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Où trouver PD La Revue ?

Grâce à un énorme travail de plein de copaines, des innombrables punks post, des libraires merveilleuxes et plusieurs lieux autogérés, PD La Revue essaie d’arriver au plus près de toi! On dépose la revue dans des libraires, des bars, des centres sociaux ou des squats. Parfois juste dans le salon de quelqu’un.e et faut passer à l’heure du thé. On cherche à privilégier un maximum des espaces de diffusion à prix libre ou à limiter le prix en librairie à 5 euros max. On a besoin de vous pour continuer à être le plus accessible possible, alors si là où t’habites est pas dans la liste, contacte nous à revuepd@protonmail.com et on en discute!

Paris :

Librairie Les Mots à la bouche, 37 Rue Saint-Ambroise

Libraire le Rideau Rouge à Marx-Dormoy, 42 rue de Torcy

Bar Le Saint Sauveur, 11 Rue des Panoyaux

Librairie Publico, 145 Rue Amelot

Librairie Le Monte en l’air, 2 rue de la Mare

Librairie Le Pied à Terre, 9 rue Custine

Librairie La Musardine, 122 rue du chemin Vert

Café Bonjour Madame, 40 rue de Montreuil

Librairie Quilombo, 23 rue Voltaire

Librairie La Friche, 36 rue Léon Frot

Saint-Denis :

Librairie Folies d’encre, 14, place du Caquet, prix libre

Saint-Ouen :

Librairie Folies d’encre, 51 Avenue Gabriel Péri,

Montreuil :

Café Librairie Michèle Firk, 9 Rue François Debergue

Libertalia, 12 Rue Marcelin Berthelot

Marseille :

Librairie Manifesten 59, rue Thiers

Librairie L’hydre aux milles têtes, 96, rue Saint-Savournin

Transitlibrairie, 45, boulevard de la Libération

Toulouse :

Libraire Terra Nova, 18 rue Gambetta

Le Kiosk, librairie et bibliothèque associative, 36 rue Danielle Casanova.

Nantes :

A NOSIG, Centre LGBTQI+ 3 Rue Dugast Matifeux, prix libre

Pendant les permanences mensuelles de Les Dévoreuses, bibliothèque féministe de la Trousse à Outils, chaque dernier mercredi du mois, POL’n, 11 rue des Olivettes

Librairie-Café Les Biens-Aimés, 2, rue de la Paix

Le Kaléidoscope, bar gay, 9, rue Paré

Librairie Vent d’ouest, 5 Place du Bon Pasteur

Lyon :

Librairie La Gryffe, 5 Rue Sébastien Gryph

Libraire Terre des livres, 6 rue de Marseille

Libraire le Bal des ardents, 17 rue Neuve

Librairie Ouvrir l’oeil, 18 rue Capucins

Café Rosa, 78 bis Rue Bechevelin

Grenoble :

Centre social autogéré la BAF, 2 chemin des Alpins

Librairie Les modernes, 6 Rue Lakanal

Librairie Antigone, 22 Rue des Violettes

Rennes :

ISKIS, Centre LGBTI+, 6 rue Saint Martin

Bocal, Local Féministe, 2 allée de Finlande

Lille :

J’En Suis, J’Y Reste – Centre Lesbien Gay Bi Trans Queer Intersexe et Féministe de Lille Nord-Pas de Calais, 19 rue de Condé

Charlevilles-Mezière :

Librairie Chez Josette, 5 Rue de l’Arquebuse.

Bruxelles :

Librairie Météores, Rue Blaes 207

Librairie Tulitu, Rue de Flandre 55

Bibliothèque de Naast Monique, Quai de l’Industrie 230

Liège :

Librairie Livres aux Trésors, Pl. Xavier-Neujean 27/A

Montpellier :

Librairie La Mauvaise réputation, 20 Rue Terral

Bordeaux :

Librarie Zone du dehors, 68 Cours Victor Hugo

Kemper / Quimper :

Kemper Queer Club, à La Baleine 35 rue du Cosquer (pendant les activités du collectif, contact : kemperqueerclub@protonmail.com)

Caen :

L’Aqueerium, 41 Rue du 11 Novembre

Le Centre LGBT, 22 Rue Général Giraud

Poitiers : Vente à la main : contactez nous!

Brest : Vente à la main : contactez nous!

Berlin : Vente à la maison : contactez nous!

Soin dessus dessous


On sait que pour nos communautés traversées par les traumas, les addictions et la psychiatrisation, la santé est un terrain de lutte essentiel.


La lutte contre le Sida produit de nombreux outils politiques pour limiter les conséquences des épidémies : la santé communautaire, la démocratie sanitaire, la réduction des risques et le «rien pour nous sans nous».


Les épidémies sont politiques, elles révèlent et amplifient l’exclusion du système de santé et donc de l’accès aux soins. Les institutions médicales restent des bastions d’homophobie, de validisme, de classisme, de racisme, de putophobie et de transphobie.


Nous avons besoin de nous serrer les coudes et de prendre soin, de toi, de nous, de nos communautés sans jugements sur les produits qu’on prend, les façons dont on baise, ainsi que toutes nos différentes manières d’exister…


Comment rompre radicalement avec les violences médicales ? Comment batailler à notre niveau pour faire bouger tout ça de l’intérieur, depuis les marges, de façon autonome ? Nos confrontations avec la violence des systèmes de santé institutionnels sont nourries de nos fragilités, et fortes de nos aventures collectives, historiques et actuelles. Nous avons toujours besoin de poursuivre nos solidarités, nos pratiques et nos discours politiques liés au soin.

Racontons nos solidarités avec nos proches dans le quotidien ou quand c’est la crise, ce qui est mis en place autour de nous pour prendre en charge nos fragilités communes, ce qui a merdé dans nos tentatives et que nous voudrions réussir à mettre en place… Comment mieux transmettre ce qu’on aurait dû apprendre de l’épidémie de VIH ? Comment faire circuler les savoirs, les pratiques acquises de nos aîné-es ? Comment faire pour que le soin collectif et individuel soit visible et fonctionnel dans nos communautés ? Et en même temps, quelle place lui donner dans nos relations intimes ?


Nous voudrions aussi mettre en commun des ressources pour composer avec nos isolements et nos burn out, se partager comment on s’en sort magistralement avec nos santés mentales et nos corps en vrac, quand nos pétages de plomb chez hétéroland paraissent inévitables. Et toutes ces pistes ne sont que des propositions, si la notion de soin t’évoque complètement autre chose, nous serons ravi-es de te lire !


Nous voudrions que le prochain numéro soit un patchwork de nos récits (écrits, dessinés, photographiés, rimés, peints…) pour sécher nos larmes et aiguiser nos armes.

Pour contribuer, contactez nous sur revuepd@protonmail.com
et retrouvez-nous sur http://www.pdlarevue.wordpress.com
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Enculé! chapitre 3 « Cul, sexe, genre : politiques anales » – extraits

Un livre de Javier Sáez et Sejo Carrascosa, paru aux Editions Les Grillages, maison d’édition queer et indépendante en décembre 2021. Illustration par @chupocabrxs (insta)

Aprostate : se dit de l’homme qui, ayant été baptisé par l’anus, décide d’y renoncer pour toujours.

Le cul, l’anus, le rectum, est-il un organe sexuel ? Non, d’après la médecine, c’est une partie de l’appareil digestif qui n’a aucune fonction reproductrice ; par conséquent, ce n’est pas un organe sexuel. Et, comme le disent l’Église catholique et les groupes homophobes, son usage érotique est une perversion car cela n’accomplit aucun but reproductif. De même, selon cette logique, comme nous l’indique Freud, la bouche, une autre partie de l’appareil digestif (cette autre extrémité connectée à l’anus) ne devrait pas non plus être utilisée de manière érotique : l’usage sexuel de la bouche, le baiser, est par conséquent également une perversion. En fait, on le sait bien, le cul a toujours été utilisé comme un organe sexuel, et c’est là que le système dominant de sexe et de genre commence à trembler. La logique traditionnelle hétérocentrée, avec son binarisme pénis (homme) – vagin (femme), en tant que modèle de ce qui est naturel, normal, harmonieux, de ce qui doit être, est détruit lorsqu’entre en jeu cet organe commun à tous les sexes, et qui n’est pas pour autant marqué par le genre masculin ou féminin29.

C’est un endroit étrangement non marqué par le genre. Le binarisme sexuel et le mythe de la copulation hétérosexuelle reproductive ne fonctionne pas avec l’anal, qui défie et remet en cause ses présupposés. L’anal questionne également un autre binarisme, celui qui distingue les êtres humains en hétérosexuels et homosexuels. En effet, bien qu’une tradition millénaire, comme nous l’avons vu, identifie systématiquement la sodomie à la pénétration entre hommes, la réalité est que les hommes et les femmes peuvent aussi se pénétrer analement selon toutes les combinaisons possibles, et donc en pratique, cette distinction s’avère intenable. Et si ce qui définit un homosexuel n’est plus la pénétration anale, alors qu’est-ce que c’est ? Nous laissons cette question absurde à la curiosité médico-sexologique. Ce qui nous importe à nous, c’est précisément l’incohérence de ces définitions.

Ce que l’histoire du sexe nous a enseigné, c’est que le sexe est malléable, souple, tout en variations ; ce que les discours médicaux considèrent comme des organes sexuels varie selon les époques, les contextes, les discours et les lieux. La main peut être considérée comme un organe sexuel pendant tel siècle et pas pendant tel autre. Le clitoris fait son apparition à un moment précis de l’histoire de la médecine, au 16e siècle, mais la compréhension du clitoris en tant qu’organe sexuel ainsi que de la manière dont il fonctionne, ont changé au 19e siècle. Jusqu’au 18e siècle, la théorie du sexe unique dominait, avec l’idée selon laquelle il n’existait qu’un seul sexe, le masculin, et que les organes génitaux de la femme constituaient la version identique mais inversée des organes génitaux masculins. Le travail de Thomas Laqueur sur la construction sociale du sexe est fondamental pour comprendre les déterminations culturelles et sociales de ce que nous appelons sexe30.

Mais ce qui est frappant, c’est que les généalogies du sexe et du genre ne font jamais référence à l’importance de l’anal, à sa fonction régulatrice du normal et du pathologique, ni à sa relation fondamentale avec la masculinité et la féminité. Les discours sur le sexe anal imprègnent nos systèmes de valeur, et déterminent des pratiques très concrètes : depuis le fait de brûler sur le bûcher celles et ceux qui le pratiquent (comme nous l’avons vu au chapitre précédent) jusqu’à la pendaison ou l’exécution par arme à feu (aujourd’hui, la pratique du sexe anal entre hommes fait l’objet de condamnation à mort dans 8 pays : Afghanistan, Arabie Saoudite, Émirats Arabes Unis, Iran, Mauritanie, Nigeria, Soudan et Yémen ; dans certains états des États-Unis, le sexe anal consenti entre adultes est un délit. 85 pays ont des lois contre l’homosexualité. La punition est la prison, des coups de fouet, l’internement psychiatrique, le camp de travail. Et dans tous les cas, le déclencheur, le signal, la preuve physique du délit, c’est la pratique du sexe anal. On ne parle pas seulement d’agressions verbales ou de discriminations, nous parlons de l’assassinat de milliers de personnes au cours de l’histoire et au moment présent. Dans de nombreuses cultures, il n’y avait pas de relation directe entre le coït et la reproduction. De la même manière, le cul, l’anal, a été considéré comme sexuel à de nombreux moments de l’histoire, mais apparaît a priori comme une sexualité qui n’est ni « celle des hommes », ni « celle des femmes », ni masculine ni féminine, qui n’est pas reproductive et pas génitale. En fait, il n’y a même pas besoin d’un pénis ; les gens (se) pénètrent avec des godes, des mains, des doigts, des pieds, des objets, des langues. Le cul provoque des émotions érotiques, sexuelles, de plaisir, sans être reconnu comme un organe sexuel. Mais alors, qu’est-ce que la sexualité ? Quelle sont ses limites ? Comment la définir, la fixer, la contenir, la conceptualiser ? Qu’est-ce au juste que la génitalité ? Le sexe anal déroute ces questions. Et même, quand nous disons « sexe anal » … Où est le sexe ici ? À quel endroit exactement ?

Chez le Marquis de Sade, on trouve un des rares éloges existant dans l’histoire de la pensée et de la littérature sur le sexe anal. Son livre La philosophie dans le boudoir est un texte étrange où de nombreuses scènes de sexe anal se mêlent à des réflexions sur le désir, la sexualité, les relations humaines et la politique. Dans cette oeuvre, Sade en vient même à questionner le modèle classique de la copulation pénis-vagin, et affirme que l’endroit naturel pour la pénétration par un pénis est l’anus. Un des personnage Dolmancé, fait la déclaration suivante : « Jamais la nature, mon cher chevalier, si tu scrutes avec soin ses lois, n’indiqua d’autres autels à notre hommage que le trou du derrière ; elle permet le reste, mais elle ordonne celui-ci. Ah ! sacredieu ! si son intention n’était pas que nous foutions des culs, aurait-elle aussi justement proportionné leur orifice à nos membres ? Cet orifice n’est-il pas rond comme eux ? Quel être assez ennemi du bon sens peut imaginer qu’un trou ovale puisse avoir été créé par la nature pour des membres ronds !31 ». Sade insiste également sur le fait que, dans l’acte de sodomie, c’est le passif qui bénéficie du plus grand plaisir sexuel. C’est peut-être la première fois dans l’histoire de la littérature que nous rencontrons une valorisation de la position réceptive dans la pénétration anale. Sade va développer dans son livre plusieurs arguments pour proposer une lecture politique du sexe anal : il considère que cette pratique libère la femme de la charge pesante de la procréation, étant donné que ce n’est pas une pratique reproductive. Nous rencontrons une autre référence au sexe anal, dans un contexte très différent, lorsqu’il est utilisé comme moyen d’arriver vierge au mariage. Dans certains pays, le sexe anal entre un homme et une femme est appelé « sexe à l’irlandaise », et cela semble avoir été une pratique habituelle pour maintenir intacte la virginité. On dit la même chose des gitans, mais c’est plus une rumeur raciste qu’autre chose. Dans tous les cas, ce qui nous intéresse avec ces expressions, c’est la reconnaissance de la pratique du sexe anal comme une sorte de déplacement du sexe vaginal lié à la survalorisation historique de la virginité par l’Église catholique. Ainsi, il semble que l’Église a vraiment voulu boucher tous les orifices car elle a également été la principale force répressive contre la sodomie pendant des siècles. Et c’est loin d’être terminé : son acharnement quotidien contre les gays, les lesbiennes et les personnes trans est un clair rappel de ce triste passé.

Le 30 juin 2005, le groupe d’extrême droite Foro de la Familia, avec le soutien du PP32 et de l’Église catholique, a appelé à une manifestation à Madrid contre le droit au mariage pour les personnes homosexuelles. La manifestation est restée dans les annales de l’histoire, non en raison du nombre d’évêques (qui n’avaient jamais participé à aucune sorte de manifestation), mais suite aux déclarations d’une dame présente à la manifestation et qui a été interviewée par la COPE. Ses propos ont été retransmis en direct par la COPE et par la suite, étant donné leur teneur hilarante, ils ont été diffusés sur de nombreuses radios et forums internet, jusqu’à devenir un petit bijou de l’histoire de la réflexion sur le sexe anal. Voici le contenu de la célèbre interview :

Reporter : « Une mère de famille s’approche ici avec deux de ses enfants. Ils sont ici à ses côtés. Margarita, bonsoir. »

Margarita : « Bonsoir ».

Reporter « Contente d’être ici, en soutien à la manifestation… ».

Margarita : « Tout à fait ; écoutez oui, je suis contente parce que je suis une mère, une épouse, et j’ai 8 enfants. Et je pense que cette loi me satisfait particulièrement en tant que mère, car si une femme ne se sent pas protégée par les lois et par son mari, elle ne voudra pas avoir d’enfants. Et je voudrais aussi dire autre chose. J’ai étudié les neurosciences, et quand on avait des cours de psychologie, on nous a appris que quand les animaux avaient des lésions sur une glande qui s’appelle les amygdales, ils commençaient à avoir des comportements similaires à ceux des homosexuels : ils copulent par l’anus, et c’est dans l’anus que finissent ces…ces spermatozoïdes qui ne pourront jamais donner la vie, car ils rencontrent le caca. Alors, je ne crois que que cela soit intéressant pour la société en aucun cas…33».

Contrairement à l’opinion commune selon laquelle l’anus, le rectum ou l’intestin ne pourraient pas être fécondés, nous savons maintenant grâce à Margarita que c’est en réalité le « caca » qui empêche les garçons de tomber enceints. Margarita et la COPE nous rappellent une des associations d’idées les plus courantes pour stigmatiser le sexe anal : sa possible proximité avec les excréments. En plus d’empêcher la fécondation masculine (dixit Margarita), les excréments sont bien souvent utilisés comme un argument contre l’usage récréatif du cul. En réalité, de la même manière qu’on peut se laver la chatte ou la bite avant de baiser, on peut aussi se laver le cul. Le fait que les hommes et les femmes pissent en utilisant leurs organes génitaux ne nous fait pas rejeter le sexe comme quelque chose de dégoûtant et anti-hygiénique.

Mais la droite radicale n’est pas la seule à avoir un problème avec l’anal. Les différentes gauches n’ont pas échappé à la panique anale, et il est habituel d’entendre et de voir dans les manifestations toutes sortes de messages et d’images où la pénétration passive est synonyme du pire, d’humiliation, d’abjection. C’est par exemple cette image d’un ouvrier à quatre pattes avec le pantalon baissé qui se fait prendre par son patron, et bien d’autres blagues et pancartes dans lesquelles le « méchant » encule le « gentil ». Il y a une réflexion intéressante là-dessus dans l’introduction du livre El eje del mal es heterosexual : « Avec des déclarations du type « Ce gouvernement cherche à nous la mettre à l’envers», on se retrouve dans une forme de paradoxe politique : selon les manifestants, il semblerait que le gouvernement Aznar non seulement institutionnalise le plaisir anal, mais qu’il fait aussi de ce plaisir un élément central de la mise en oeuvre de sa politique néolibérale. Pendant ce temps, nous levons nos culs contre le militarisme et

le capitalisme (Plaisir anal contre le capital). Ce sont des phrases comme «Aznar fils de pute» qui ont conduit une association de travailleurs·euses du sexe à réagir et à se rendre aux rassemblements avec une pancarte disant qu’Aznar n’était pas leur fils. Dans le cadre des manifestations contre la guerre, on a pu voir deux types déguisés en Bush et Aznar, ou Ben Laden et Sadam Hussein, avec l’aide de Blair – le ou la lecteur·trice peut imaginer tous les types de combinaisons possibles avec ces cinq éléments, – faisant semblant de baiser entre eux, l’un enculant l’autre, etc. Bien loin de proclamer une homosexualisation du monde comme une stratégie pour en finir avec la guerre (« Guarras si, guerras no! », « Des salopes oui, des guerres non ! »), non seulement ils reproduisent un dispositif homoérotique (dans ce cas-là, la guerre) imitant les principes de l’hétérosexualité obligatoire, mais de plus ils qualifient ces pratiques homo-érotiques d’abjectes34 ».

L’homophobie traditionnelle des communistes et des socialistes est habituellement corrélée à une totale fermeture au monde anal, si ce n’est à une véritable obsession pour les blagues à ce sujet. La rhétorique machiste des mouvements indépendantistes fait aussi abstraction de la grande contradiction qui existe entre vouloir un État indépendant, et réclamer en même temps le pire de ses institutions et de sa répression sexuelle (j’aurai enfin « ma » police, mes tribunaux, mon armée, mon homophobie et mon machisme ; mais les culs basques, catalans, corses ou bretons resteront aussi fermés que les culs espagnols.). Il n’y a pas de débat sur le rôle que le féminisme et les politiques anti-homophobe, lesbophobe et transphobe pourraient avoir dans cette nouvelle société (socialiste, communiste, indépendante) ; cela est toujours relégué en fin d’agenda, considéré comme la « superstructure », comme quelque chose de « simplement culturel », de moins important que le nouvel État ou que les questions économiques. Comme l’explique Judith Butler :

« Pourquoi un mouvement visant à critiquer et transformer les modes de régulation sociale de la sexualité ne serait-il pas compris comme essentiel au fonctionnement de l’économie politique ? De fait, l’argument le plus incisif des féministes socialistes et de ceux qu’une convergence entre marxisme et psychanalyse intéressait dans les années 1970 et 1980, était que cette critique et cette transformation étaient au coeur même du projet matérialiste ; et c’était là une idée que Marx et Engels eux-mêmes avaient été clairement les premiers à avancer en insistant sur le fait qu’il fallait que le « mode de production» comprenne également les formes d’association sociale. De fait, à cette époque, les féministes cherchaient souvent non seulement à identifier la famille comme faisant partie intégrante du mode de production, mais aussi à montrer comment la production même du genre devait se comprendre comme faisant partie de la «production des êtres humains eux-mêmes», selon des normes qui reproduisaient lafamille hétérosexuelle normative35 ».

Ce que l’on montre dans ce livre c’est précisément que le genre est aussi produit à travers la régulation du cul, et que de fait, l’accès à « l’humain » est aussi lié à cette question puisque le sexe anal peut entraîner ni plus ni moins que la mort dans 8 pays du monde et la prison dans 80 autres. Si cela n’est pas un dispositif qui statue sur l’humanité des individus, qu’on nous donne un meilleur exemple. Quand on dit qu’on veut montrer dans ce livre ce qui se joue autour de la question du cul, on dit que ces manières de le contrôler, de le surveiller, de le stigmatiser ou de le promouvoir constituent une politique. Le cul est un espace politique. C’est un lieu où s’articulent des discours, des pratiques, des surveillances, des regards, des explorations, des interdictions, des mépris, des haines, des assassinats, des maladies. Nous appelons politique ce maillage d’interventions et de réactions. Pour comprendre les causes et les modalités de l’homophobie, du machisme et de la discrimination en général, nous devons comprendre les relations qu’entretient l’anal avec le sexe, avec le genre, avec la masculinité, avec les relations sociales.

Notes.

29 Pour un développement plus élaboré de cette question voir Preciado P., Terreur anale, Libertalia, (à paraître).

30 Laqueur T., La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident, Paris, Gallimard, 1992

31 Marquis de Sade, La philosophie dans le boudoir [1795], Poche, 1999.

32 Le Parti Populaire est un parti libéral et conservateur espagnol, équivalent du parti Les Républicains en France.

33 Pour l’écouter, taper dans youtube les mots « cope manifestación homosexuales » : https://www.youtube.com/watch?v=cBqQUCae2cE. L’interview est inestimable.

34 Grupo de Trabajo Queer, El eje del mal es heterosexual, Traficantes de Sueños, 2005.

PD La Revue numéro 3 « (ef)féminités » et du numéro 1bis « Liens attisés » en pdf (et tous les autres aussi)

Un ptit cadeau de fin d’année, les derniers numéros de la revue en pdf, pour faire des impressions diy à la maison et diffuser tout ça comme vous voulez! Sur le même espace vous pouvez retrouver TOUS LES PDF de tous les numéros passés de PDLR ainsi que les Zines. Avant de les diffuser, merci de nous contacter, on veut bien garder un peu la main sur qui utilise les revues et pourquoi/pour qui. Bonne lecture!

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http://tinyurl.com/pdlarevue

Ma mère n’est pas Catherine Deneuve

Parler de féminité de chez les grosses butchs, c’est parler de féminité liminale, de féminités marginales, c’est dire les frustrations et les colères d’une vie de gouine du genre pas acceptable, une gouine pas acceptée, de gouine qui refuse.

J’aurais pu vous servir l’histoire d’une petite fille qui grimpait aux arbres, jouait au foot et s’habillait en garçon, mais j’avais – aussi – une passion pour les robes qui tournent et hâte d’apprendre à me maquiller. J’ai mis, adolescente, du vernis à ongles pendant quelques mois. Je ne portais alors que des joggings. Je ne sais pas si le vernis doit atténuer le jogging, si le jogging doit atténuer le vernis ou s’ils me semblent tout simplement aussi beaux l’un que l’autre.

J’aurais à l’époque appris à marcher avec des talons si j’avais pu en trouver à ma taille dans les boutiques qui m’étaient accessibles. J’adorerais pouvoir ajouter 10 centimètres à mon mètre 81. Adulte, j’ai porté des jupes, du rouge à lèvres. J’ai un kilt noir, c’est une jupe à ma taille. J’achète des chemises au rayon homme ou femme (à l’étranger, en France, il n’y a pas ma taille). Si j’ai parfois voulu me trouver un binder et aplatir ma poitrine, c’était pour que la chemise se referme assez bien et ne laisse pas voir ma lingerie fine. Une cravate cache aussi bien cette boutonnière tendue – et puis j’aime le volume de mes seins.

On voudrait que mon sujet soit la masculinité. Je devrais me revendiquer masculine. On m’a parfois parlé de ma transition ou d’essayer la T comme un élément de mon avenir, aussi certain que le blanchissement de mes cheveux. On me demande plusieurs fois mes pronoms, on me demande de confirmer que c’est elle tout le temps.

On entend peu s’exprimer les butchs, on entend je crois encore moins s’exprimer les fems. Si quelques figures nouvellement arrivées dans le milieu lesbien s’imaginent que la place nous appartient – on est à pas grand-chose d’inventer un privilège butch-fem, il n’en est rien. Ce milieu ne nous voit pas : nos identités ne sont pas dans vos longueurs d’ondes. Et mon identité est féminine, ma féminité marginale, liminale.

Si je sors dans le milieu avec une cravate, une chemise et de belles chaussures, sans maquillage, on me parle au masculin, comme une flatterie. Plusieurs fois, celles qui me connaissent me félicitent : tu es beau. Celles-là mêmes qui m’ont entendue déplorer qu’on me mégenre aussi souvent dans l’espace public, celles-là me parlent au masculin quand je porte une cravate. En soirée, les inconnues aussi.

Rapidement, je me mets à assortir mes cravates à du rouge à lèvres. Le rouge à lèvres est l’antidote, un signal encore plus fort que la cravate : personne n’ose de forme masculine. La même cravate, la même chemise, les mêmes chaussures d’homme et le même pantalon moulant : je passe de elle à il, du rouge à lèvres et c’est comme si je passais de il à elle. Sans qu’on ne me demande jamais mon avis.

Ma coquetterie et mes efforts méritent reconnaissance et cette reconnaissance passe par des formes masculines. Être queer, c’est avoir bien compris que les organes génitaux ne déterminent pas le genre. Être queer, c’est déduire le genre de la cravate, pas des organes génitaux.

J’apprends que le chic bourgeois me vaut des formes masculines de respect.

L’habit bourgeois est une version moins confortable de son équivalent prolo. Refuser la parure, l’inutile cravate, mettre des chaussures dans lesquelles je puisse marcher, c’est regagner l’invisible. C’est sortir en tout cas de ce que vous célébrez. Même si j’assortis mes Timberland à ma veste, même si mon jean brut est parfaitement taillé.

À croire que le chic prolo n’existe pas. Si vous le percevez, il n’a clairement pas la même valeur à vos yeux que le chic bourgeois : il ne m’accorde pas les mêmes faveurs.

Si je m’habille pratique, je crois que je rejoins la catégorie qui a longtemps été la mienne : celle des gouines que vous dites Quechua. D’où je viens, on tirera moins de conclusions – je ne vous parle pas tant de géographie que de mon père venu en France pour travailler à l’usine. D’où je viens, ce sont d’autres signaux qui disent une volonté d’être vue comme masculine et c’est quand j’ai eu le crâne rasé que sont venus les commentaires.

Ma famille tolère une plus grande amplitude de looks. Mes parents prolos lisent l’élégance dans plusieurs classes sans l’associer au masculin. C’est que la télé déborde de vos modèles. La Française, c’est la Parisienne bourgeoise. Le Français, c’est son mec. Le milieu ne s’est pas affranchi de ces modèles.

Je remarque que la campagne casse votre gaydar. Vous en riez, en revenant à Paris et  relatez l’expérience. Vous ne savez pas lire les personnes qui n’habitent pas ce petit milieu urbain, artiste, anglophile et bourgeois. Une mère de famille aux cheveux courts habillée chez Decathlon vient troubler vos repères.

De ma vie je n’ai jamais vu ma mère maquillée. Je ne me souviens pas qu’elle était en ça originale. Personne ne l’a jamais décrite devant moi comme manquant de féminité. Plus jeune, ma mère aurait-elle déstabilisé vos gaydars ? 

Les mères, d’où je viens, n’ont pas le temps de ressembler à la Française. J’ai l’intuition que peu en ont même envie. Elles ne sont pas masculines, elles n’ont pas un look de gouine.

Plus proche plus proche

Texte par Alix. Illustration « Tit Swapper » @rorymidhani (insta)

Plus proche, plus proche.


Plus la date devient concrète, plus j’ai envie de supprimer ces quelques grammes de chair entre toi et moi.


Te sentir plus proche, plus proche,


Et que tu me touches.


Tu parles de mes tétons qui durcissent mais je peux pas m’autoriser ce genre de toucher.

Je suis dur comme stone par endroits.

Je sens tes doigts en rêve qui caressent mes cicatrices pour les assouplir.

Je te regarde, tu as les mains douces, le feu dans l’oeil. Tu sais que maintenant ça m’excite.

En attendant je maté inlassablement cette photo de moi avec le torse dessiné par la chirurgienne comme je maté les pédé-e-s qui me plaisent bien. J’aime ce que je vois.

On peut être auto-androphile tout en étant fem ?

Ma féminité sera pleinement désirée quand les seins que je porte seront rendus éphémères.

Fils résorbables, fille à retirer.

La peau cousue pour réduire l’espace entre mon coeur et le tien.

Pendant un temps, bander le torse, ne plus le bander et mieux en bander ensuite.

Tout entier contre toi,

Plus proche, plus proche

Mériter la Prep

Mercredi 26 juin.

Je me perds dans le dédale qu’est le Centre Hospitalier Universitaire. Je finis par trouver le lieu de ma consult’, en retard, au dixième étage. Service des Maladies Infectieuses. Je me présente au secrétariat, m’excuse platement pour l’heure, demande si l’entretien est toujours possible. On me reçoit avec froideur et me somme de me justifier. On me reproche aussi de ne pas être passé dans un autre secrétariat -lequel ?- remplir mon dossier au préalable. Je tente d’expliquer qu’on ne m’a rien dit de tel lors de ma prise de rendez-vous, on ne m’écoute pas. Je suis en faute et pénible. L’ambiance est posée.

    Le médecin me reçoit -de mauvaise grâce ; la consultation commence.

– Qu’est-ce qui vous amène à consulter ?

– Une prescription pour la PrEP.

– Bien.

On me fait décliner nom, prénom, date de naissance, adresse.

– Vous êtes un homme de 23 ans ?

– Oui.

– Votre profession ?

– Je travaille Centre LGBTI de Normandie.

Je m’interroge sur le lien entre activité salariée et pratiques sexuelles. Mettons.

– Bien. Vous êtes homosexuel, je suppose ?

Alors. Que répondre face à la connerie de cette question ? Par quel bout prendre la chose ? Qu’il n’y a pas que des gays au Centre LGBTI ? Que je pourrais très bien être bi ? Qu’il ne me pose même pas la bonne question, car ce qu’il cherche à cerner en réalité, ce sont mes pratiques, qui ne dépendent pas de l’identité de genre de mes partenaires ni de la mienne ? Que la réalité de ma vie sexuelle soit affective ne rentrera jamais dans sa lorgnette étriquée ? Je n’ai pas envie d’y passer ma matinée.

– Oui.

– Vous êtes actif ou passif ?

– Passif.

Je passe sur l’usage des termes, ce « ou » qui sous entendrait que chaque rôle soit bordé et excluant de l’autre. Je passe aussi sur la froideur de la démarche. Il est admis que tu viens pas en consult’ PrEP pour discuter tricot, ta vie sexuelle est donc abordée cash, froidement, sans intro. A sec, si j’ose les mauvaises blagues.

– Avec fellation, j’imagine ?

Note aux pédales qui me lisent : se faire prendre fonctionne en lot avec le fait de sucer. Ne me demandez pas pourquoi, comment : il y a visiblement une causalité qui nous échappe.

– Vous avez plusieurs partenaires ?

– Oui.

– Qui ont eu même plusieurs partenaires ?

– Oui.

Il hoche la tête d’un air entendu, je crois l’entendre penser « toutes des salopes ».

– Combien ?

Pourquoi ? Si j’en ai 2, 12, 36 589, qu’est-ce que ça change ? A quel moment tu poses des questions ayant un intérêt réel pour la prescription, à quel moment tu assouvis ta curiosité malsaine ?

– 5.

– Vous protégez vos rapports ?

– Oui, en général.

Je lui décris en quelques phrases les pratiques qui me questionnent sur ma prise de risque et m’amènent à envisager la prise de PrEP.

– Vous avez déjà eu des MST ?

– Non.

– Pris un TPE ?

– Non.

– Vous prenez un traitement ?

– Non.

– Des antécédents médicaux ? Des opérations ?

Je lui retrace les quelques interventions de mon enfance.

– C’est tout ?

J’hésite, mal à l’aise. Ai-je vraiment envie de m’outer à ce type ?

– Non. J’ai fait une mammectomie bilatérale cette année.

– Pardon ?

A cet instant précis, son regard change. Il est en train d’essayer d’apprécier la nature de l’être qu’il a devant lui.

– Vous voulez dire, une gynécomastie ?

– Non, une mammectomie.

Regard confus. J’ai en général pour principe de laisser les cis patauger. Mais je n’ai vraiment pas envie que cet entretien s’éternise, alors je me décide à l’aider.

– J’avais des seins. J’ai été opéré pour les faire enlever.

Début de lueur de compréhension. Faut vraiment tout leur prémâcher.

– Je suis trans.

– Ah, mais vous auriez dû le dire dès le début ! me lance-t-il sur un ton de reproche. Vous comprenez, nous avons besoin de ce genre d’informations.

Pardon de pas me balader avec un panneau ? Et genre : arrête de présumer ce qu’il y a entre les jambes de tes patienx ?

– En vous voyant, je me demandais si vous étiez un homme ou une femme.

T’es ni le premier, ni le dernier, mon pauvre ami. Et franchement, nickel, j’adore me farcir les commentaires transphobes random non sollicités sur ma dégaine alors que je suis là pour parler santé sexuelle.

– Donc vous étiez une femme avant et vous êtes devenu un homme, c’est ça ?

Gigantesque soupir intérieur.

– Si vous voulez, oui.

Je le vois noter « transsexuel » dans mon dossier.

– Vous comprenez, je n’ai jamais eu de cas comme vous.

Oh oui, je comprends bien que je suis un phénomène de foire, et qu’une fois encore les médecins ne sont pas formé.es. Suis-je surpris ? Non. J’aimerais te renvoyer la balle et te dire que je n’ai jamais eu de cas de pro de santé aussi transphobe. Si seulement.

– Vous avez … un vagin ?

Charmant mélange que je discerne dans ton œil. Un mélange entre curiosité et répulsion, peut-être ? J’entends que la question a du sens, dans une consultation PrEP. Pour autant, je sens très bien dans son ton, son attitude, la fascination dégueu, la curiosité malsaine : de quoi ce monstre-là est-il fait ?

– Oui.

– Vous avez des rapports avec ?

– Non.

– Vous êtes vierge, donc ?

Un tel concentré de normes dans un seul mot. Tout le monde aura compris, j’espère, à ce stade de la consultation, que je suis sexuellement actif. Mais bim, magie, j’ai un vagin qui n’aurait peut-être jamais servi, et je suis vierge. Est ce qu’il me renvoie à mon statut d’ « ex-meuf », est ce qu’il teste la réalité de ma masculinité en vérifiant que je n’ai jamais été pénétré par un orifice interdit ?

– Non. J’ai eu des rapports vaginaux, je n’en ai plus.

– Ok. Vous êtes sûr de ne prendre aucun traitement ? Même pas hormonaux ?

– Oui. Rien.

Pause. Regard suspicieux. Quoi ? J’ai trop de moustache pour pas me piquer à la T en douce ? J’ai perdu toute ta confiance en annonçant pas que j’étais trans à la seconde où j’ai posé le pied dans ton bureau ?

– Et niveau état civil, vous en êtes où ? Vous avez changé vos papiers ?

– Mon changement de prénom est en cours.

– Donc « Arthur », ce n’est pas votre prénom sur vos papiers ? Il me faut l’autre.

Je lui donne du bout des lèvres. Il soupire ouvertement, mets « Arthur» entre parenthèses et inscrit mon ancien prénom féminin en gros devant. Paye ta violence symbolique.

– Bon. Vous n’êtes pas dans les clous. La PrEP, c’est une médicalisation, vous voyez. Elle s’adresse plutôt à des personnes qui ont déjà eu des MST, beaucoup de rapports non protégés, qui prennent des substances psychoactives. Vous, vous ferez plus attention au préservatif, et ça ira.

    Donc, voilà où nous en sommes. Je ne suis pas passé suffisamment près de la séropositivité pour mériter la PrEP, qui est, si j’en crois ce charmant médecin, réservée aux pires déviantes pas capables de se gérer. Je ne suis pas encore une assez grosse salope, donc. Je devrais accepter plus de pratiques à risques, revenir après des accidents qui font plus sérieux pour être un candidat crédible. Parce que, vous voyez, la PrEP, c’est le dernier recours pour les dévergondé.es dont on sait qu’on ne pourra rien tirer d’autre.

Il m’assomme ensuite d’un laïus sur ses patienx sous PrEP et sur la recrudescence de MST dans les milieux gays. Son ton ne laisse la place à aucune ambiguité : nous sommes un ramassis d’irresponsables.

Il met fin à l’entretien. Je le sens pressé de me coller dehors.

J’en sors complètement dérouté parce que je viens de vivre. Sur le cul.

Une chose est certaine : si je devais trouver des responsables à la recrudescence de MST, j’irais pas inculper les pédés, les trans, les TDS ou les toxicos. J’irais plutôt chercher du côté de la caste des soignant.es, de sa violence normative et de son biopouvoir.

# féminité interdite

par Aibaf.

Je repense souvent au temps perdu à accepter qu’on me prenne pour un mec cis. Si j’ai longtemps attendu avant de transitionner, c’est que j’ai dû dealer avec une interdiction / répression super forte d’aller vers la féminité. Cette interdiction a pesé super fort dans ma vie et m’a empêchée pendant trop longtemps d’être la meuf fantastique que je suis aujourd’hui.

J’imagine que je suis évidemment pas la seule à m’être débattue avec ça. Que ça doit concerner pleins d’autres personnes assigné-e-s M à la naissance, cis ou trans. Alors j’avais envie d’en dire un peu plus sur comment ça s’est passé pour moi, des moments pourris aux solidarités qui m’ont permis de goûter un peu au féminin, de kiffer ça et d’oser enfin déserter la masculinité à tout jamais, pour mon plus grand bonheur.

Je me souviens que petite, j’étais une tafiolle. J’avais des « manières » comme le disait les adultes. Je faisais plein de gestes avec mes mains et mes bras, et j’avais des intonations pas nettes dans ma façon de parler aussi. J’aimais bien ça. J’ai l’impression que c’était un peu toléré tant que j’étais très jeune. Puis, au fur et à mesure des années, la répression des autres, enfants et adultes, a augmenté. J’ai quelques souvenirs. Des regards désapprobateurs, les remarques humiliantes ou les sourires malaisants des adultes, les injonctions à jouer avec les garçons, les interdictions à bouger « comme une fillette » en cours de sport, ou à mettre tel vêtement, de telle couleur ou de jouer avec tel jouet…. Du côté des enfants, les moqueries et les insultes sont montées crescendo au fur et à mesures des années : de « tu bouges comme les filles ! », puis rapidement en fin de primaire et au collège : « PD », « tapette », «  suceur de bites », « enculé ».

Au collège, je me suis fait harcelée pendant 2 ans par un mec qui voulait me « corriger ». Il m’attendais à la sortie du bahut, et faisant la liste de tous les moments de la journée où il considérait que j’avais été trop tapette et que j’avais pas su me retenir (ce que j’essayais de faire le plus possible déjà à l’époque). Il me me frappait ou m’humiliait quand je m’étais pas assez contrôlée. Toutes ces moments m’ont poussé à effacer mes manières et à ne rien laisser paraître. J’y suis arrivée pendant un moment et je sais que d’autres ne peuvent pas forcement faire ça. J’y suis tellement bien arrivée que maintenant, c’est le bordel parce que je dois parfois penser et faire des efforts pour me débloquer et minauder tranquille. Ce n’est pas tout le temps « automatique » ou « naturel » et c’est très pénible parce que j’adore ça.

L’interdit de féminité m’a aussi percuté violemment lors d’une agression bi/homophobe de rue. J’ai 20 ans. Un mec trop beau avec plein de manières me drague joliment dans un bar. Il propose de sortir pour fuir nos amis respectifs qui nous saoulent parce ce qu’ils-elles nous font pleins de remarques sur ce qui se passe. Deux garçons qui se branchent en territoire hétéro, ça se fait pas. On se balade, on flirte. C’est doux. J’ai un peu peur parce que j’ai jamais trop eu de relations mais je me laisse aller. Il réussi m’attraper la main. Je sais plus trop quoi dire mais j’aime ça. À ce moment là toute une bande de mec-cis-hétéros sortent en groupe d’un bar en hurlant des trucs de supporters de foot. L’un d’eux nous voit, bug et commence à nous hurler dessus. On n’a même pas eu le temps de s’embrasser. Tout va très vite. Lui et ses potes nous encerclent, nous insultent. On est coincé. Les coups fusent. Je réussi à fuir mais sans mon crush. On ne s’était pas encore donné nos numéros. Je ne le reverrai pas. Je ne saurais pas comment il s’en est sorti. Moi ça m’a vraiment brisée. Je n’arrive à en reparler que depuis peu. À l’époque, cette agression a fini de me m’éloigner loin de tout ce qui pouvait paraître féminin et bi/pd pour un bon moment. Je me dis qu’être bie ne m’a sûrement pas aidé là dessus. Après, j’ai relationné avec des meufs hétéras. Je suis entrée comme je pouvais dans la contrainte à l’hétérosexualité et j’ai pas vraiment kiffé. J’ai appris par la suite que pas mal de personnes m’ont lue comme pd alors que je pensais avoir arrêté mes manières et coupé les attirances pour d’autres personnes que des meufs. C’est que finalement, j’avais pas vraiment tout refoulé…

J’ai tout de même gardé une petite trace d’affection à la féminité et au queer, principalement inconsciente. J’ai milité dans les milieu altermondialistes au sein du pink bloc de l’époque. On s’habillait en rose et argenté avec pleins de paillettes pour sortir en manif ou en action. On jouait des percussions et on dansait des chorégraphies décalées et pas du tout viriles. Parfois ça pétait à côté. Pavés, charge de flics. On faisait avec. On permettait parfois à celleux qui n’avaient pas de groupes affinitaires ni d’orgas de rester, de ne pas trop paniquer. Dans les villages de contres-sommets anti G8 des années 2000, je regarde les espaces queer/féministe avec envie mais sans oser y mettre les pieds. Chaque année, je fais en sorte de ne pas louper l’ExistransInter, mais je reste chez moi pendant la Pride.

Quelques années plus tard. Je milite dans un collectif antimasculiniste. Je suis un petit proféministe modèle. Je check mes privilèges. Je me tais, j’écoute. Mais petit à petit, à force de me rappeler (et de m’entendre rappeler) que je suis un gars et que faut bien que je reste à ma place, ça grince. Un des mec du collectif met du vernis au bout de ses doigts, porte des grandes boucles d’oreilles qui virevoltent de partout, s’habille en mini-short et en hauts moulants plein de couleurs et de paillettes. Ça fait envie tout en réveillant des peurs, ça me travaille. Je m’y mets petit à petit. J’aime ça. Bientôt, je saisis chaque opportunité de me queeriser. Ça bloque de plus en plus quand on parle de moi au masculin.

Un jour, je me lance, je « décide » de transitionner. J’ai lu Serano. Ça a fait boum dans ma tête. J’en peux plus d’être en garçon. Refuser d’être un homme peut se vivre aussi, être autre chose qu’un titre de livre d’un pote d’Andrea Dworkin avec un traducteur transphobe tout naze. Mais l’interdit de féminité continue de me marquer. En début de transition, j’ai insomnies après insomnies. Je me dis que ça va forcément mal se passer cette histoire. Que ça va m’apporter un lot de merdes incommensurable et qu’il faut mieux ne plus y penser et revenir en arrière. Je ressens un mélange de peur et un sentiment d’illégitimité qui explose à l’intérieur. Mais j’ai tienu bon et j’ai d’abord expérimenté pleins de trucs de féminité seule chez moi et personne n’avait rien à dire à ça à part moi et ce sentiment d’illégitimité intériorisé.

Puis vient le moment de sortir de chez moi en mode meuf. La panique et l’angoisse ressenties à ce moment là. Mon corps se souvient sûrement de ce qui s’est passé quand j’avais 20 ans. Ma tête moins. Le même scénario s’est déroulé de nombreuses fois. Je commence à me préparer. Je suis stressée parce que j’ ai envie d’être un peu crédible en meuf mais je dois ne pas trop en faire non plus. J’ai enfilé une jupe et une paire de collants avec des motifs trop beaux. J’ai mis du vernis, des boucles d’oreilles, je me suis maquillée les yeux discrètement. J’ai trop la classe mais je ne me sens pas encore prête à en faire profiter l’extérieur. Je suis bloquée devant la porte de l’appart. Pas possible de sortir. Combien de fois j’ai rebroussé chemin… J’abandonnais et j’enlevais tout. Je me « kinguais » pour passer pour un garçon, pour laisser un peu la peur de côté mais ça me faisait complètement étouffer.

D’autres fois, j’en pouvais plus de devoir me kinguer. J’en avais tellement marre que mon corps ne soint pas perçu, lu correctement. Je n’arrivais pas à sortir. Je restais bloquée chez moi. De refuge, il devenait lieu d’auto-enfermement. Et c’était pas la fête dans ma tête. Combien de fois j’en suis venue à douter de ce que j’avais envie d’être ? Encore maintenant, je ressens trop souvent ce sentiment de peur et d’illégitimité d’avoir investi la féminité alors que je suis lue comme meuf à peu près partout dans des interactions courtes. M’autoriser à mettre du rouge à lèvre a été un truc super dur à faire. Je n’arrive pas à mettre des robes alors que je trouve ça trop beau sur d’autres meufs. Dans ces moments, je me regarde régulièrement dans les vitres des magasins ou des voitures garées, dans les miroirs que je trouve. En soirée, je peux aller pleins de fois aux toilettes pour vérifier mon apparence. Je ne pense pas être plus narcissique que d’autres. Je crois que je fais surtout ça parce que c’est super stressant de ressentir que la manière dont les autres me perçoivent peux changer d’une minute à l’autre. C’est épuisant de me sentir « bizarre » comme meuf dans le regard des autres. Encore maintenant, je ressens que c’est trop compliqué de combattre la manière dont mon corps est perçu / lu par la plupart des gentes alors c’est plus simple de ne pas socialiser, de retourner dans mon appartement-placard, en attendant la prochaine sortie.

Mes sorties pas déguisées en garçon ont été marquées par la peur de l’agression, physique, verbale, sexuelle, et elles le sont toujours. Pendant une bonne partie de ma transition, j’ai ressenti une vulnérabilité permanente à l’extérieur. L’impression d’être toujours au mauvais endroit au mauvais moment. Ça s’est un peu arrangé depuis que je suis à peu près lue comme meuf. Mais je le ressens encore trop souvent. Ce qui m’a le plus marqué dans ces moments (et me marque encore), que ce soit dans la rue, les transports, les lieux publics, c’est ce que j’appelle « le regard cis ». La panique de genre que je voyais dans les yeux des gentes quand ils-elles me croisaient. Ce regard qui me scannait et me faisait sentir, sans aucun mots, que y avait un truc qui n’allait pas avec moi. La plupart des gentes n’osent pas dire ce que certains mec cis se permettent de dire tout haut : « c’est quoi ça ? », « c’est un mec ou une fille ? », « hey ! Regarde le PD / la tapette / la tafiolle / le travelo/ !». Dans ces moments là, ma seule préoccupation est d’éviter d’être paralysée et de trouver la meilleure direction vers laquelle fuir et de trouver un refuge : un magasin, un bar. N’importe quoi avec du monde. Je me souviens encore du jour où j’ai couru et sauté dans le premier bus à l’arrêt après une insulte parce que je sentais que le mec et ses potes n’allaient pas s’arrêter là.

Maintenant encore, je ressens le regard cis quand je traîne longtemps en soirée ou dans un bar avec des personnes qui ne me connaissent pas. Parfois, à un moment, quelque chose les fait s’interroger sur mon genre. Ma voix qui flanche, une façon de bouger, une partie de mon corps. Dans ces moments, le mégenrage ou une question vient très souvent sanctionner direct mon « faux pas ».

Pour finir, j’ai envie de penser à tous ces petits moments de soutien qui m’ont aidé à pas lâcher l’affaire, à décider d’être un meuf et à embrasser la féminité. La sororité entre meufs/folles/fems/trans a été super importante dans ma désertion du masculin.

Je pense à cette conversation avec R où j’ose lui dire que j’en ai ras le bol d’être pris pour un garçon mais que je peux pas dire non plus que je me sens meuf depuis que j’ai trois ans. Il m’écoute, valide mon ressenti, me parle de ses copines trans.

Un peu plus tard, y’a eu M. qui a bien entendu que je me genrais spontanément au féminin sans l’avoir vraiment décidé, et me propose de s’adresser à moi au féminin.

Je pense à N. qui m’a appelée « meuf » spontanément, avec un grand sourire juste après que je lui ai annoncé que j’étais plus celui qu’elle connaissait depuis sa naissance. Elle ne manque jamais une occasion de m’appeler sister et ça m’a fait trop de bien.

Il y a eu ce mot magnifique écrit par C. sur une serviette en papier alors que j’étais pas en super forme : « Référent trans solidarité C./Aibaf. Bon pour un an. Renouvellement sur consentement mutuel ».

Je pense à I, qui m’a évité quelques agressions de rue : « ne te retourne surtout pas, il y a un gars qui a bloqué sur toi. On trace, je t’expliquerai après… » et qui me consolait quand je me rendais compte de ce à quoi j’avais échappé.

Et à K. qui a fusillé du regard tou-te-s celleux qui me regardaient chelous quand on traîne ensemble. Un fois, il a lancé ce regard dans un wagon de métro entier qui me dévisageait en mode panique de genre dès que je suis entrée dedans… Tous le monde a regardé ailleurs. C’était magique.

F. m’a prêté ou offert des vêtements ou des bijoux trop beaux, donner son avis d’experte de classitude pour que je puisse expérimenter tranquillement ma féminité sans être trop ridicule.

Et puis, le fait d’avoir plu à certain-e-s, d’avoir été désirée en tant que meuf m’a bouleversée.

Enfin, une des expériences les plus fortes que je garde de tout ça, c’est la complicité, la proximité affective / émotionelle avec toutes les meufs/folles/fems/trans que j’aurais jamais pu avoir si j’étais restée un garçon qui avait oublié qu’il était bi et qui ne s’était pas rendu compte qu’il avait tellement envie d’être une meuf.

Bref, j’aurai pas pu y arriver sans toutes les personnes qui m’ont écoutée, encouragée, consolée quand ça allait pas, qui m’ont fait pleins de compliments sur ma féminité rapiécée ou sur mon corps de meuf pas commun. Et ça m’a beaucoup beaucoup aidée à tenir bon jours après jours, à me rappeler en actes que mon genre n’est pas plus illégitime que d’autres et que la féminité est quelque chose de puissant et magnifique que je ne ne lâcherais pour aucune raison.

Aibaf

CHRONIQUES DE NEW YORK

Le bar Stonewall

par Pedro Lemebel.

Pedro Lemebel (1952 – 2015), écrivain et performeur d’ascendance mapuche, né à Santiago, décrit la réalité chilienne depuis la grande gueule d’un pédé prolétaire et communiste, à la fois acide et plein d’amour pour les classes populaires de son pays. Ses chroniques, publiées dans les années 90 dans la revue Pagina Abierta, peuvent être lues comme un commentaire sur la société chilienne post-dictature : néolibérale, raciste et structurée autour des intérêts de la classe dominante, complice du régime pinochetiste. Cette chronique, en particulier, cristallise la puissance critique de son humour.

Publier ce texte en traduction nous semble intéressant à plus d’un titre : d’abord parce qu’il rend compte de la captation libérale des luttes des minorités sexuelles et de leur blanchiment systématique par les logiques du capital. Ensuite parce qu’il laisse entendre qu’il existe des fissures dans ces logiques, des espaces qui ne sont pas encore complètement circonscrits par la marchandisation et qui peuvent encore être habités par des corps minorisés.

Et si on t’invitait tous frais payés à New York pour participer à l’évènement de Stonewall, vingt ans après le passage à tabac policier dont les vedettes ont été les filles gays qui, en 1964, ont occupé un bar dans le quartier du Village. Et si on te racontait cette fable et que tu te sentais obligé de te signer à l’endroit de l’incident. Un petit rade obscur, sanctuaire de la cause homosexuelle où la sodomie touristique vient déposer ses offrandes florales. Car c’est là, derrière la vitrine, que s’exhibent les photos délavées des vieilles harpies hippies qui ont résisté je ne sais combien de jours au harcèlement de la loi, à l’agression policière qui a voulu les expulser sans succès. Alors comment ne pas verser une larme dans cette grotte de Lourdes gay, qui sert d’autel sacré aux milliers de visiteurs qui prient respectueusement pendant quelques secondes en ôtant leur visière Calvin Klein quand ils défilent devant le comptoir. Comment ne pas feindre au moins une peine si tu es en visite à New York et que ces militantes gringas, si béates et si marchandes avec leur histoire politique, te payent tout et t’empêchent de crever la dalle. Comment ne pas simuler poliment l’émotion que suscitent en toi ces visages sur les photos en noir et blanc, qui pourraient appartenir à un film antique qu’on n’a jamais vu. Ces photos des éminences gays qu’on dirait sorties de Woodstock, couronnées de roses et de rubans colorés à la fenêtre du bar Stonewall comme dans tout le pâté de maison, comme dans tout le quartier du Village, décoré tel un gâteau à la mode pédé. Parce que quand tu sors du métro à Christopher Street, tu te retrouves tout à coup face à une tonne de muscles et à des culturistes en minishorts, chauves et percés aux oreilles. Les couples d’hommes en rollers filent main dans la main à côté de toi comme s’ils ne t’avaient pas vu. Et comment te verraient-ils tellement tu es un laideron, tellement tu traînes par le monde ta malnutrition de folle sous-développée. Comment te prendraient-ils en compte avec ta tête de Chilienne étonnée face à cet Olympe d’homosexuels puissants et bien nourris qui te regardent avec dégoût, comme s’ils te disaient : Nous te faisons la faveur, petite indigène, de te faire entrer dans la cathédrale de la fierté gay.

Et tu marches, si démuni dans ces scénarios du Grand Monde, et tu vois les boutiques pleines de fétiches sadomasochistes, de clous, d’épingles à nourrice et de vis et de punaises et d’autant de merdes métalliques pour se torturer la peau. Tant de douleur ! Quelle horreur de voir au coin de la rue ce groupe de Leader’s avec ses motos, ses moustaches, ses cuirs, ses bottes et cette brutalité fasciste qui te rappelle les bandes de machos que tu avais l’habitude d’éviter au Chili, quand tu traversais la rue et marchait d’un pas raide en faisant semblant de regarder ailleurs. Mais ici, dans le Village, sur la placette devant le bar Stonewall, cette puissance masculine effrayante abonde : elle te réduit à l’état de petite mouche latina au milieu de ce quartier du sexe blond. Dans ce secteur de Manhattan, zone rose de New York où tout coûte les yeux de la tête, épicentre du circuit commercial destiné aux homosexuels à dollars qui visitent la ville. Surtout dans cette fête mondiale pendant laquelle l’île de Manhattan s’arbore drapée de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel gay. Mais il n’y en a qu’une seule, le blanc. Car peut-être que le gay est blanc. Il suffit d’entrer dans le bar Stonewall, où il fait toujours nuit, pour s’apercevoir que la concurrence est majoritairement claire, blonde et virile, comme dans les saloons des films de cow-boys. Et si, par hasard, on y trouvait un Noir ou une folle latina, ce serait pour qu’on ne les dise pas antidémocratiques.

C’est pour ça que je ne suis pas resté très longtemps dans ce petit bar historique : un coup d’œil rapide et tu t’aperçois que tu n’as rien à faire là, que tu n’appartiens pas à la carte postale dorée de l’esthétique classique musclée, que la ville de New York a d’autres recoins où tu ne te sentirais pas si étranger, d’autres bars plus contaminés où l’âme latina danse sa chanson territoriale.

Méditations antipatriarcales

Illustration Aubrey Beardsley

Avant, je ne pleurais qu’une fois ou deux par an, seulement à des occasions exceptionnelles, quand j’étais submergé de tristesse. Je ne pleurais ni au cinéma, ni devant mes séries préférées, ni après une rupture ou une déception amoureuse. J’étais ému, mais je ne pleurais pas. Allô le cerveau, est-ce que vous me recevez ? Comme si mes larmes étaient retenues par un petit couvercle et que pour les libérer il fallait actionner un genre de levier en appuyant très fort dessus. Je disais « si je pleure c’est vraiment que ça va pas, ça veut dire que suis brisé ». Tout le reste du temps, malgré la tristesse, le désespoir, la fatigue, le surmenage, elles restaient bloquées à l’intérieur. Nous sommes actuellement derrière les glandes lacrymales, est-ce que vous m’entendez ? Je ne les laissais pas sortir de mon corps. Je ne pouvais qu’être au bord des larmes, à moins qu’on m’invite expressément à franchir la ligne, pour les laisser couler.

Pourtant, dans cet avant, qui ne remonte qu’à moins d’un an, j’étais déjà bien baigné dans le discours féministe. En tout cas, ce blocage de mes larmes ne venait certainement pas d’une fierté viriliste consciente. S’il vous plaît, si vous nous entendez, répondez. Bien au contraire, mes lectures militantes m’avaient progressivement amenées à détester la catégorie « homme cisgenre » jusqu’à l’impossibilité de m’identifier avec de manière décomplexée. C’est à ce moment là que j’ai revendiqué la place de PD. Désormais je ne pouvais exister en tant qu’homme cis seulement comme un traître. Jour 8395 depuis la perte de contact. Malgré cette désidentification assumée des codes de la virilité, en dépit de ma compréhension du discours féministe queer radical, le couvercle était toujours aussi serré. Même si j’aurais pu dire quelque chose comme « c’est sûrement un signe de virilisme de pas réussir à pleurer en tant que mec cis », toujours rien, ça ne changeait rien, je pleurais toujours aussi rarement. Nouvelle tentative demain.

Jour 8495, nous tentons à nouveau un appel au cerveau. Quand j’y pense aujourd’hui je me dis : comment c’est possible d’avoir compris que le virilisme est la raison pour laquelle je ne pleure pas, mais que ça ne changeait rien au problème ? Parole Pourtant je crois pas que ça soit un manque de politisation, j’en ai passé du temps à écouter les autres, entendre les préoccupations des personnes qui vivent des oppressions que je vis pas. Je suis pour le disempowerment, la discrimination positive, paroles et encore des paroles, et puis le privé est politique à qui le dis-tu ? C’est qui ?

C’est toi là-bas dans le noir, Je suis le reflet de ton désespoir

Attends ! Laisse-moi te regarder. Regarde toi, sans ton masque

Mais tu pleures ! Tu pleures enfin!

Après toutes ces années que j’essaye de te parler. Tu pleures enfin

Ça n’a pas été là-bas, hein ?

Et alors qu’est-ce qu’ils comprennent ces hommes là à part les paroles hein ? Ma chérie, qu’est-ce que tu croyais devenir comme ça ? Encore encore et encore te cacher pour devenir comme eux ?

Je t’en prie, Ne les écoute pas, Ne les écoute plus, Ces hommes sans peur, Ne sont que promesses de bonheur

Attends ! tu ne peux pas t’en aller comme ça Ici tu es chez toi ! Regarde ! Ils sont tous là, les voilà Tu entends ? Tu les entends maintenant? Chante vas-y chante, c’est ton public Chante pour eux, chante pour toi qui n’ai jamais pu leur parler Chante pour tous les maux de ton cœur qu’on ne t’a jamais appris(1 )

Je remercierai jamais assez les divas qui ne s’arrêtent pas de chanter qu’il faut écouter son cœur, de le montrer par leur simple existence.

Ce n’est pas la phrase « on peut pleurer quand on est un mec cis » qui a débloqué mes larmes, c’est la compréhension émotionnelle du monde. L’éducation masculine patriarcale, dans l’objectif global de rendre les mecs cis dépendants émotionnellement du travail de care2 des meufs et ainsi légitimer l’hétérosexualité, ne se limite pas à empêcher l’expression de nos larmes. C’est une éducation et un code de conduite qui nous amènent à rejeter l’observation de nos émotions, souvent au profit de l’intellect et d’une posture stoïque, voire de comportements toxiques. Tout ceci au détriment de notre bien-être et de celui de notre entourage.

Dans la mesure où on est conditionné et constamment incité à ne pas montrer ses émotions (y compris à soi-même), l’écoute émotionnelle doit se réapprendre par la pratique méditative. De mon point de vue spécifique de PD cisgenre blanc, la méditation n’est pas qu’un loisir permettant le bien-être individuel.

Utilisée à bon escient, c’est à dire alliée à une perspective féministe, la méditation œuvre à la lutte profonde contre le patriarcat.

Pour voir ça, il faut se pencher sur la répartition genrée du care dans le couple hétérosexuel, mais pas seulement. En fait, potentiellement dans tout groupe mixte sur le plan du genre. Si on part du principe que le travail émotionnel (3) est indispensable au bien-être et que les hommes cis sont conditionnés et influencés à ne pas écouter leurs émotions, alors forcément dans la vie intime et amicale, ce travail est effectué par les femmes, pour et à la place des hommes cis. Comme c’est un travail quasi-impossible à faire à la place de quelqu’un, il se fait forcément, dans une certaine mesure, au détriment du bien-être des femmes.

C’est ce que je comprends comme la base de la co-dépendance dans les couples cis hétéro, qu’on pourrait définir comme un mode de relation affective cishétéronormé où typiquement l’homme cis dépend d’une femme cis pour gérer ses émotions et la femme cis dépend de l’homme cis pour se sentir validée dans ses choix et son existence, en tant que « bonne épouse » dévouée.(4) Si l’éducation genrée construit des hommes cis comme ayant besoin du travail émotionnel des femmes pour fonctionner psychologiquement, et construit les femmes cis comme ayant besoin de la validation de leur existence par les hommes, alors leur rencontre est construite comme inévitable. Leur vie commune, la seule forme d’existence possible. L’une des raisons pour lesquelles l’hétérosexualité en tant que régime politique est si puissante est qu’elle produit ces deux types d’individu-e-s psychologiquement incomplet-e-s, qui sont donc forcé-e-s à s’unir pour la vie. En plus de ça, elle présente comme naturelle ces deux rôles qui sont en réalité appris. Il me semble que ces analyses valent aussi pour des relations en dehors du couple hétéro, comme des relations amoureuses entre pédés ou queer, ou des relations amicales qui ne sont pas épargnées par les rapports de genre.

La mise en lumière de ce modèle hétéronormé comme faisant partie d’un système politique hétérocispatriarcal, nous permet de remettre en question et d’effectivement modifier les rôles qu’on occupe en ce qui concerne le care et la gestion des émotions. Cela peut se faire à travers le réapprentissage de l’écoute émotionnelle, et généralement dans l’appropriation de la posture de care, d’empathie par des mecs cis. Selon moi, ce sont des éléments de la construction sociale de la féminité que les PD cis devraient s’approprier dans l’objectif d’une répartition juste du travail de care, et aussi pour leur propre bien-être.

En plus de porter des discours féministes, et des luttes politiques concrètes, j’encourage tous les PD cis en particulier à s’entraîner à méditer, à s’occuper d’eux-même, à s’organiser collectivement pour prendre soin de soi et des autres, pour que la règle ne soit plus la co-dépendance, mais l’autonomie émotionnelle (5), le soutien réglé par le consentement au lieu qu’il le soit tacitement par le genre et l’hétérosexualité.

Je ne pense pas qu’on puisse envisager de quelconque changement politique profond sans passer par une révolution sensorielle dans le plus intime. Alors si tu veux détruire l’hétérocispatriarcat, n’oublie jamais, Listen to your Heart.(6)

Je suggère de prendre ce conseil de diva au pied de la lettre, et de se poser 5 minutes pour observer son état émotionnel de maintenant. Si tu es seul-e, tu peux lire le paragraphe entier puis suivre la méditation de mémoire, ou alors le faire progressivement. C’est aussi possible de t’enregistrer en le lisant et d’écouter le fichier plus tard.

Cette trame de méditation est un emprunt au cours de yoga de Zuko à Nantes, si tu est intéressé-e pour prendre des cours avec lui à l’année, contacte PD La Revue ! Ses cours, à prix libre, sont accessibles à tous niveaux de pratique, et il propose un espace sans compétition où le but est plutôt de progresser à son rythme en restant tout le temps à l’écoute de ses limites. Bonne méditation à toi !:)

Je te propose avant tout, d’adopter une posture confortable, debout, assis-e, couché-e, selon ta préférence, avec les yeux fermés si possible. Une fois installé-e tu peux te poser les questions suivantes pour faire le point sur ton ressenti émotionnel : quelles émotions je ressens, là, maintenant, après avoir lu ce texte ? Est-ce que je ressens de la joie, de la tristesse, de la colère, de l’ennui, de la mélancolie, ou d’autres émotions ? Sans essayer de les expliquer avec des mots, comment est-ce que je la sens dans mon corps ? Si à un moment des pensées me viennent, j’essaye de ramener mon attention à mes émotions. Revenir à mes émotions que je peux sentir dans divers endroits du corps. Peut-être dans le ventre, dans la gorge, ou dans d’autres parties du corps. Si je ressens des émotions intenses, je peux me concentrer sur l’endroit où je les sens, en imaginant que je peux respirer dans cette zone. Ou alors je peux me concentrer sur un élément de ma respiration, son rythme, son niveau de profondeur, la température de l’air quand il entre et sort de mes narines ou de ma bouche, ou un autre élément de ma respiration. Pour revenir à moi, je peux respirer plus profondément, puis, commencer à réveiller mon corps, en bougeant mes doigts, mes bras, jambes, tête, et rouvrir doucement les yeux. Si je le veux, je peux tenter de garder une partie de cette conscience émotionnelle pendant le reste de ma journée.

Notes :

  1. Ce passage est une réécriture du monologue de Dalida dans la chanson « Gigi l’amoroso ».
  2. Ce mot a diverses significations en anglais, mais je l’utilise ici en tant que concept féministe. En tant que tel, il permet de visibiliser l’assignation des femmes à un certain nombre de tâches liées au soin, à la santé, qui sont typiquement assignées à la féminité. On pourrait même dire que le care renvoie, sur le plan du genre, à une posture généralement attentionnée, dans le souci de l’autre et l’empathie, ce qui induit directement une charge, une responsabilité de faire attention.
  3. Cette expression est proche de « charge émotionnelle » ainsi que « charge mentale » et s’inscrit dans une démarche féministe de politiser des aspects de la vie « privée ». Elle se réfère à un ensemble de tâches et de responsabilités typiquement assignées à la féminité. Celles-ci peuvent inclure de comprendre, s’occuper des émotions des autres, anticiper et satisfaire les besoins des autres, notamment dans le cadre de relations intimes, affectives ou sexuelles. L’utilisation de ce concept permet de montrer que ce travail est inégalement réparti sur le plan du genre, et pose donc une base pour potentiellement rectifier ce déséquilibre.
  4. Même si je trouve intéressant d’utiliser cette caricature pour réfléchir au care, je préciserais que ce modèle représente surtout la classe moyenne blanche cis hétéro.
  5. État d’une personne qui a conscience de ses émotions, a la capacité de les comprendre et les exprimer clairement.
  6. Cette phrase, que je traduirais par « Écoute ce que dis ton coeur » fait référence à la chanson « Listen to Your Heart» du groupe Roxette.

La libération de mon pédé intérieur : un conte de fée homo radical.

TransFagTrad est un collectif de traduction d’archives FTM homosexuelles amateur qui fonctionne en autogestion et dont les membres, des hommes trans homosexuels ou bisexuels, travaillent en bénévoles. En tant que transpédés, on constatait un manque effarant de ressources francophones qui parlaient de nos vécus, de nos amours, de nos luttes, et qui nous permettent de retracer une généalogie FTM et transpédée. C’est par ce constat qu’a émergé l’envie de s’organiser entre nous pour partager la joie qu’on a pu ressentir à la lecture d’écrits anglophones qui ont fait écho dans nos coeurs transpédés, et les rendre plus accessibles à un public francophone. Ces écrits, ils viennent des Etats-Unis et datent des années 1970 à 1990, et les personnes transpédés, butch, fem, ex-lesbiennes et néo-gays et autres tapettes radicales s’y racontent. Avant de commencer la lecture, on préfère prévenir que certains usages de la langue n’ont pas le même impact aujourd’hui et peuvent même choquer. Il y a notamment un passage de réassignation par le « sexe biologique », et l’usage d’un lexique poétique tiré du répertoire médical (qui nous désigne comme des hermaphrodites ou des transsexualistes symptomatiques). On a choisi de partager une traduction collective d’un article de TransFagRag, un zine de 1996 par et pour des hommes trans homosexuels, qui nous plonge dans l’univers des clubs remplis de cuir et de folles, endroit rêvé pour questionner sa propre identité. Bonne lecture !

Illustration par Loren Durand.

Pour la soirée « Faerie (1) Lingerie», Avi et moi formions le couple parfait. Lui, avec son porte-jarretelles en dentelle et ses bas blancs, son bikini en coton et maquillé par mes mains expertes, moi avec mon caleçon Calvin Klein, mon débardeur, ma veste en daim bien butch (2), mes bottes asserties et ma barbe postiche. Oh, et bien sûr, le joli paquet entre mes jambes. J’ai pleurniché : « Mais comment vous faites, vous, pour marcher avec un truc pareil ? ». « Cesse d’y toucher », m’a admonesté Avi de son falsetto israélien. J’ai tenté de marcher d’un pas nonchalant dans la rue, et de ne plus penser à maintenir ma bite en place, la confiant aux bons soins du string en dentelle noire où je l’avais nichée, en sécurité.

Après avoir dépassé plusieurs pâtés de maison d’une démarche maladroite et m’être arrêté plus d’une fois pour remettre mes nouveaux bijoux de famille en place, nous sommes arrivés sur les lieux. Comme je m’y attendais, les couloirs et les chambres étaient en grande majorité occupés par des tapettes radicales, parées de sequins, de dentelles, de polyester et de toutes sortes de lingerie fine. J’espérais avoir respecté le dress-code. Ne devant éventer ma couverture sous aucun prétexte, Avi me présenta avec obéissance à ses amis en tant qu’Ian ; c’est le nom que j’avais envisagé d’adopter pour Rosh Hashana (3). J’ai tendu la main et leur ai serré la poigne le plus fermement possible puis ai lancé un « comment qu’ça va ? » de ma voix la plus virile. Certains y ont cru pendant un moment, et les autres qui avaient percé à jour mon travestissement, étaient manifestement curieux.

Lors de précédentes visites dans des lieux gays, j’avais remarqué que ma présence féminine avait tendance à refroidir la tension sexuelle masculine qui circulait habituellement de façon très libre. Mais ce que je voulais ici, c’était tout l’inverse. J’étais venu pour susciter et prendre part librement à cette énergie sexuelle débordante. Mais qui fallait-il que « je » soit pour y arriver ? Il fallait que « je » soit un escroc en quelque sorte. Je ne voulais pas être catégorisé comme « femme » et rejeté à ce titre. J’étais à ma place dans ce lieu appelé « boy’s room ». Je voulais en être ; pénétrer dans le club, dans le sauna, et dans ces chairs tendres de garçons…

Très vite, je frappais mon gode ferme mais flexible contre le cul de toute une file de pédés avides de se faire baiser les uns après les autres dans le couloir. Je voyais déjà le titre : « Un garçon-fille gang- bang toute une bande de tapettes à lui tout seul. ». Peut-être plutôt : « à l’aide de son seul gode » ? Je ne sais pas s’ils étaient mes jouets ou si j’étais le leur, mais tout le monde semblait y prendre du plaisir. Il y a bien des jours où je me sens plus viril que d’autres, mais ce moment fit de moi un animal tout autre. Je n’avais pas l’impression de performer la virilité. Les fâmes biologiqueuh (4) à la fête étaient surtout douces, fems (5) et passives et manquaient de la brutalité à laquelle j’aspirais. Cela dit, si une grande méchante gouine butch avait franchi la porte d’un pas assuré, mon orientation sexuelle serait devenue tout de suite plus compliquée. Et elle l’était. Je me sentais vraiment comme… un pédé trans. Ouais, ça me correspondait bien.

Puis je me suis souvenu de deux MTF que je connaissais. L’une d’elles, Joseph, un mec gay, disait qu’il prévoyait de devenir lesbienne après son opération. Prévoyait ? De devenir lesbienne ? Qu’est-ce qu’être lesbienne alors si on peut prévoir d’en devenir une ? L’autre, Kate Bornstein, était un ancien homme hétérosexuel qui, une fois devenue femme, s’était rendue compte qu’elle était toujours attirée par les femmes. Elle avait alors fait son coming-out en tant que lesbienne. Dans sa dernière pièce, Kate citait ainsi sa mère : « maintenant nous nous parlons, moi et mon fils, la lesbienne. ». Pour Joseph, le facteur primordial de son orientation sexuelle était sa préférence pour l’essence- même de l’homosexualité, et cela peu importe son sexe. Pour Kate, c’était le sexe (6) de la personne par lequel il, puis elle était attirée qui était le plus important.

Un pédé trans. Ouais, ça me correspondait bien.

Il y avait quelque chose chez Joseph qui résonnait en moi. Pendant que je dansais avec Spectrum, une tapette radicale qui faisait tournoyer avec application son corps nerveux contre le mien, je me suis dit « Je veux ce mec… Je veux ce mec seulement comme un homme peut en vouloir un autre » Mais j’ai peut-être internalisé l’hétérophobie ; la seule manière dont je peux manifester mon attirance pour les hommes c’est en tant qu’homme. Enfin, non, ce n’est pas tout à fait vrai. S’il y a bien quelque chose dans ce genre là, c’est plutôt de l’hétérosoporifie : l’ennui plutôt que la peur de l’hétérosexualité. Je peux sentir les mecs hétérosexuels à des kilomètres et ils *bâille* ne me donnent pas envie de voguer avec eux, alors qu’il suffit aux garçons queer de cligner les yeux pour que mon mât se dresse.

Spectrum avait des cheveux bruns courts, des yeux perçants et des sourcils arqués qui partaient de son nez et allaient jusqu’au front pour redescendre vers ses oreilles. Son maquillage donnait à son regard un aspect concentré et intense, peu importe ce qu’il regardait. De ces yeux il soutenait mon regard, dansant toujours plus près de moi tandis que des gouttes de sueur glissaient le long de son cou. Très vite, je me suis retrouvé sans chemise, mon pénis accroché par sa ventouse au-dessus de la baie vitrée si bien qu’il avait l’air d’un mât, et Spectrum et moi avions échangé de sous-vêtements.

Je dansais dans son jockstrap rouge tomate (par-dessus mon string noir) tandis que mon caleçon en coton gris glissait tout le long des deux pamplemousses fermes composant son délicieux cul, parsemé de tâches sombres là où la sueur avait glissé. J’ai récupéré ma bite, qui avait l’air plutôt réaliste dans le jockstrap de Spectrum. Les yeux de Spectrum se sont écarquillés et il s’est approché de moi en dansant, souriant avec les yeux baissés, puis il a levé les yeux vers moi et a gloussé timidement.

Quelques autres tapettes ont fait le détour pour mater et jouer avec moi, mais j’ai décliné leurs avances, favorisant Spectrum. Spectrum gardait les yeux rivés sur moi pendant que ses hanches ondoyaient toujours plus près de mon entrejambe. J’ai plié les genoux et ai dansé contre son torse, effleurant « accidentellement » son téton avec le mien. Comme il semblait aimer ça, j’ai fait courir mes doigts le long de sa nuque vers son nombril, m’arrêtant à nouveau sur son téton pour le pincer abruptement. Le corps de Spectrum s’est tendu des pieds à la tête tel un ver de terre. « Bon sang, » ai- je pensé. Je l’ai retourné et ai attiré avec force ses hanches contre mon érection couverte par son jockstrap, tout contre son cul couvert par mon caleçon. Merde. Quelle vie !

Ouais, là ça va bien plus loin que n’importe quel autre truc de butch bigouine que je pourrais essayer de faire. De toute façon je suis plutôt une mauvaise butch. Mon amante Rebecca par contre, s’en sort plutôt bien en tant que butch. Quand nous sommes en public toutes les deux, la plupart des gens disent « Jill c’est la fem et Reb la butch. » Pourtant, quand nous avons vu l’interview de Monika Treut avec Max Wolf Valerio, un transsexuel FTM et ex-lesbienne féministe, c’est moi qui me suis senti profondément touché, moi qui ai eu les larmes aux yeux, et moi qui n’arrêtais pas d’en parler pendant des jours. J’ai fini par comprendre au plus profond de moi ce que je n’avais jusque-là compris qu’intellectuellement : les notions de butch et fem sont totalement indépendantes du genre. Dans mon cas, mon pédé intérieur a longtemps été identifié à tort comme simplement femme.

En tant que bigouine plutôt butch, Rebecca a été un bon catalyseur pour mes considérations de genre naissantes. Elle a un jour fait remarquer que je m’étais jamais réellement identifié comme femme, ou même montré de signes que je me considérais comme telle. Bien que sur le coup ça m’avait paru étrange en tant que féministe convaincue, à l’intérieur de moi, j’avais compris.

Puis ça m’est venu un soir, en me séchant les cheveux devant un miroir : tout à coup, j’avais vraiment compris. « Je ne comprends pas les sèche-cheveux », se lamentait Rebecca. « C’est pour le style », ai-je expliqué à Rebecca, « et tu n’y accordes pas beaucoup d’importance ». Tu prêtes attention aux grandes lignes de l’esthétique queer. Mais pas aux nuances. Cette remarque pouvait être considérée en soit comme représentative de l’esthétique butch. Mais est ce qu’être aux antipodes de cette esthétique faisait de moi une fem ? Je m’apprêtais à disserter sur le pourquoi du comment cette question de sèche-cheveux était un bon exemple de la division fem-butch, mais je me suis regardé dans le miroir et j’ai compris. « Je suis un homme gay ! », j’ai crié, en secouant le sèche cheveux avec excitation. « Mais oui c’est ça ! », s’est-elle exclamée. Nous nous sommes penchés sur mon cas. Ma chemise en soie sur mesure rentrée dans mon pantalon plissé d’homme. Mes chaussures « d’homme ». Mes traits ciselés et ma mâchoire marquée. Mes cheveux coiffés en pointe. Le physique fin, musclé et plutôt plat de poitrine que je cultivais. Même mes lunettes rétro de marque aux bouts pointus criaient high camp. C’était en effet surtout des hommes gays qui m’arrêtaient dans la rue pour s’écrier : « J’adoooore tes lunettes !». Ouais. Ok. Ouais.

Et puis il y avait aussi tous ces autres hommes. Bien après que la jauge de tolérance de Rebecca pour « l’énergie masculine » ait été épuisée, je restais là à badiner avec mes frères. Une fille à pédés ? Pas vraiment. Une bigouine armée d’un gode ? Oui, davantage. Mais je voulais lutter amoureusement à même le sol contre mon égal en force, je voulais sentir nos bites l’une contre l’autre. Nos vraies bites, chaudes et palpitantes. Ouais, c’était ça.

Je voulais sentir nos bites l’une contre l’autre. Nos vraies bites, chaudes et palpitantes. Ouais, c’était ça.

Et c’est ÇA qui m’a amené à traîner après la soirée Faerie Lingerie. Je ne croyais pas m’être fait des idées sur le flirt flagrant de Spectrum à mon égard. Et j’ai en effet eu le plaisir de le retrouver dans mon lit un peu plus tard, le guidant pour une visite toute spéciale de ma chatte, sa toute première. Il était lui-même surpris, à 33 ans il n’avait embrassé qu’une femme dans sa vie. Je lui ai fait sucer ma bite jusqu’à ce qu’il ne sente plus son visage. Puis je l’ai repoussé et l’ai fait regarder pendant que je plongeais profondément ma bite dans ma chatte trempée, encore et encore.

Baisant mon propre trouble dans le genre. Me baisant avec ma propre bite. Me tordant tel le pédé hermaphrodite (6) que j’aspire à être, électrisé par … la baise … les fluides … encore, et encore, et encore… Et puis je l’ai laissé me baiser, avec sa véritable bite, chaude et avide. Mon type de gode favori ! Me faire baiser me mène normalement aux portes de l’extase plus vite que quoi que ce soit d’autre, mais j’étais dans un tel émerveillement empathique de pénétrer une chatte pour la première fois que la majorité des pulsations que je ressentais étaient dans mon gode envieux, un peu à la manière d’un membre fantôme. Spectrum et moi nous sommes longtemps amusés, gardant de côté bien plus de territoires que nous n’en avions visités, sachant tous deux que nous aimerions qu’il y ait une« prochaine fois ».

Peu importe qu’il y ait ou non une prochaine fois, je suis encore tout étourdi de la joie d’avoir enfin libéré mon/ma pédé·e intérieur·e de son placard solitaire. Rebecca a été la sage-femme de ma prise de conscience ; la soirée tapette a été la scène de mes débuts de trans pédé ; les caresses de Spectrum ont été la confirmation finale, une érection palpitante dans le territoire des pédales, encore inexploré, et que je ne peux qu’appeler sexy. Sexy, sexy, sexy. Depuis lors, je ne cesse de bander.

Jill Nagle (aka Ian), anomalie sexuelle interparadigmatique, cherche des pédéttes pour contribuer à son anthologie.

1 Faerie : de l’anglais « fée », injure homophobe pouvant se traduire par « tapette », fait l’objet d’une réappropriation au même titre que « queer » ou « fag ».

2 Butch : lesbienne adoptant une esthétique plutôt « masculine », dans la dynamique butch/fem.

3 Fête juive de la nouvelle année, a lieu courant septembre

4 Biowimmin dans le texte : désigne un terme se moquant de la rhétorique Trans Exclusionary Radical Feminist (TERF) désignant les femmes cisgenres comme des femmes biologiques dans une tentative de démarcation transmisogyne entre femmes cis et femmes trans.

5 Fem : lesbienne adoptant une esthétique plutôt « féminine », dans la dynamique butch/fem.

6 cf edito.

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