser. Le gars de la voiture juste derrière moi, il voulait pas bouger. Et c’est au moment où je me décide à partir, où je mets ma clé de contact et où je mets le contact, que le gars, il sort. Donc là j’étais un peu déçu, même s’il me plaisait pas, et je me demande d’ailleurs si ces lieux-là ont pas à faire avec la possibilité d’être déçu. La possibilité que ce qu’on recherche ou ce qu’on attend n’arrive pas, ne vienne pas, ne se passe pas. Il y a ce côté hasardeux qui me paraît faire partie du jeu, et je sais pas finalement si c’est aussi ça le jeu, tu vois ? Pile ou face. Je sais pas. Mais je continue de jouer, avec le désir, le plaisir et la peur.

A propos de sexualité (la mienne en l’occurrence)

Ce texte extrait de PD La Revue numéro 0 est initialement paru dans la brochure « Certains pédés aiment la chatte…(provocations d’un pédé trans) », disponible sur infokiosques.net

Les illustrations pour ce texte sont faites par Gordon Boy à retrouver sur https://www.instagram.com/gordonbitch/

Fabriquer une masculinité trans. Incursions progressives dans le monde des hommes – monde interdit dont les gardien-ne-s sont à l’affût pour te rappeler à l’ordre (« Vous vous êtes trompée de rayon madame, ici c’est pour les hommes »).

Chaque porte ouverte est une conquête, une sortie du placard, une bravade.

Choisir une chemise. S’asseoir sur le fauteuil d’un coiffeur pour hommes. Franchir la porte du vestiaire des gars à la salle de sport.

Avec l’excitation et la fierté. La peur au ventre aussi.

Avancer dans une transition, toujours accroché au regard des autres – quand bien même tu voudrais réussir à t’en foutre… Parce que putain qu’est-ce que t’aimerais ne pas ressentir le besoin de leur validation – mais elles-ils ont ce pouvoir, celui de te donner une place ou te faire sentir ton anormalité…

Toutes ces étapes, tous ces défis, et la sexualité devient le dernier bastion à (re)conquérir… C’est dans ce même mélange de trac et de fougue qui rythme ma transition que se dessine ma sexualité.

Être attiré par les hommes, accepter de rouvrir la porte à ce désir…

Mec au demi-sourire et aux émotions contenues.

Mec croisé au comptoir du bar en fin de soirée.

Mec flamboyant, grandiloquent, tonitruant.

Mec fêlé, déluré, décalé.

Mec mal rasé qui roule des mécaniques.

Mec au petit cul moulé dans un jean slim.

Mec timide, coincé, aux gestes hésitants et à la présence mal-assurée.

Mec baigné dans le déo Axe qui se mélange à son odeur de sueur.

Mec, j’aurais jamais pensé que tu (re)deviendrais mon genre…

Quel chemin pour me dire pédé alors que je me suis enfui de mon statut de meuf hétérosexuelle il y a des années ?

La porte se ré-ouvre par le regard des autres. Celui de ces hommes qui me renvoient leur attirance pour moi. Je n’aurais jamais pensé être à nouveau la cible de leurs désirs. Mais ce ne sont plus les mêmes mecs, plus les mêmes codes. Nouvelles perspectives parce que je ne suis plus au même endroit. Vertigineuses. Exaltantes. Terrifiantes.

Draguer, plaire, me sentir sexy et désirable. Chercher l’excitation. Chercher le plaisir. L’orgasme est-il un but atteignable ? Chercher l’image positive de moi. Chercher la validation de ma masculinité. Y’a-t-il un prix à payer pour ça ?

Tu m’allumes sur le dance-floor. Nos corps collés dans ce mélange de fumée et de sueur imbibée d’alcool. Tu presses ta bite contre mon cul. Putain je te fais bander et tu veux que je le sache. J’ai envie de toi. Tu cherches à inverser nos places, à être celui qui se frotte contre mon sexe. Que se passera-t-il quand tu ne trouveras pas entre mes jambes la bosse que tu y cherches ?

Est-ce que je peux aimer mon sexe tout seul, par moi-même ? Mon sexe sans bite. Mon vagin d’homme. Comment transformer le regard que j’y pose, ma capacité à le sentir mien et à en jouer ? D’une certaine manière, j’ai besoin de toi pour ça, de ta capacité à érotiser ma génitalité – pour te la rendre désirable, pour me la rendre désirable.

Coucher avec des mecs cis.

L’hétéro qui baise ma chatte abstraction faite de ma masculinité.

Le gay qui baise ma masculinité abstraction faite de ma chatte.

Dans quelle asymétrie cela nous place ? Quelle dépendance j’accepte, coincé avec ce désir de trouver ma sexytude dans ton regard ? Quelle porte ouverte à des situations merdiques, à accepter n’importe quoi tant que je te fais bander ?

Non tu peux pas pénétrer mon vagin avec ta bite sans capote au motif que « mais tu te rends pas compte je l’ai jamais fait ». Non tu peux pas. Et non, ta petite mine implorante ne change rien à ça.

Toi le pédé cis construit dans le culte de la bite – tellement paniqué face à ma nudité, coincé entre la nécessité de transformer ton imaginaire érotique et ta peur de mal faire, de ne pas « savoir comment ça marche ». Toi qui as tellement la trouille de me blesser que t’en es prêt à me rejeter. Toi qui veux tellement être « trans-friendly » et « safe » que baiser devient un acte cérébral. Ou une démonstration de « politiquement correct ».

Hey mec ! Baiser n’est pas exécuter un manuel. Et moi je suis pas en sucre. Et on compte pas les points. Et si on a du mauvais sexe, ben… ça sera juste du mauvais sexe, on s’en remettra bébé !

Putain c’est tellement plus simple quand tu me parles, quand on peut en rire, quand on assume la gêne au lieu de se contraindre à simuler tous les deux notre rôle de « je suis totalement à l’aise avec la situation ».

(La fluidité n’est pas question de compréhension tacite et instinctive – mais d’aisance à communiquer de façon verbale ou non verbale.)

Quelles sont nos différences ? Sont-elles si fondamentales ?

Moi aussi je bande, comme toi, même si mon érection est moins visible dans mon froc.

Ta maladresse et tes hésitations qui m’amusent, m’attendrissent, m’énervent ou m’excitent. Est-ce que mon orgasme devient le cocktail de ces émotions contradictoires ?

J’ai tellement envie que tu me pénètres. Je mords ton oreille et y chuchote « prends-moi », entre impératif et supplication. L’air confus, tu me demandes : « par où ? » Ce fou rire nous fait tellement de bien.

J’ai appris à recoder chacun de mes gestes au prisme de la masculinité. Ma voix, mes intonations, mon rire, ma démarche, ma manière de saluer, la quantité et l’intensité de mes sourires.

Mais ai-je un bon passing au lit ?

Est-ce que mes gémissements ne vont pas me renvoyer, dans ton imaginaire, derrière les lignes de la féminité ?

Est-ce que je suce comme un homme ou comme une femme ?

Est-ce que tu veux m’enculer pour oublier mon vagin, ou parce que c’est bon ?

Qu’est-ce que je suis prêt à faire pour t’aider à bander ?

Toutes ces interrogations qui défilent, avant ou après. Parce que souvent le pendant est langage des corps et des désirs, questions pour l’immédiat. « Tu veux ? », « Tu aimes ? », avec leurs plus ou moins de détails.

Suce-moi encore, tu fais ça si bien.

Prendre des risques. Dire mes attirances. Faire des propositions sexuelles à des mecs cis (ou que j’imagine cis). Quand chaque hésitation, chaque vague sentiment de malaise me fait me demander si c’est ma transidentité qui pose problème.

Si tu ne me désires pas est-ce à cause de mon absence de bite ? Si tu débandes, est-ce à cause de mon absence de bite ? Si tu arrêtes la baise, est-ce à cause de mon absence de bite ?

Baiser avec un mec trans pour qui ma génitalité n’est pas un problème. Qui sait la rendre désirable – et me la faire voir comme telle. Regarder ton corps et te trouver tellement sexy. J’arrive enfin à comprendre en contemplant la tienne que ma masculinité ne s’efface pas quand je me mets à poil.

Traquer le plan cul sur internet. Gay Vox. Planet Romeo. Grindr.

Vais-je écrire dans mon profil que je suis trans ou vais-je te faire la surprise ? À quels types de risques cette « surprise » m’expose-t-elle ?

Comment choisir le moment de ce coming-out qui devient une nécessité dans chaque rencontre sexuelle ?

« Envoie-moi une photo de ta bite ». Imagines-tu mes contorsions dans le miroir pour réussir à prendre cette photo de mon sexe qui me donne de la force ?

Toi le gay rencontré dans un bar, à qui je plais pour mon sourire, mon p’tit cul mis en valeur dans ce pantalon, mon côté cash ou ma fougue. Est-ce que mon sexe peut t’exciter comme une queue t’excite ?

Toi le mec qui kiffe les trans, que ma génitalité fait tripper, qui me demande de lui envoyer des photos de ma chatte. Toi qui fétichises ma différence mais qui es capable de baiser avec moi sans paniquer devant mon vagin. Parfois je te méprise. Mais tu me fais du bien.

Toi l’inconnu sexy que je drague – tellement concentré sur comment t’annoncer que j’ai pas de bite intégrée que je fais l’évidence que toi t’en as une. (Sommes-nous tous le cis-centré de quelqu’un ?)

Toi l’hétéro charmant dont je ne voulais pas il y a quelques années. Dommage maintenant c’est moi qui ne suis plus ton genre.

Toi dont le désir est une validation. Parce que t’es un « vrai mec ». Parce que t’es un « vrai gay ». Parce que si je passe le test d’attractivité à tes yeux cela dit de moi que j’en suis un aussi.

Sauras-tu seulement me faire jouir ?

Lutter pour affirmer mes envies – ou simplement trouver l’espace d’en prendre conscience déjà. Pour ne pas les soumettre aux tiennes sous prétexte que tu m’honores en me trouvant sexy.

Oublier un instant que cette transidentité est au centre de mon existence. Ne plus être « un trans qui baise » mais un corps, une passion. Sentir ta peau et déchiffrer tes soupirs. Te grimper dessus parce que je te veux. Mettre et me faire mettre au gré de nos envies.

Comment on s’apprivoise ?

Quel fossé sépare nos possibilités érotiques ? Toi qui as façonné ton imaginaire autour de la bite, moi qui cherche un chemin pour m’approprier ma génitalité non-conforme.

Toi qui as associé mon sexe au féminin, l’utilisant parfois comme repoussoir symbolique pour affirmer ton propre désir. Moi qui ai associé le tien à une domination, une contrainte.

Notre interaction sexuelle est une improbabilité totale. Toi le pédé cis qui jusque-là n’a baisé qu’avec des bites – et moi le mec à chatte.

Baisser mes défenses et me laisser prendre au jeu. Comprendre que si tu me parles au féminin c’est parce que ça fait partie de ta culture gay. Pas pour me renvoyer dans le monde des femmes.

Oui je veux bien être ta pute si ta pute est un homme.

Ré-inventer le langage du sexe, mon regard sur le sexe.

Quand je suis excité est-ce que je mouille ou est-ce que je bande ?

Clit. Dicklit. Bite.

Comment je nomme mon propre sexe ?

Non, ça me fait pas bander quand tu me parles de « mon petit minou » ou de « ma chattounette ».

Mon corps n’est pas « le mauvais corps ». Mon sexe n’est pas féminin. J’ai une chatte de mec. Mon vagin est viril.

On se voit une fois et on a du bon sexe. Simple.

Comment ne pas avoir envie de te revoir ?

Est-ce-que c’est ça l’amour ?

Le sexe en vient à occuper une telle place parce qu’il est zone de confrontation et de dépassement de soi.

Envie de déplacer mes limites juste pour savoir si je suis capable de tenir le rôle.

Entre challenge et érection.

Je sens que tu as envie que je t’encule et je me rends compte que j’ai du mal à te le proposer. Un décalage de plus, une transgression de plus qui nous oblige à sortir de l’image chatte = truc à pénétrer = passif. Et une fois de plus le cocktail aphrodisiaque du mélange de trac et de l’excitation.

Puberté à retardement. Désirs effervescents.

C’est pas la testo qui me donne envie de niquer – c’est toutes les portes qu’elle m’ouvre ; et l’envie de tester tous ces possibles. Découvrir – encore – mon corps dans ses interactions avec d’autres.

Quel pouvoir sexuel je peux avoir sur autrui ?

Quels nouveaux accès au plaisir s’ouvrent d’un coup en franchissant cette ligne du genre ?

Tu me bloques les jambes et m’immobilises, m’empêches de me dérober et me forces à me laisser jouir. Moi qui me suis tellement habitué à être en contrôle que je ne sais même plus comment lâcher prise. Avec l’orgasme les larmes me montent aux yeux.

Quelle est la part d’egotrip dans nos rencontres sexuelles ?

Est-ce que je t’utilise pour me prouver des choses, pour me rassurer, pour conforter mon image de moi ou pour prendre mon pied ?

Et toi, à quoi je te sers ?

Y’a-t-il autre chose dans le sexe que nos egotrips ?

« Mais toi, tu préfères coucher avec des mecs trans ou avec des mecs cis ? »

Toi dont la bite me fait crier, qu’importe qu’elle soit en silicone ou en tissus humains tant qu’elle me fait du bien.

Qu’est-ce qui m’attire chez un homme ?

Qu’est-ce qui fait de moi un pédé ?

Qu’est-ce qui fait de chacun de nous des pédés ?

Être attiré par des hommes ?

Avoir construit nos sexualités contre la honte et le tabou ?

Avoir été désignés comme monstrueux par le monde dans lequel nous vivons ?

Sommes-nous attirés par des corps, des postures, des démarches, des intonations, des gestuelles, des pratiques sexuelles, des types de génitalité ?

Pouvons-nous transformer nos visions de la masculinité et leurs implicites ?

Pute de fils

Le client n’est pas roi, ici le client est un soumis.

Entretien avec Karim

Cet entretien est née de l’envie de prolonger pour PD la revue des morceaux de discussions qu’on a eu ensemble avec Karim autour d’un dîner un soir, sur le livre de Todd Shepard, Mâle décolonisation. Voici alors une entretien à distance, entre fiche de lecture, récit de vie, analyses, perspectives politiques et auto-enquête sur le travail! Ça parle de racisme, d’histoire, de travail du sexe, de BDSM, de fétiches et de communauté. Enjoy !

PDLR : En repensant à la question du « nous » qui est au centre de ce premier numéro, j’ai été frappé par deux textes qui fonctionnent pour certaines pédales radicales comme des manifestes fondateurs : 1) Le manifeste du FHAR publié fin avril 1971 dans Tout !et son appel célèbre : « Nous sommes plus de 343 salopes Nous nous sommes faits enculer par des arabes, nous en sommes fiers et nous recommencerons. Signez et faites signes autour de vous. Et discutons-en avec les camarades arabes ». 2) Trois milliards de pervers, La grande encyclopédie des homosexualités, un numéro spécial de la revue Recherches, rédigé en 1973 par des militant.e.s du FHAR, un long dossier est consacré au thème « Les arabes et nous ». Il y a tout un contexte à tout ça, qui fait penser que l’intention des pédés de l’époque était de manifester une forme de solidarité avec les luttes anti-coloniales et antiracistes ; mais il est clair que la réalité de ces discours c’est de faire de « nous les pédés » et des « arabes » des catégories bien distinctes et incompatibles ; et le contenu des discours qui suivent sont souvent franchement racistes. Une partie du bouquin de Todd Shepard s’appelle d’ailleurs «l’inimaginable arabe gay ». Est-ce que le FHAR et cette période pour toi c’est important ? Quel regard tu portes là dessus ? Est ce que cet étau « soit arabe soit pédé » est toujours d’actualité selon toi ?

Karim : Alors, le FHAR et la période de son émergence est évidemment importante pour moi car c’est un moment historique de visibilité et de revendication politiques des PD et des gouines ici en France. Même si les PD prennent toute la place comme souvent. Bien sûr c’est très loin d’être parfait notamment sur cette tentative de « liaison » avec les arabes et plus généralement les luttes anti-racistes, mais c’est la balbutiement d’une réflexion qui est aussi à prendre pour ce qu’elle est, globalement celle de pédés cis blancs. Je me rappelle qu’après avoir lu la ré-édition du manifeste du FHAR j’avais été presque choqué par ce rapports aux arabes enculeurs et ainsi que par les parallèles entre homophobie et racisme, du type l’homophobie est une sorte de racisme si je me souviens bien. Donc ce manifeste est pour moi un produit des homos qui l’ont écrit, et n’a pas du tout prétention à avoir une portée plus universelle. Par exemple avec les témoignages, ou récit de vécus, et bien ça peut malheureusement participer à la construction d’un mythologie du « vécu commun » entre pédé notamment, qui est fausse d’une part mais qui est surtout une mauvaise base pour faire de la politique. C’est à dire qu’il y a autant de vécus différents que de personnes, et que c’est donc insuffisant pour porter une offensive politique. Cette mythologie peut au final surtout servir à diviser et hiérarchiser, exclure, entre pédés blanc ou pas, cis/trans, golden/bi,… Même si c’est nécessaire pour sortir de l’isolement, analyser ce qui nous opprime tou.te.s, etc. Comme un point de départ, mais si on veut s’attaquer à l’hétéro-patriarcat, et bien il faut le faire avec les autres personnes concernées par cette oppression ; TPGBIA, Queer, la famille quoi.

Pour revenir à la question, il faudrait un manifeste des Queer de couleur pour continuer ce travail et l’enrichir, car c’est évidemment toujours d’actualité. Et cet étau dont tu parles n’est pas forcément un étau personnel. Car je ne me pose pas trop la question de savoir si je suis arabe ou pédé. Mais c’est ce que les autres lisent de toi, et je vois bien qu’on me lis bien plus arabe que pédé. Pour l’anecdote, j’étais la week-end dernier à un tournoi de foot entre personnes queer en gros et une blanche m’a dit qu’elle était étonnée que je connaisse des personnes de ce tournoi. Ce qui signifie que 1. il est étonnant qu’un arabe connaisse des queers 2. qu’il ne l’est sans doute pas lui-même car il connaîtrait des personnes de l’orga uniquement.

Enfin, il y a une hégémonie de la représentation gay blanche/occidentale qui met les « autres » devant le choix de 1. se conformer c’est à dire s’assimiler pour « en être » 2. rester en décalage constant avec la signification « commune » de l’homosexualité, ici en France.

PDLR :Dans Mâle décolonisation, il est question de la construction orientaliste et coloniale de « l’homme arabe » en France. Le truc c’est que ça à l’air de changer avant et après les luttes de libération en Algérie ; où l’on passe de l’arabe sensuel, féminin et homo-érotique dans la pensée orientaliste coloniale à l’arabe violent, sexiste et homophobe dans l’idéologie de la France post coloniale. J’ai l’impression que parfois dans la culture gay blanche, ces deux visions continuent à co-exister, notamment à travers le porno mainstream. Quelle est ton expérience et ton analyse là dessus ? Quels sont les fantasmes des gays/pédés blancs sur les arabes aujourd’hui ?

Karim : Grave ! Ces deux visions fonctionnent ensemble même. C’est à dire qu’il y a eu les clichés racistes orientaliste des colons qui voyaient les arabes comme plus libérés sexuellement par rapport aux catégorie hétéro/homo par exemple mais avec l’indépendance de l’Algérie, en France ça a apporté d’autres pierres à l’édifice de l’Arabe dominant, incarnant une image suprême de la virilité, qui soumet la france, qui l’encule même dans pas mal de représentation qu’elles soient d’extrême-droite ou d’extrême gauche. Littéralement avec sa bite et son couteau, à la fois violent et puissant sexuellement, offrant une image d’attraction-répulsion. Un peu comme dans l’Étranger de Camus, ou l’image du Fellagah, qui prend les armes pour libérer son pays du colonialisme. Une image qui fait peur aux blancs mais qui inspire un respect teinté d’attirance. Une image toujours plus proches de l’animal en terme de désir sexuel, de force, de violence. Et ça a marqué la transition d’un racisme sur les arabes de l’extérieur (cf. Lawrence d’Arabie,…) vers ceux de l’intérieur (immigration puis banlieue). Et les fantasmes racistes des pédés concernant des arabes sont maintenant plus empreint des clichés sur les banlieusards que sur ces jeunes hommes gorgés de soleil qui vivent près d’une oasis. Que ce soit les survet’, les basket, etc. Et j’en ai pris la pleine mesure au travail étant travailleur du sexe, et faisant uniquement de la domination au sens BDSM. (Difficile d’expliquer simplement ce que c’est mais grosso-modo toutes pratiques qui ne tournent pas exclusivement voir pas du tout autour des génitaux, que ce soit des jeux de douleurs, de contraintes, d’humiliations, et tout type de fantasme qui n’entre pas de l’entendement de la sexualité normale. Le tout avec consentement des différentes personnes bien sûr.) Quelques exemples sur des fantasmes que des clients me demandent peuvent sans doute éclaircir. Alors il y a les classiques fétiches des survêtement et baskets, qui peuvent être très précis sur les modèles (tel Lacoste, telle Air Max). Mais aussi la tournante dans une cave, la séquestration/kidnapping par « mec de banlieue » (que je ne suis pas), mais aussi être torturé par un algérien, reconnu comme étant la race supérieure, avec scénographie autour du drapeau algérien et français. Ce qui par ailleurs va tout à fait avec ce que Todd Sheppard décrit. Étonnante coïncidence d’ailleurs, j’ai commencé à lire ce livre en me mettant au travail du sexe, ce qui m’a permis d’avoir une claire idée de ce que les clients attendraient de moi. Enfin, et pour l’anecdote, j’avais un rendez-vous avec un client récemment, et pendant le rendez-vous , après lui avoir strictement interdit d’utiliser le mot beur pour dire arabe – tout comme black pour dire noir – je lui ai demandé les raisons de ses fantasmes de soumissions à des arabes. Sa réponse était qu’étant passif et soumis, deux choses bien différentes, il aimait les hommes virils, les « mâles alpha plutôt que bêta » de ses propres mots. Je lui ai donc ordonné de lire ce livre de Todd Shepard et de m’en faire un compte-rendu afin de boucler la boucle.

PDLR :Il y a cet autre bouquin de Jean Stern, Mirage gay à Tel Aviv, qui raconte aussi un peu cette histoire et qui t’as marqué je crois ? Tu veux nous en donner quelques pépites !?

Karim : Je ne sais pas si je peux en donner des pépites, mais la vision non-binaire et plein de contradictions de Tel Aviv racontée par Jean Stern est très intéressantes. Entre autre pour peut-être comprendre des rouages de l’homonationalisme qui pourront sans doute être utilisés en France et dont il nous faut comprendre les mécanismes dès à présent. Et Tel Aviv est un bon exemple d’utilisation des deux politiques de racialisation « positive » et négative des arabes. D’un côté les fantasmes des jeunes hommes d’orient sexy, ici incarné par les juifs d’orient, de l’autre les musulmans – car arabes et musulmans ne font qu’un dans beaucoup d’esprits – forcément homophobes et arriérés. Deux face d’une même pièce au final, de la même manière que les clichés racistes sur les noirs qui seraient des feignants et de l’autre côté de bons sportifs.

PDLR :Tu fais du travail du sexe en ce moment, essentiellement si j’ai bien compris en tant que dominant avec des gays/pédés blancs. Qu’est-ce qui se joue pour toi en termes de rapports entre race et sexualité dans comment se déroule tes séances ?

Karim : Alors oui c’est ce que je fais, mais il m’est arrivé d’avoir des clients non blancs, et là j’ai toujours eu une sorte de bug mentale, car je ne me voyais pas maltraiter un frère. Mais après quelques secondes de réflexion – oui ça doit aller vite -, je pense que ce serait pire de réserver ces trips aux seuls blancs. Mais bien sûr la domination par un arabe, les clichés sur les mecs de banlieues sont plutôt demandés par des blancs. Et pour moi le travail du sexe est clairement un travail, je fais ça pour l’argent et si j’ai choisit cette option de domination BDSM uniquement c’est car les clients viennent avec leur exotisation, donc fantasmes racistes, et que je le fasse comme ça, me semblait la seule option possible pour moi ; de leur mettre la misère et qu’ils payent pour ça. D’inverser les rôles le temps d’une séance. J’en profite d’ailleurs pour leur faire des leçons sur l’histoire coloniales de temps en temps, comme les interroger sur le 17 Octobre 19612 par exemple. Même si dernièrement je me lasse d’être dans ce rôle qu’on me donne, pas qu’au travail d’ailleurs, de mec dominant/actif. Alors niveau racial, c’est clairement jouer sur des poncifs à mon avantages dans ces jeux, et niveau sexuel j’avoue que ça n’existe pas beaucoup dans mon travail paradoxalement, aussi car les racistes ne m’excitent pas vraiment…

PDLR : Y’a aussi tout un tas de groupes et de communautés qui se retrouvent autour de pratiques, de fétiches, de codes et d’identités liées aux espaces et aux cultures de banlieues : jogging, TN, parking…Comment tu te retrouves là dedans toi ?

Karim : D’un côté c’est un peu le monde dans lequel j’ai grandi, le hip-hop, les survet, basket, etc. De l’autre un blanc avec des Tn, ça me semble toujours aussi étrange qu’un blanc qui dit « wallah ». Mais découvrir qu’il y avait ce monde dans la culture pédé, ça m’a fait un bien fou, car les trips cuirs/vinyl ou encore pire uniforme de flic, ne risquent pas de me faire envie. Aussi car la plupart des autres fétiches sont pour moi clairement des fétiches de blancs, genre les donjon style moyen-âge tout en bois, pierre, fer. Et avec cet exotisation de codes banlieue mais aussi finalement de personnes de couleurs j’ai pas l’impression de jouer un rôle, ou moins. Et ainsi vêtu, je constate que ça fonctionne comme signe de reconnaissance à la fois pour ma « famille » raciale mais aussi pour ma famille « pédé ».

PDLR : Dans la construction de ton identité sexuelle et politique et dans ton parcours, quels ont été les luttes, histoires, références marquantes pour toi ?

Karim : Paye ta question vaste ! C’est un peu le moment dédicaces et big up si j’ai bien compris. Alors je dirais pêle-mêle une rupture amoureuse qui m’a fait me « conscientiser politiquement » aussi stupide cette expression puisse être, un gros merci aux féministes aussi pour tout un tas de raisons. Mais au final ce ne sont pas trop des références historiques qui m’ont aidé à me construire. Mais plutôt des rêves où je baisais avec des mecs après lesquels ça m’est apparu évident que c’est « ça » qui allait prendre de la place dans ma vie désormais, même si je suis pas Golden. Je peux aussi citer les rencontres des UEEH qui m’ont beaucoup donné de force à un moment, spécifiquement dans rencontrer tout un tas de « comme moi », à savoir des pédés arabes. Le parcours migratoire de mon père, la guerre d’indépendance d’Algérie.

PDLR : Je sais que tu aimes bien l’expression « vilain garçon », mais je me demandais aussi comment tu voyais ce terme « pédé », ses forces et ses limites ? Est ce que tu l’utilises, dans quels contextes, pour dire quoi ? Est ce que tu en as une définition ou une réappropriation personnelle ? Est ce que tu préfères d’autres termes ?

Karim : Disons que la genèse de l’usage de cette expression pour moi c’est la revendication d’une masculinité hors norme, à la fois comme arabe et comme pédé. Et elle est assez souple pour que pas mal de personnes différentes y mettent le sens qu’elles veulent au final. Que ce soit des pédés, folles, trav’, mec trans, butch,… Mais clairement je ne l’utilise pas avec des novices – hétéro – qui ont déjà assez de mal avec TPG. En fonction de à qui je parle ainsi que le message que je veux faire passer, je peux utiliser pédé pour la force que ça a, mais aussi, gay, homo, bi, queer, pute,…

SUR CE QUI NOUS FAIT DU COMMUN ET SUR NOS DIFFÉRENCES…

Ce texte est initialement paru dans la brochure Certains pédés aiment la chatte…(provocations d’un pédé trans), disponible sur infokiosques.net

En tant que pédé trans qui traîne ici ou là j’ai eu pas mal d’occasions de constater que « la question trans » restait toujours un truc qui pique un peu chez les pédés.

D’un côté, certains parlent de l’identité pédé avec l’évidence implicite que tous les pédés sont nés avec une bite, ou que tous ont été perçus comme garçon depuis l’enfance – capables de t’expliquer la vraie vie des pédés sans imaginer une seule seconde que toi petit trans tu pourrais en avoir déjà une vague idée, parce que – devine-quoi ! – tu en es un !

De l’autre, des camarades cis ou trans qui avec beaucoup de bonnes intentions souhaitent « réfléchir à inclure les trans dans les contextes pédés » comme s’il y fallait mettre en place une formation théorique spécifique avant qu’un cis ne se sente à l’aise d’adresser la parole à un trans (dérive associée à cette vision : ne pas chercher à inviter des trans tant qu’on est pas sûrs d’être bien carrés). Hey ! – devine-quoi ! – nous n’avons pas besoin d’être « inclus » dans les communautés gays/pédés : nous y sommes déjà !

Deux tendances, un même constat : on dirait que reconnaître l’existence et les spécificités des pédés trans revient bien souvent à mettre des barrières séparant trans et cis et créer un genre d’étanchéité malaisante. J’écris ce texte pour essayer de décloisonner un peu ça.

Parce qu’en vérité il n’y pas de parcours type. Les spécificités de nos parcours personnels, mais aussi de nos rapports aux différents systèmes d’oppression, façonnent chez chacun un rapport particulier au fait d’être gay. Ou pédé. En fonction de nos origines : où avons-nous grandi ? Dans quels quartiers, dans quelles campagnes, dans quels pays ? À quelles ressources avons-nous eu accès ? À quelles études ? En fonction de nos revenus, de notre accès à l’emploi, de notre situation administrative. En fonction de notre langue, de notre religion, de nos pratiques culturelles : sommes-nous dans la culture majoritaire, où sommes-nous mis en minorité ? En fonction de notre état de santé, physique ou mentale. En fonction de nos corps : sommes-nous considérés comme valides ? Comme normaux ? Comme beaux ? En fonction de nos positionnements politiques.

Être cis ou trans n’est qu’un élément parmi tant d’autres qui forment la diversité de nos parcours. Nous avons tous à gagner à reconnaître nos différences de vécus et à définir nos points de convergences.

Qu’est-ce qui nous définit en tant que pédés ? Qu’est-ce qu’on a en partage ? Qu’est-ce qui fait qu’on se reconnaît les uns les autres ? Qu’est-ce qu’on cherche dans nos rencontres ? Sur quelles bases construisons-nous nos communautés ?

Être (ou ne pas être) un « vrai mec »

Celui qui a passé des heures en salle de muscu pour sculpter l’image d’une virilité infaillible.

Celui qui transpire la féminité à chaque mot prononcé, à chaque geste esquissé.

Celui qui d’une personne à l’autre sera perçu comme homme ou femme, sans trop savoir pourquoi car les normes de genre varient en fonction de nombreux paramètres tels que la classe, la culture d’origine, la subjectivité personnelle.

Celui dont l’homosexualité est insoupçonnable, jusqu’au moment où il lui faut nommer ses attirances.

Celui qui a du mal à être cru quand il se dit trans et/ou gay tellement « il a pas l’air ».

Celui qui cherche l’amitié des filles pour échapper au monde des hommes.

Celui qui traîne depuis toujours en « bande de gars ».

Celui qui a cultivé soigneusement sa masculinité, essayant de correspondre à ce que ce monde attendait de lui en tant que mec, espérant avoir une chance de quitter les rangs des monstruosités. Le cis qui ne voulait plus être la cible des persécutions de son collège ; le trans qui ne voulait plus être ramené sans cesse à une identité « femme ».

Celui qui a baissé les bras avant même le début de la course, sentant qu’il n’y avait pas ses chances tant son corps se refusait à imprimer ces gestes, ces postures.

Celui qui n’a jamais eu l’idée de jouer le jeu et a été visible en tant que pédé, folle, queer, trans, portant ses manières « efféminées » comme une fierté – ou simplement comme un état de fait.

Et beaucoup d’entre nous sont le mélange de tout ça, choisissant avec soin les zones d’exposition et celles de dissimulation.

Ce que nous avons en commun, c’est d’avoir été construits dans ce monde-là, par les mêmes mythes et imaginaires étriqués, par les mêmes impératifs à correspondre aux stéréotypes masculins. Des images de masculinité qui diffèrent selon d’où on vient – mais se rejoignent dans notre impossibilité à y correspondre. Qu’on nous ait considéré comme garçons ou comme filles nous avons évolué dans cette absence de représentations positives des gays, cherchant parfois désespérément à trouver une image qui nous ressemble. Être trans ne change rien à cela. Être assigné.e fille ne donne pas accès à un catalogue différent : on bricole avec les mêmes codes et les mêmes injonctions – et aucun de nous, trans ou cis, ne sera jamais Clint Eastwood.

Ce que nous avons en commun c’est que nous nous sommes fabriqués avec cette conscience diffuse de notre décalage avec les normes de genre – car nous savions vivre dans un monde régi par l’équation homme = bite = comportements dits masculins = attirance pour les femmes. Peut-être pour certains leur érotisme est le seul critère qui les a privé du statut de mec accompli. Pour d’autres nous échouons à chaque partie de l’équation.

Visibilités et répression

Celui dont la présence dans l’espace public est rythmé par les injures : « pédale », « tapette ».

Celui qui, parce qu’il est trans, vit presque un soulagement à se faire traiter de pédé, parce qu’au moins cela prouve qu’on ne l’a pas ré-assigné femme.

Celui qui se fait dégager de chez ses parents à l’âge de 16 ans parce qu’ils/elles ont appris son homosexualité ou sa transidentité.

Celui qui a vécu relativement à l’ « abri » de l’homophobie, parce qu’il a eu accès à des espaces communautaires, militants ou commerciaux, qui lui permettaient d’être « vraiment lui-même ».

Celui dont on ne veut pas au repas de famille – pas seulement parce qu’il risquerait d’amener un partenaire inconvenant mais parce que sa simple présence est une insulte à la bienséance, une atteinte à la pudeur.

Celui qui fait rupture avec toute sa vie passée pour s’installer là où l’anonymat lui permettra de vivre son homosexualité, et/ou sa transition.

Celui qui est attaché à ses racines, à son quartier, à sa campagne, à sa bande de potes qu’il a gardé depuis l’école primaire, à sa famille, aux solidarités qui existent dans sa communauté – qui a appris à composer avec un monde hétéro-cis et qui ne prendra pas le risque de mettre ça en péril par un coming-out.

Celui qui comprend qu’il est pédé à force de se faire traiter de pédé.

Celui qui se fait virer de son taf parce que « ça se sait ».

Celui qui, invisible, se retrouve coincé dans la complicité tacite hétéro-cis dans laquelle on le pense inclus.

Celui qui cloisonne sa vie entre les espaces où il est connu comme pédé ou comme trans et ceux où il ne l’est pas – avec parfois une telle angoisse que les cloisons ne tombent.

Celui dont la famille est « ouverte » et « tolérante » ou bien dont les parents sont elleux-mêmes gays (si si ça arrive !).

Celui qui fait sa transition sans « changer de vie » et qui affronte la succession des coming-out au boulot, dans ses cercles affectifs, auprès de ses gamin.e.s, etc.

Celui qui fait un couple avec une meuf juste pour avoir la paix et s’échapper un peu du regard suspicieux porté sur lui par ses proches.

Celui qui se voit contraint à un suivi psy, imposé par sa famille ou par le monde médical, pour « parler de ça ».

Celui dont le coming-out, gay ou trans, mettrait la vie en danger.

Celui pour qui les espaces de drague gay sont des refuges parce qu’ils sont un endroit où il se sent accepté.

Celui pour qui ces mêmes espaces sont dangereux, parce qu’il risque d’y être confronté à la haine ou au mépris, en raison de sa génitalité, de son statut sérologique, de son corps non-conforme, de son inadaptation au normes de baisabilité.

Celui qui y vit l’exotisation de son origine sociale, de sa couleur de peau, de son accent.

Celui qui, infantilisé par le corps médical, doit batailler ou se soumettre pour obtenir le traitement dont il a besoin.

Celui qui se cache.

Celui qui se clame.

Celui qui se déguise en hétéro-cis pour réussir à louer un appartement.

Celui pour qui les questions de se dire et se visibiliser se cumulent : en tant que gay, en tant que trans, en tant que séropo, bipolaire, toxico, entendeur de voix, etc.

Celui qui, vivant une transition, ne peut pas échapper au statut de monstre visible.

Celui qui affronte toutes les situations de discriminations ou d’invisibilisations subies au quotidien avec humour, avec rage – tirant sa force de sa capacité à bousculer les autres dans leurs représentations.

Ce que nous avons en commun, c’est de nous confronter à cette question : allons-nous dire ou pas, essayer de dissimuler ou revendiquer ? Allons-nous nous outer auprès de nos familles ? De nos ami.e.s ? Dans les cercles militants que nous fréquentons ? Sur notre lieu de travail ? Auprès de nos amants potentiels ? Et quand se cacher est impossible, comment allons-nous gérer la confrontation ? Pour chaque contexte, quels sont les risques que nous encourrons ? Pour notre santé, pour notre sécurité, pour notre survie économique, pour la préservation de nos différentes communautés d’appartenance, pour notre estime de nous-mêmes ?

Ce que nous avons en commun c’est que quelque soit la manière dont nous répondrons à ces questions, elle sera lourde de conséquences.

Sexualités et corporalités marginalisées

Celui chez qui a émergé dans son adolescence de garçon cis un désir dont il a perçu intuitivement le caractère tabou.

Celui dont l’attirance pour les mecs étaient perçue comme normale, puisqu’il était une fille, désir qui ne devient coupable que lorsqu’il est « trop » et le place dans la catégorie « salope ».

Celui qui a découvert/accepté ses attirances gays après des années et des années de vie hétérosexuelle – épanouie ou non.

Celui qui ne baise pas.

Celui qui n’en a pas envie.

Celui qui aime la bite.

Celui qui risque une grossesse.

Celui pour qui la sexualité est un espace d’empowerment, de reprise de pouvoir, de fierté et d’acceptation de soi.

Celui qui a fait une phalloplastie ou une metoidioplastie (meta pour les intimes).

Celui qui recherche l’amour. Le couple. La fidélité.

Celui qui baise à tout va.

Celui qui est coincé. Pour qui (re)prendre du pouvoir dans sa vie sexuel est un défi. Ou un impossible.

Celui qui a une prostate, un vagin, un dicklit, une bite – et qui les met en jeu ou non dans ses échanges sexuels.

Celui qui se prostitue.

Celui qui n’aurait jamais pu être hétéro ou cis – parce que c’est justement dans son décalage avec la normalité qu’il trouve son existence, dans ce même décalage que naît son érotisme.

Celui qui n’est pas sur le marché du sexe, et pour qui être pédé s’incarne dans le rapports aux autres, dans la sociabilité, dans la manière d’agir – bien plus que dans la sexualité.

Celui sur qui l’entourage fait peser constamment l’injonction à « se faire des meufs », pour prouver une masculinité déjà douteuse.

Celui pour qui le sexe a été le terrain de nombreuses violences subies.

Celui qui est la cible des campagnes de prévention VIH/IST et celui qui ne l’est pas.

Celui pour qui la masculinité n’est pas une question de génitalité et qui refuse de trier ses partenaires potentiels en fonction de ce qu’ils ont entre les jambes.

Celui qui en tant que trans ne baise qu’avec des trans parce que les mecs cis représentent une menace.

Celui qui a du mal à se foutre à poil parce qu’il a la conscience de la non-conformité de son corps : parce qu’il a des seins, parce qu’il est gros, parce que son corps porte cicatrices et stigmates.

Celui qui a été « hétéro », « hétéra » ou « gouine ».

Celui qui, en plus d’être pédé, a des désirs honteux, relégués au rang de perversions.

Celui qui l’a toujours été.

Celui qui l’a découvert.

Celui qui l’est devenu.

Ce que nous avons en commun c’est de ne pas être hétéros. C’est notre incapacité à correspondre à ce qui est attendu de nous en tant qu’hommes, c’est de vivre constamment le rappel diffus à l’ordre hétérosexuel. Et à partir de là, un tas de privilèges auxquels nous n’avons pas accès.

Ce que nous avons en commun c’est la conscience de notre anormalité et la nécessité de se forger des imaginaires qui nous redonnent de la valeur.

Ce qu’on peut avoir en commun c’est nos visions du monde et les luttes que nous voulons mener.

Reconnaître le système genre comme notre ennemi commun

Pour beaucoup de trans, pédés ou non, c’est par le biais de l’insulte homophobe que nous sommes attaqués. Parce que le catalogue d’injures est plus fourni que celui de la transphobie. Parce que pour nos agresseurs cela ne fait pas vraiment de différence. Une bonne part de la haine que nous subissons en tant que pédé (cis ou trans) ne repose pas sur la sexualité mais sur l’expression de genre : le « sale travelo » qu’on nous crache au visage ne se soucie pas d’avec qui on baise. Il repose uniquement sur notre posture, notre démarche, nos vêtements, notre forme de corps, nos intonations, notre gestuelle – tous ces signes capables de trahir notre trahison. L’insulte signifie : « je ne te reconnais pas comme homme et je te méprise de ne pas jouer le jeu ». Elle signifie : « sale traître ».

Parce que pour beaucoup d’entre nous, être pédé est bien plus qu’une question de cul : c’est une question de rapport à la masculinité, la nôtre et celle des autres, de manières d’interagir avec les hommes, avec les femmes, de comment nous fabriquons notre sociabilité et notre affectivité. Ce qu’on peut avoir en commun, c’est refuser de réduire le fait d’être pédé à une question de sexualité. C’est reconnaître que nous avons un problème avec le système de genre et sa binarité. C’est reconnaître notre ennemi commun et lui faire face ensemble.

Dés-essentialiser nos identités

Pour certains trans il peut être difficile de se définir par une orientation qui place le dualisme de genre au centre – parce que nous le subissons trop, parce que nous ne voulons pas le renvoyer à la gueule des autres trans, Ft… ou Mt… Parce qu’on ne va pas aller vers des définitions de nous qui nient des positions trans, parce que nous-mêmes considérons souvent plus facilement que les cis d’avoir des relations sexuelles ou des camaraderies avec des trans. Et pour ceux d’entre nous qui se reconnaissent comme pédés, beaucoup d’éléments se chevauchent entre ce que nous partageons entre pédés et ce que nous partageons entre mecs trans, pédés ou non. Ce que nous pouvons avoir en commun, c’est affiner notre vision de ce que nous partageons et mettre en place les alliances qui y correspondent.

Reconnaître le statut d’homme comme une position sociale. Reconnaître la diversité des manières d’être un mec, en fonction de nos parcours spécifiques et multiples. Reconnaître que la question d’être pédé n’est pas une question d’homogénéité de vécus. Qu’elle n’est pas tant la question de « d’où on vient » que celle de « quelle place on occupe dans ce monde ». Sortir des discours universalisants de type « nous les pédés », parce qu’on n’est pas le même pédé selon qu’on est trans ou cis, qu’on est né ici ou ailleurs, qu’on a grandi dans un milieu social ou un autre, qu’on a été entouré de nos pairs ou pas.

Dés-essentialiser nos identités, c’est arrêter d’associer le fait d’être pédé à celui d’être « né homme ». C’est aussi les dé-génitaliser, défaire nos représentations de la masculinité liée à la bite. Parce que ce que nous pouvons avoir en commun c’est un même intérêt à faire exploser cette vision de l’Homme telle qu’on nous l’a présentée dans les manuels de biologie, dans les films qui ont marqué notre jeunesse, dans les discussions d’« homme à homme ». Parce qu’aucun d’entre nous ne peut rentrer dans cette fameuse équation homme = pénis = virilité = hétéro – nous avons tous intérêt à bousiller l’équation.

Trahir la complicité hétéro-cis

Créer d’autres manières d’interagir avec les hommes hors de la rivalité et de la compétition, ne pas se faire les complices passifs du mépris institué envers les meufs et les tapettes, ne pas jouer le jeu de la virilité. Ce qu’on peut avoir en commun c’est la nécessité de fracasser l’hétéro-cis-sexisme depuis notre position de mecs. Mettre en commun nos stratégies, les petits trucs qu’on a trouvé chacun pour briser cette complicité malaisante qui s’installe à notre insu quand on est pris pour des « vrais mecs ». Partager les trucs qu’on a développés pour agir en solidarité avec des femmes exposées aux violences sexistes sans reproduire un schéma du « mâle sauveur ». Chercher des alliances et des solidarités avec celles et ceux avec qui nous partageons l’oppression patriarcale : femmes, trans (Mt… ou Ft…), gouines, intersexes, bi.e.s, autres mecs « ratés » (en raison de leur racisation, de leur handicap, de leur psychiatrisation, etc.).

Bâtir des communautés

Ce qu’on peut créer en commun c’est de l’empowerment : se dire qu’on est beaux et forts et célébrer nos existences et nos résistances. C’est la nécessité de construire des communautés qui nous renforcent, qui nous soutiennent, qui nous permettent de se dire, de s’expérimenter, et de se confronter. Et de trouver des pairs parmi les pairs, de se donner des occasions de rencontres avec d’autres pédés trans, d’autres pédés arabes, d’autres pédés prol’. C’est se reconnaître mutuellement, se donner de la place, de la valeur. Créer du commun, une histoire – des histoires – et les rattacher à d’autres qui les croisent : celles des gouines, celles des résistances à la colonisation, celles des luttes anti-psy, celles des combats contre le capitalisme et l’impérialisme.

Refuser l’assimilation

Ce qu’on peut avoir en commun c’est notre envie de célébrer ces masculinités dévoyées, perverties, corrompues.

D’affirmer notre incompatibilité avec ce monde. De porter notre homosexualité et/ou notre transidentité pas seulement comme l’expression de notre moi profond mais comme une position politique, une critique de l’ordre social. Parce que pour certains de nous, nous remettons en cause les structures de ce monde : le racisme, le sexisme, le capitalisme, la démocratie. Parce que ce que nous voulons ce n’est pas la GPA ou l’accès aux privilèges qui sont ceux des minorités dominantes. Nous ne voulons pas faire une victoire du coming-out d’un PDG de multinationale, pas plus qu’une alliance avec un flic gay.

Nous ne voulons pas nous asseoir à la table des grands. Nous ne voulons pas qu’on nous donne une place. Nous ne voulons pas nous aligner sur un discours intégrationniste et devenir des « normaux comme les autres ». Nous ne voulons pas valider une vision raciste, néo-colonialiste et petite-bourgeoise de la « diversité », de la « laïcité », de la « citoyenneté ». Ce qu’on peut avoir en commun, c’est notre refus d’être « guéris » ou « intégrables ». Notre refus d’être « acceptés » ou « tolérés ». Ce qu’on peut avoir en commun c’est un désir ardent de foutre en l’air l’ordre social.

Réfugié, Pédé, Communiste et pas que…

Entretien avec Shams Tebrîzî pour PD la revue

Rencontre avec Shams Tebrîzî à Saint-Denis, autour d’un thé et d’une cigarette, dans les bruits des sirènes de pompiers et le vacarme de la ville, entre les rires et le plaisir d’une rencontre qui prend son temps. La discussion s’engage dès le départ sur le choix du pseudo, en hommage à un personnage dépeint par la romancière turque Elif Shafak dans Soufi mon amour, un livre qu’on a aimé tous les deux, mais qui a eu pour Shams, une saveur particulière. Et c’est le moment où je me rends compte que j’ai pas mis en route l’enregistreur !

PD la revue : Tu étais en train de raconter comme Soufi mon amour avait changé ta vie.

Shams : Ouais. C’est déjà allumé là ?

PDLR : Oui. Mais bon on s’en fout, on peut couper tout ce qu’on veut après. C’est pas en direct !

Shams : Ah bon ? Je vois beaucoup de fils là, branchés…

Oui c’est un bouquin qui m’a marqué, qui m’a poussé à prendre des décisions importantes dans ma vie, et m’a aidé à comprendre plein de trucs. Et ouais, je peux dire qu’il y avait un avant et un après ce roman. Je l’ai conseillé à plusieurs personnes, je l’ai acheté à ma mère pour son anniversaire, je l’ai conseillé à des ami.e.s, j’ai eu des bons retours. Donc, ben oui, Shams c’est ce personnage dont on est pas sûr d’ailleurs de son existence, historiquement est-ce qu’il a vraiment existé ou pas ? Il y a une tombe à Tebriz en Iran, on ne sait pas vraiment si c’est lui ou pas mais la légende dit que c’est peut-être lui. Moi je m’identifie à ce personnage.

PDLR : C’est pas dit clairement dans le roman qu’il est homosexuel mais on comprend…

Shams : Son homosexualité ou la cause homosexuelle dans le roman pour moi c’est accessoire, c’est pas le plus important. Moi je l’ai lu dans une période critique de ma vie, le passage de l’islam à l’athéisme ça m’a pris du temps – deux à trois ans de réflexion et de remises en question de plein de trucs, c’était pas facile. Ce roman-là est venu au bon moment et m’a beaucoup aidé. Je considère que j’ai un côté soufi dans la vision de l’existence humaine, qu’il existe peut-être une forme de dieu qui n’est pas déconnectée de sa création. Ce dieu serait incarné dans sa propre création, que ce soit un arbre, un être humain, un animal ou les planètes. J’apprécie aussi la vision soufi de l’enfer et du paradis, leur notion de l’amour de l’humanité tout entière. Chez les soufis on considère aussi que la religion, quelle qu’elle soit, peut être un frein et une barrière entre le croyant et son dieu. Après l’histoire au niveau relationnel entre Shams et Rûmî, oui on peut déduire qu’il y avait un truc.

PDLR : En tout cas il y a beaucoup de tendresse, ils parlent d’amour tout le temps, d’admiration…

Shams : Et de sacrifices aussi. Voilà c’était ça Rûmî.

PDLR : Toi tu t’es plutôt identifié à Shams.

Shams : On a découvert Shams à partir du premier livre de poésie écrit par Rumî qui s’appelle Mathnawî, je ne sais pas exactement ce que cela veut dire en français. Mathnawî : poème de Shams Tabrîzî. Donc on a découvert qu’il y avait Shams qui a fasciné Rumî, qui l’a poussé à quitter le rôle de prêcheur religieux pour devenir un poète plein d’amour et plein de tendresse. Dans le roman il y a une description de Shams comme quelqu’un grand de taille, il a les cheveux longs, il met comme on dit chez nous du khôl, de la teinte noire dans ses yeux. Quelqu’un qui fout le bordel là où il va, voilà, quelqu’un qui est d’ici et qui est de nulle part. Moi je me retrouve complètement dans ce personnage…

PDLR: Ahaha ! Oui, à part les cheveux longs…

Shams : J’en avais ! Les boucles d’oreilles aussi ! J’ai fait les boucles d’oreille suite à l’image que je me faisais de lui !

PDLR : Ça fait partie des décisions importantes que t’as prises après la lecture du livre ? Quoi d’autre à part les boucles d’oreilles ?

Shams : J’avais démissionné de mon boulot, j’ai fait le tour du Maroc avec le minimum. J’avais d’ailleurs un bouquin avec moi, c’était un autre soufi, c’est Ibn Arabi. Du coup je l’avais avec moi et en gros c’était un voyage pendant quatre mois. J’avais juste mon sac à dos et une tente, du coup je dormais dans la forêt, dans le Sahara, dans le désert, dans des stations-service, dans des confréries religieuses, et je vivais avec le minimum. J’ai beaucoup marché. Sur les 4000 kilomètres que j’ai traversés, j’ai fait 300 et quelques kilomètres à pied. J’ai perdu du poids pendant ce voyage, j’ai appris plein de trucs, j’ai été poussé à l’extrémité de mes peurs, de mes joies, de mes mélancolies. À mon retour c’était la question « et après, et alors ? »

Oui, on peut pas dire que tout ça c’est grâce au livre, mais le roman a contribué à tout ça.

PDLR: Et les questions de sexualités pour toi, c’est au même moment ou c’est plus tôt ?

Shams : Non, là c’est 2015. Les questions de sexualité pour moi ça a commencé en 2008, 2009, quand j’étais encore ado. Donc…

PDLR: Ça m’intéresse ça, c’était la première question que j’avais parce que la revue s’appelle PD la revue, alors je me demandais si ce terme te parlait, si tu l’utilisais, si tu utilisais d’autres termes. Quand tu as grandi et que tu as commencé à assumer des choses sexuellement, c’est quoi les mots et les références qui t’ont marqué ?

Shams : Le terme « pédé » je l’ai découvert dans mon enfance, au début de mon adolescence. C’était pareil au Maroc, on l’utilisait que ce soit dans le darija, le dialecte marocain, ou carrément on utilisait le mot français « pédé ». Pour moi c’était une insulte comme d’autres, une insulte pour se moquer de celui ou celle –surtout celui– qui est pédé. Après, l’utilisation du terme ici en France a une autre connotation dans le milieu militant. En arrivant, j’ai appris qu’il y avait des militants pour la cause lgbt+ qui l’utilisaient, souvent des pédés qui se définissent comme pédés.

Moi j’étais si tu veux un petit peu méfiant avec le terme, mais je l’ai utilisé moi-même quand j’étais une fois en colère face à quelqu’un, je me souviens pas trop mais c’était une discussion sur l’homosexualité, tout ça. Du coup, il a dit « pédé » et j’ai dit « et alors ? Moi je suis pédé et alors ? » Oui je me souviens, c’était un ami, enfin une connaissance vite fait, et il m’a dit « oui, les pédés, tout ça », il faisait des blagues. Moi j’étais un petit peu véner, je lui ai dit « alors moi j’suis pédé, et j’tencule, d’ailleurs t’as un beau cul, j’suis pédé je baise des mecs t’as vu ! Ahaha ! » (On se tord de rire un peu parce que c’est drôle.) Bon j’étais énervé, j’ai eu ma petite vengeance, même si le propos est un petit peu crade…

Ouais, moi j’ai pas de problème avec le terme. Mais surtout je pense qu’il ne faut pas qu’on porte de jugements sur les pédés qui ne l’utilisent pas. Chacun, selon son degré de… comment dire… d’estime de soi et selon ses convictions, a le droit de s’appeler « homosexuel », « gay ». Et en tant que militant.e.s on a pas vraiment le droit, il faut surtout pas porter un jugement. Dire que c’est un terme homonationaliste, homo-capitaliste, américain machin… Certes c’est notre analyse, mais je pense qu’il faut qu’on laisse les gens découvrir et définir eux-mêmes ce qu’ils veulent. C’est l’auto-identification, l’auto-identité.

PDLR : Est ce qu’il y avait d’autres termes quand tu étais plus jeune au Maroc qui étaient utilisés ?

Shams : « Pédé » en darija c’est « Zamel ». Il y avait aussi des prénoms féminins avec lesquels on appelait des mecs… je vais dire «des mecs efféminés». On ne sait pas s’ils sont gays ou pas, mais dans ma culture et ma société, les questions d’identité de genre et d’orientation sexuelle sont souvent confondues. Alors on dit qu’il y a les hétéros qui sont normaux, et les autres, les pédés. Les termes « lesbiennes », « trans », « assex », « intersexes » ne sont pas très connus.

PDLR : Toi tu disais que tu as commencé à avoir des histoires avec des garçons en 2008/2009. Comment ça s’est passé ? Si t’as envie de raconter…

Shams : Des histoires… Il y a eu la première histoire avec un mec en 2009, juste après mon coming out, c’était ma première relation, et ma première expérience sexuelle avec quelqu’un. C’était ma première relation, j’avais 17 ans, c’était avec un mec qui avait 25 ans, et c’était un truc pendant l’été, donc ça a duré deux, trois mois vite fait. Après je suis rentré dans ma ville, c’était l’année du baccalauréat. À ce moment-là, j’ai cessé toute rencontre, je me suis concentré sur l’année de terminale, et l’année d’après, j’ai recommencé à rencontrer des mecs.

PDLR : Et tu m’as dit qu’après rapidement tu t’étais mis à militer sur ces questions et sur d’autres questions. C’était le début de ton engagement politique radical ?

Shams : Non c’est lié, mais ce n’est pas la cause homosexuelle mais plutôt la cause politique qui a précédé. Mon engagement a commencé en 2007-2008 quand j’ai rejoint l’AMDH (Association Marocaine des Droits Humains). Après j’ai commencé à lire un petit peu de théorie marxiste, j’étais sympathisant avec le Parti Marxiste Marocain (Voie Démocratique). En regardant ce qui se passe dans le monde, en essayant de comprendre que ce qu’on vit c’est pas une fatalité, qu’on peut changer les choses, qu’on doit les changer. Au début de mon engagement pour la cause lgbt, je disais « la cause gay », mais avec le temps j’ai développé que c’était « la cause lbgt+ », qu’on pouvait ajouter « a » et « p » et plus, donc je dis lgbt+!

Mais mon vrai engagement pour la cause lgbt c’était pendant le début du « printemps arabe » et les mouvements sociaux qu’a connu la région début 2011, avec au Maroc le mouvement du 20 février 2011. On a essayé, nous les militants progressistes de gauche, de s’imposer en quelque sorte dans le milieu militant, qui allait des islamistes à la gauche radicale, en passant par les libéraux et la gauche favorable à une monarchie parlementaire. Par exemple dans les manifestations on s’opposait aux slogans islamistes et à la non mixité homme/femme pendant les cortèges, parce que les islamistes voulaient imposer que les femmes restent derrière les hommes. La vision de la société portée par les islamistes n’incluait pas la question des libertés individuelles. La liberté de culte, de croyance, de non croyance, les libertés sexuelles, tout ça c’était vraiment marginal pour eux. Nous on disait que le changement radical des choses au Maroc devrait aussi passer par un changement dans les idées au sein de la société. Du coup on a commencé à poser ces questions là. Ça a duré jusqu’en 2013. Cette année-là je me suis retiré. Le mouvement a été étouffé, assassiné par le pouvoir et par la lâcheté de certaines forces politiques. Il y avait un état de désespérance généralisée, on a vécu les arrestations, les morts, et il y a eu beaucoup d’exilé.e.s…

À ce moment-là, on a vu la montée d’autres collectifs qui militaient sur les questions des libertés individuelles. Le premier, qui existait depuis 2009, c’était le MALI (Mouvement Alternatif des Libertés Individuelles) qui parlait de toutes les libertés individuelles, de la question du jeûne, du ramadan, des croyances, de la liberté vestimentaire des femmes etc. Et puis il y a eu la naissance d’un collectif dont j’étais proche. C’est le collectif ASWAT. Ça veut dire « des voix ». Et puis il y avait l’autre : AKALIYATE, qui signifie « minorités ». Ce sont surtout ces deux derniers collectifs qui ont mis en avant les questions de sexualités, et d’identités de genre. Ils étaient à l’avant-garde de cette lutte. Enfin, la troisième étape de mon militantisme au Maroc c’est quand j’ai rejoint un journal dans lequel on parlait de ces sujets-là. C’était un journal avec une ligne éditoriale pro-libertés individuelles. C’était une seule plateforme avec deux journaux, Tanger Magazine (qui n’existe plus d’ailleurs car il a été censuré par le pouvoir) et puis ragap.fr. C’est un truc un peu capitaliste, en gros c’est une plateforme de réservation des restos, voyages, hôtels pour les gays. Moi j’étais chargé de rédiger des articles sur la communauté. Donc en gros c’était ces trois étapes avant d’arriver en France.

PDLR : Et ASWAT t’as milité avec elles et eux ?

Shams : Au moment où j’ai pris contact avec eux, j’étais à Tanger alors qu’eux étaient à Rabat. Je me souviens de l’article que j’avais rédigé sur ASWAT, c’était après l’attentat d’Orlando aux États-Unis qui a visé une boîte gay. C’était un moment très spécial et paradoxal en même temps, parce que le roi du Maroc avait exprimé ses condoléances à Barack Obama. La couverture que les militant.e.s ont trouvé pour faire un sit-in en solidarité, c’était de rendre hommage aux victimes sans dire qu’elles étaient gays. Du coup le pouvoir ne pouvait pas interdire la manif. Et ça a coïncidé avec la période des marches des fiertés. C’est la première fois qu’il y a eu un rassemblement de la communauté devant le parlement à Rabat. Ils sont venus avec les pancartes revendicatives pour la cause, avec des bougies, un drapeau arc-en-ciel et tout ça. Bien sûr les ennemis de la cause et le pouvoir ont dit qu’il s’agissait d’une une couverture médiatique pour sortir dans l’espace public. C’est à ce moment-là que j’ai pris contact avec les camarades du collectif. J’en ai rencontré certain.e.s ici en France. Maintenant ASWAT c’est un magazine sous forme de site web. Avant c’était un fichier PDF d’une dizaine de pages téléchargeable une fois par mois. Il traitait l’actualité LGBT, au Maroc et dans le monde arabe. J’ai participé la dernière fois en janvier 2017 et l’année dernière j’ai rédigé deux, trois articles.

PDLR: Et toi les choses que tu portais dans ce journal, c’était surtout du journalisme où tu racontais ce qui se passait, ou tu formulais aussi des revendications ?

Shams : C’était des chroniques. La première c’était un édito sur la rentrée littéraire et la relance de la revue. Elle avait été interrompue car les militant.e.s avaient chacun.e des trucs à faire. On a décidé de relancer le truc en janvier au moment de la rentrée littéraire. On voulait que le magazine ASWAT prenne une place dans la rentrée littéraire comme magazine édité par des Marocain.e.s sur la cause lgbt+. L’autre chronique portait sur l’article 489. C’est l’article du Code pénal qui pénalise l’homosexualité au Maroc. C’était une critique du double discours tenu par le pouvoir marocain, qui consiste d’une part à signer et ratifier toutes les conventions et les accords internationaux concernant les libertés individuelles et les renforcements des droits humains ; alors qu’il n’y a pas d’adaptation du Code pénal qui date de l’époque coloniale et post-coloniale, et qui reste répressif. C’était une dénonciation du deux poids deux mesures que le pouvoir met en place. C’était à l’époque d’une montée des agressions contre les personnes gays et lesbiennes au Maroc. Il y avait plusieurs agressions par des passants dans la rue, avec parfois les forces de l’ordre comme complices. Donc il fallait tirer la sonnette d’alarme. D’ailleurs c’est cette même période où il y a eu le plus grand nombre de réfugié.e.s marocain.e.s qui demandaient l’asile à cause de ces questions là : 2015-2017. C’était une période très dure et ça l’est toujours. Il y a eu aussi des agressions contre les femmes qui portaient des jupes pendant le ramadan, des agressions contre les personnes qui ne font pas ramadan… C’est aussi l’affaire de Beni Mellal. Il y avait deux personnes qui étaient chez elles,tu vois, deux mecs. On a dit qu’ils étaient homosexuels, et on est rentré chez eux, à la maison, on les a tabassés, filmés, nus dans leur salon, et ils ont été hospitalisés. Le procureur du roi de la ville a mis en garde à vue les agressés et pas les agresseurs. Il y a eu aussi les femen qui sont venues poitrines nues devant le tribunal, tous les médias en ont parlé. Il y a eu un truc étonnant c’est le nombre des avocats qui se sont portés soutien pour les victimes : il y avait à peu près 80 avocats, et l’opinion publique a changé cette fois. Ils ont mis en prison les agresseurs et ils ont relaxé les victimes. À la fin du procès, les agresseurs ont été condamnés à 6 mois avec sursis, et pas de condamnation contre les victimes. C’est une chose qu’on peut considérer comme normale mais c’est la première fois au Maroc que ce n’est pas la victime qui est condamnée. Au Maroc, si tu dis que tu t’es fait tabasser ou insulté parce que tu es gay, tu risques entre 6 mois et 3 ans de prison. Cette fois-ci, la justice a certes condamné avec sursis, et on espérait plus, mais au moins elle a condamné, et n’a pas pris en compte le fait que les victimes étaient homos. Et je pense qu’une partie de l’opinion publique a basculé depuis cette affaire. On va pas dire qu’ils sont devenus gay friendly mais au moins ils disent maintenant qu’il y a une loi et que seul l’État est habilité à appliquer la loi, et que la rue ne peut pas faire sa propre justice. C’est une affaire qui a beaucoup fait parler les gens et les médias. Il y a en eu d’autres.

PDLR : Tu parlais de l’exil. Toi tu es parti du Maroc, tu disais que d’autres activistes sont parti.e.s à ce moment-là. Ont-ils/elles demandé l’asile en tant que lgbt ou pas nécessairement ?

Shams : Moi c’était les deux : par rapport à mon homosexualité mais aussi à mon engagement politique, et à la question de l’athéisme. Parce que si t’es né au Maroc, t’es forcément musulman sunnite hétéro par défaut. Moi je répondais à tous les critères de l’asile : j’étais persécuté, j’avais d’autres craintes de persécutions, liées à mon orientation sexuelle, à mon engagement politique contre le pouvoir, à ma liberté de culte et de conscience. Pour d’autres c’était seulement la question politique. Pour d’autres c’était la question de l’orientation sexuelle et de la politique. Ce qui est marquant c’est que souvent les personnes qui ont demandé l’asile pour des questions liées à l’homosexualité (au moins ceux et celles que je connais) étaient engagées politiquement. Moi je suis arrivé, j’ai demandé l’asile, et après c’est la procédure en France, préfecture, ofpra tout ça, et j’ai finalement obtenu le statut de réfugié.

PDLR : Il a fallu que tu racontes ton homosexualité, pour convaincre les gens de l’ofpra ? Comment ça s’est passé ça ?

Shams : En fait l’enjeu c’est de répondre d’une façon permanente à trois questions auxquels tout demandeur d’asile est confronté. Il faut prouver que la persécution et/ou la crainte de persécution vise la personne à titre individuel et directement. Ça ne suffit pas de dire « je suis gay et l’homosexualité au Maroc est punie par la loi ». Il faut prouver en permanence que tu as subi cette persécution et que tu crains de la subir. La deuxième question c’est : pourquoi l’État ne peut pas te protéger ? Dans mon cas c’est l’État lui-même qui est agresseur. La source de menace c’est l’État et la société. La troisième question c’est : qu’est ce que le demandeur d’asile craint s’il revient dans son pays ? Après la procédure, il faut s’enregistrer devant la préfecture en tant que demandeur d’asile et une fois que la demande d’asile est prise en compte par l’ofpra, on a 21 jours pour rédiger un récit où tu racontes ta vie et les raisons de la demande d’asile. Après tu envoies le récit avec des preuves et tu attends la convocation à l’entretien. Pendant l’entretien tu as l’officier de protection qui est devant toi et tu as le droit de choisir une tierce personne, du milieu associatif ou juridique, qui n’a pas le droit de parler, sauf à la fin pour faire des remarques sur la forme de l’entretien et pas sur le fond. Du coup pendant l’entretien, il y a des questions, c’est un interrogatoire, sur l’identité civile, sur la vie, sur le parcours. Après on rentre dans le récit, on le détaille… et voilà. Si t’as d’autres preuves tu les ramènes avec toi, le jour de l’entretien. Et à la fin de l’entretien, on te dit « vous aurez une réponse », mais tu sais pas dans combien de temps.

PDLR: Quel regard tu portes sur ce moment toi, comment tu l’as vécu ?

Shams : En fait je sais pas si j’ai eu de la chance parce que j’avais entendu d’autres témoignages sur ces entretiens, des gens qui disent que c’était affreux. Moi j’avais le privilège de parler français, j’avais pas besoin d’un traducteur, d’un interprète. Par contre d’autres ont vu que l’interprète ou le traducteur n’était pas à la hauteur, ne disait pas ce qu’ils voulaient dire exactement. Que l’officier face à eux n’était pas là comme son poste l’indique comme « officier de protection », pour protéger et comprendre, il n’était pas dans l’empathie mais plutôt dans l’état d’esprit de trouver la faille. Moi je considère que j’ai eu de la chance, c’était un officier « sympa », qui posait des questions, comme dans cette interview-là, me laissait le temps de répondre. J’avais zéro stress, je me suis pas trouvé dans l’obligation de prouver ou de me justifier. Je répondais cash aux questions. J’ai eu de la chance, forcément c’est sûr c’était pas le cas pour tout le monde. Pour moi ça s’est bien passé, ça a duré 2h, 2h30 d’entretien et à la sortie il y avait une juriste de la cimade qui m’accompagnait et qui m’a dit « je pense que tu vas avoir le statut ». C’est aussi le sentiment que j’ai eu. J’ai dit ce que j’avais à dire, ce que j’avais vécu, j’ai rien inventé, c’était pas des questions intimidantes. Je dis pour moi, car pour d’autres c’était pas le cas malheureusement, mais moi je me suis senti bien dans l’entretien.

Ce qui était dur et qui l’est toujours d’ailleurs pour moi, ce sont les conditions matérielles d’accueil des réfugié.e.s. Par exemple moi j’avais pas le droit de travailler et j’ai pas bénéficié du logement, pendant toute la période de demande d’asile. Aussi il y avait une certaine inquiétude après l’entretien dans l’attente de la réponse, car en cas de « non », il fallait faire les recours… Après tout ça c’est l’enjeu administratif, l’enjeu de la paperasse. Mais la question de l’asile c’est au-delà de ça. L’asile c’est une souffrance si je peux trouver un mot pour résumer vite fait. C’est une souffrance parce qu’on est confronté d’abord à la question : est-ce qu’on sera accepté dans cette communauté française ou pas ? Après c’est : comment on va reconstruire la vie ? Moi je suis en train de reconstruire toute une vie. Et puis, qu’est-ce qu’on va garder de nos vies d’avant ? Moi j’avais 24 ans de vie. C’est une famille, c’est une culture, c’est une langue, c’est des souvenirs, c’est des odeurs, c’est des goûts, c’est des proches, c’est… des bons souvenirs et des malheureux souvenirs aussi, mais c’est toute une vie. Et du coup il faut accepter, bon la question de l’intégration, trouver un travail, trouver un logement, reprendre ses études… « s’intégrer » quoi ! Il y a toutes ces questions-là. Tu as le volet administratif qui est le volet bureaucratique qui s’arrête jamais. Il y a les sans-papiers et les gens avec des papiers. Nous nous sommes des gens avec des papiers et c’est chiant parce qu’on est dans la paperasse tout le temps. Puis tu as le volet économique. Je vais pas faire une hiérarchie des précaires, mais les demandeurs d’asile et sans-papiers, nos sommes dans une précarité extrême. Et puis il y a la question sociétale : comment s’intégrer dans la société française ? Tout ça c’est fatiguant, épuisant au niveau moral. Moi j’ai fait une dépression, j’ai fréquenté une psychologue et un psychiatre. C’est dur. C’est mieux qu’avant mais c’est toujours dur. Tu as toujours une partie de toi-même qui est à des milliers de kilomètres avec presque zéro espoir de revenir. Donc la migration en générale et l’asile en particulier c’est un départ forcé et une nouvelle vie forcée qu’on a pas forcément choisie, avec laquelle on doit vivre, on doit faire. Donc…

Et puis quand le demandeur d’asile est militant, t’es pas seulement ici pour recommencer une vie mais t’es aussi ici pour continuer à militer.

PDLR : Alors justement là-dessus, tes luttes là-dessus et tes engagements, je sais que tu es partout tout le temps, on parlait de ton programme chargé de demain 1er mai !

Shams : Non je suis pas partout tout le temps ! Je suis pas comme Mélenchon, j’ai pas des hologrammes !

PDLR : T’es sur beaucoup de fronts en tout cas !

Shams : Oui et non. Je milite mais ce n’est pas une profession. Je suis engagé dans la scène étudiante à la fac. J’étais engagé avec les communistes, j’ai rendu ma carte récemment, je suis toujours communiste et militant mais j’ai plus de cadre institutionnel.

PDLR : Tu disais que ça c’était mal passé avec l’UEC (Union des Étudiants Communistes) ?

Shams : Je suis arrivé en septembre 2016, en octobre j’ai adhéré au MJCF (Mouvement des Jeunes Communistes de France). Pour moi c’était une suite logique de mon idéal révolutionnaire en tant que marxiste léniniste. Donc j’ai adhéré, j’ai milité, j’ai eu des responsabilités au sein de la branche estudiantine du mouvement, l’UEC. En décembre dernier j’étais élu conseiller national de l’UEC. Avec le temps j’ai eu des problèmes au sein de l’organisation. Tu vois les jeunes communistes s’organisent par fédération, moi j’étais dans la fédération de Paris. Il y avait une grande divergence sur les questions de luttes. Je pense qu’ils sont toujours dans une sorte d’orthodoxie communiste qui voit la lutte des classes comme la seule lutte, et le capitalisme comme seule oppression. La question du genre ou la question de la race ça leur parle peu, elle est quasi absente. À titre personnel j’ai eu le droit à des attaques, à travers des propos racistes ou des propos homophobes, de la part des militants malheureusement. J’ai même été lynché dans un mail fédéral. Avec mes camarades, on a demandé l’intervention de la direction nationale qui n’a pas fait grand-chose. Voilà j’ai été déçu par la JC. Donc j’ai rendu ma carte. Ma conclusion après ce passage d’un an et demi, c’est que cette orga était devenue un frein pour mon émancipation, pour mon développement personnel. Ça ne reflétait plus mon idéal révolutionnaire. Donc j’étais, si on peut dire, poussé, obligé à rendre ma carte. Mais au moins j’étais pas en contradiction entre mes convictions et ma pratique. Donc j’ai quitté l’orga et j’ai entendu après que le grand parti communiste actuellement en France, ce sont les gens qui ont été déçus du parti communiste et qu’on est de plus en plus nombreux.ses !

PDLR : Comment tu définis maintenant ta pensée révolutionnaire ? C’est toujours un marxisme ? t’as intégré les questions de race, de genre dedans ?

Shams : Oui je suis toujours marxiste. J’intègre les questions d’écologie aussi. L’écologie pour moi c’était même pas une question secondaire ou tertiaire, ça n’existait même pas pour moi. J’étais contre la pollution mais je ne mesurais pas l’urgence. En arrivant en France, j’ai pris conscience du fait que nous serons peut-être la première espèce responsable de sa propre disparition… L’écologie est liée à l’économie et à la politique car ça consiste à revoir de façon radicale comment on consomme et comment on produit. Et cette question, quelle que soit ta couleur, ta confession, ta religion, ta doctrine politique… Si l’humanité crève, ben tout le monde va crever en fait ! Sur la question des logiques de domination, des rapports de domination basés sur l’idée de genre et l’idée de race, oui, maintenant je les inclus dans mon idéal révolutionnaire. C’est un grand mot « mon idéal révolutionnaire » ! Mais je pense que j’ai le droit de dire ma vision du monde.

Est-ce que je me définis comme marxiste léniniste ? Si ce que je dis, qu’il faut déconstruire les rapports de domination, quelque soit leur nature – de race, de genre, de classe, et la question décoloniale – si ça c’est du communiste ben tant mieux, j’y suis ! S’il y a un autre nom pour ça… Au niveau d’analyse matérielle du monde, oui je suis communiste, je suis marxiste. J’ai une analyse et une vision matérielle du monde que j’applique souvent dans mes analyses, donc oui je suis marxiste.

PDLR : Qu’est ce que ça veut dire matérialiste pour toi ?

Shams : Je suis matérialiste dans le sens ou je regarde, j’observe, je constate et j’analyse de façon matérielle ce qui se passe comme flux entre patron et ouvrier, entre père et mère, entre homme et femme, entre une personne cis et une personne non cis, ce qui se passe entre sud et nord, ce qui se passe entre tiers-monde et pays développés. J’analyse et je déduis qu’il y a des rapports de domination, et que s’il y a quelque chose qui ne marche pas ou qui marche mal, ce n’est pas une fatalité. Ce n’est pas inscrit dans l’histoire, mais il y a un ordre qui a été créé, un ordre social, économique et politique. Et pour faire face à ça il faut amener une réponse matérielle.

PDLR : J’ai encore une question ! On s’est rencontré aux UEEH (Université d’été euro-méditerranéenne des homosexualités) cet été, qui sont des rencontres autogérées, féministes lgbtqia+ . C’est une institution des milieux transpédégouines depuis plusieurs années et des milieux lgbt à l’échelle française depuis longtemps. Ça m’interroge de savoir quel rapport tu avais avec les milieux queer, transpédégouine en France, les UEEH comment tu l’as vécu ? Est-ce que ces espaces te font du bien, est-ce qu’ils te questionnent ?

Shams : Ils me questionnent beaucoup, c’est pareil avec le milieu antiraciste. C’est des milieux militants que je regarde avec beaucoup d’intérêt, dans lesquels je participe quand je peux, mais toujours avec un regard prudent parce que je considère que personne ne détient la vérité. Je prends un exemple. Prenons par exemple le milieu lgbt+. Il y a le milieu lgbt+ capitaliste, marche des fiertés ordinaire, Pierre Berger etc. Puis tu as le côté un pédé sur trois qui a voté front national, donc l’homonational. Et puis t’as le milieu queer radical qui est proche de mes convictions mais qui peut avoir certaines dérives parfois…Voilà je te dis un tag, peut-être que c’était juste un tag rigolo, mais quand je vois « pour un califat queer » (tag à Paris 8 occupée), je me dis « excusez-moi ces gens-là ils ont pas vécu dans un califat ! » Si tu vis dans un califat, tu vas te rendre compte qu’est ce que ça veut dire un califat, tu vas pas oser revendiquer un califat queer ! Tu peux l’appeler comme tu veux mais pas un califat. Je suis militant contre l’islamophobie et contre le racisme. Mais il ne faut pas être aveugle ou naïf. Car moi je viens d’un milieu – peut-être est-ce aussi ma formation politique – où la religion prend place. Et quelle que soit la religion, quand la religion prend place les premières victimes, ce sont les minorités. C’est valable pour l’islam – avec la charia qui s’applique dans de nombreux pays musulmans – comme pour le christianisme –de la Russie à la manif pour Tous en France. Et je pense qu’il faut mener des luttes pour défendre des gens discriminés en raison de leur religion, mais quand la religion devient une doctrine qui peut prendre place sur la scène politique, par exemple l’islam politique, je m’y oppose carrément et de façon radicale. Quel lien avec le milieu lgbt queer révolutionnaire ou le milieu antiraciste ? C’est que parfois il y a une certaine ambiguïté sur ces questions.

PDLR : Ça tu l’as trouvé très présent dans les milieux queer ? Aux UEEH par exemple ?

Shams : Peut-être moins dans les milieux queer que les milieux antiracistes. Ça semble peut-être que ce que je dis c’est un peu réac, je suis peut-être pas encore mature sur ces questions là. Mais dans le milieu antiraciste ça m’inquiète beaucoup, ce qui se passe au PIR par exemple (Parti des Indigènes de la République).

PDLR : Mais est-ce que dans ce milieu queer, tu as réussi à nouer des liens et des solidarités concrètes ? Est-ce que c’est un milieu ou tu sens que les préoccupations matérielles de la vie quotidienne, de la précarité sont présentes ?

Shams : Si je me permets de dresser une cartographie du milieu queer, je dirais qu’il y a trois courants, peut-être quatre. Il y a la personne queer consommateur, pour dire les choses, c’est la personne qui suit la mode, Britney Spears, la marche des fiertés, dernier sac Louis Vuitton, les soirées parisiennes, qui s’en fout de la cause. Puis il y a le milieu engagé politiquement mais malheureusement du côté réac’, je parle des pédés qui votent front national, des pédés qui vivent dans « le profil grindr ». C’est le cas du pédé blanc qui va au gym, qui est souvent passif, et du coup c’est le roi de grindr, il fait une hiérarchie des profils : le renoi a plus de chances, puis le rebeu, puis le latino, en dernier il y a l’indien et l’asiat’. Pour lui les autres ne sont que des objets sexuels, mais côté politique il est de droite, réac’ etc. Et puis le troisième courant, c’est le milieu militant engagé, que ce soit dans le PCF avec Fières et Révolutionnaires, ou les différents collectifs queer, les ueeh, que je trouve militant et auquel je m’identifie. Puis il y a les gens qui s’en foutent, les pédés qui s’en foutent et j’ai rien à dire à ces gens-là !

Je me sens plus proche des milieux militants. Je pense qu’on doit pas dévier de ce qui nous touche directement, la question lgbt+, pour la destruction des normées genrées et l’affirmation des identités de genre comme on les souhaiterait. On doit se concentrer sur les questions issues de ces luttes, pas seulement le mariage gay, mais l’état civil, la PMA, la GPA… Ça doit rester notre fil conducteur, mais on fait aussi partie d’une grande communauté : c’est la société. Je pense que les queer aujourd’hui doivent avoir un mot à dire dans la politique, dans l’économie, dans la lutte antiraciste, dans la décolonisation, parce qu’on existe, on fait partie de cette société. Peut être aussi que notre mode d’analyse, nos manières de remettre en cause de façon quasi permanente les idées reçues sur la construction du genre, de l’identité et de l’orientation sexuelle, peut-être que cette façon de militer, le milieu militant politique et économique en a besoin aussi. Je pense qu’on a encore du boulot et qu’il faut investir tous les milieux !

Pour ce qui nous concerne, les pédés, nous étions pendant longtemps la tête d’affiche de la communauté. Maintenant la question transgenre est très présente. Je sais pas si c’est une bonne chose que les pédés restent au centre de cette communauté. C’est peut-être parce que les pédés sont toujours en tête d’affiche, que les milieux féministes, gouines ou trans nous adressent des critiques. C’est peut-être le moment maintenant que les personnes trans et intersexes soient au centre du mouvement. Par exemple dans la mesure du mariage pour tous, on a parlé que des gays, que des pédés, et les autres personnes queer se sont senties marginalisées dans ce débat-là. Qu’est ce que tu en penses toi ?