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Où trouver PD La Revue ?

Grâce à un énorme travail de plein de copaines, des innombrables punks post, des libraires merveilleuxes et plusieurs lieux autogérés, PD La Revue essaie d’arriver au plus près de toi! On dépose la revue dans des libraires, des bars, des centres sociaux ou des squats. Parfois juste dans le salon de quelqu’un.e et faut passer à l’heure du thé. On cherche à privilégier un maximum des espaces de diffusion à prix libre ou à limiter le prix en librairie à 5 euros max. On a besoin de vous pour continuer à être le plus accessible possible, alors si là où t’habites est pas dans la liste, contacte nous à revuepd@protonmail.com et on en discute!

A Paris :

Librairie Les Mots à la bouche, 37 Rue Saint-Ambroise

Libraire le Rideau Rouge à Marx-Dormoy, 42 rue de Torcy

Bar Le Saint Sauveur, 11 Rue des Panoyaux

Librairie Publico, 145 Rue Amelot

A Saint Denis :

Librairie Folies d’encre, 14, place du Caquet, prix libre

A Saint Ouen :

Librairie Folies d’encre, 51 Avenue Gabriel Péri,

A Montreuil :

Café Librairie Michèle Firk, 9 Rue François Debergue.

A Marseille :

Librairie Manifesten 59, rue Thiers

Librairie L’hydre aux milles têtes, 96, rue Saint-Savournin

Transitlibrairie, 45, boulevard de la Libération

A Toulouse :

Libraire Terra Nova, 18 rue Gambetta

Le Kiosk, librairie et bibliothèque associative, 36 rue Danielle Casanova.

A Nantes :

A NOSIG, Centre LGBTQI+ 3 Rue Dugast Matifeux, prix libre

Pendant les permanences mensuelles de Les Dévoreuses, bibliothèque féministe de la Trousse à Outils, chaque dernier mercredi du mois, POL’n, 11 rue des Olivettes

Librairie-Café Les Biens-Aimés, 2, rue de la Paix

Le Kaléidoscope, bar gay, 9, rue Paré

Librairie Vent d’ouest, 5 Place du Bon Pasteur

A Lyon :

Librairie La Gryffe, 5 Rue Sébastien Gryph

Libraire Terre des livres, 6 rue de Marseille

Libraire le Bal des ardents, 17 rue Neuve

Librairie Ouvrir l’oeil, 18 rue Capucins

Grenoble :

Centre social autogéré la BAF, 2 chemin des Alpins à Gre.

Librairie Les modernes, 6 Rue Lakanal

Librairie Antigone, 22 Rue des Violettes

Rennes :

ISKIS, Centre LGBTI+, 6 rue Saint Martin

Bocal, Local Féministe, 2 allée de Finlande

Lille :

J’En Suis, J’Y Reste – Centre Lesbien Gay Bi Trans Queer Intersexe et Féministe de Lille Nord – Pas de Calais – 19 rue de Condé,

Charlevilles Mezière :

Librairie Chez Josette, 5 Rue de l’Arquebuse.

Bruxelles :

Librairie Météores, Rue Blaes 207

Librairie Tulitu, Rue de Flandre 55

Bibliothèque de Naast Monique, Quai de l’Industrie 230

Liège :

Librairie Livres aux Trésors, Pl. Xavier-Neujean 27/A

Montpellier :

Librairie La Mauvaise réputation, 20 Rue Terral,

Bordeaux :

Librarie Zone du dehors, 68 Cours Victor Hugo

Kemper / Quimper :

Kemper Queer Club, à La Baleine 35 rue du Cosquer (pendant les activités du collectif, contact :kemperqueerclub@protonmail.com)

Poitiers : Vente à la main : contactez nous!

Brest : Vente à la main : contactez nous!

Berlin : Vente à la maison : contactez nous!

Une histoire de refoulement

« Est-ce que je devrais pas suivre mes « valeurs », celles qui me poussent à dire pas dire « homo » mais « pédé », celles qui me font me sentir sale quand je me fais enculer ou quand je baise un homme ? Celles qui me poussent à vouloir être un père ? A me dire qu’un père c’est avant tout une morale ? A ne pas vouloir adopter ou utiliser la fécondation artificielle ? »

Mais non, merde, non !

« Je ne sais pas draguer, flirter, baiser, vivre, aimer une femme. Mais quelque chose me pousse à vouloir affronter l’inconnu. Mais une autre ne veut pas. Alors qu’elle ferme sa gueule. Ce questionnement ne doit pas s’arrêter pour reprendre plus tard. Il doit aboutir [mais bordel non !]. J’emmerde mes systèmes de blocage psychologiques ! Je dois m’affronter, affronter mes pulsions. Et je dois braver l’inconnu, d’ailleurs quand j’étais petit je voulais être aventurier, explorateur, c’est le moment ! »

C’est ainsi que je concluais la lettre que je m’adressais, à 19 ans, dans la nuit de Noël. Cet « aboutissement » de ma réflexion fût mon billet d’entrée pour Hétéroland, où je séjournais quatre longues années. J’étais arrivé à la conclusion que j’avais refoulé une partie de mes attirances envers les femmes pendant toute mon adolescence, préférant m’identifier de manière assez binaire en tant que pédé. Et c’est vrai qu’à voir la façon dont je secouais la tête avec dégoût en imaginant une chatte, il y avait un peu de ça. C’est de ces blocages dont il est question. Dans une magnifique inversion, « affronter mes pulsions », leur faire face pour les accepter, est devenu « affronter mes pulsions », les réfréner, les combattre, « m’affronter ».

Ça avait commencé simplement. Une soirée avec des amis. Chantal, une amie en études de psycho, tout à fait sobre, prend des notes. Ça m’intrigue, je suis à balle de MD et j’embarque avec elle pour une psychanalyse avec elle dans une des pièces de l’appartement. Elle me fait parler de sexe, de biffle, d’être passif, de tout un tas de choses dont je n’avais jamais parlé auparavant et dont je n’aurais pas parlé si j’étais resté sobre. On retourne dans le salon. Je me sens écœuré. J’ai trop parlé, j’aurais mieux fait de danser. Elle s’aperçoit de mon malaise. On retourne dans cette pièce et on dort ensemble. Meilleure nuit de ma vie, alors qu’on est à deux sur un matelas une place posé au sol et que j’ai pas de coussin. Et pourtant. Pour la première fois, je désire une femme. Elle me trotte dans la tête de nombreux mois. Je tombe amoureux en fait.

Ça tombe bien, ma lettre en témoigne, j’étais plus à l’aise avec mon homosexualité. Mon adhésion distanciée mais certaine au catholicisme, les idées « conservatrices » à base de gauchisme gaulliste et de Jean-Claude Michéa avec lesquelles j’étais en contact à la fac, mes expériences désastreuses avec les mecs et mes phases de sexualité grindérienne débridée ne me convainquaient pas d’être sur le droit chemin. Et puis, depuis que j’avais commencé à baiser, je traînais une culpabilité, un sentiment de saleté lié à ma position de passif. La société veut que vous intériorisiez ça, l’homophobie à laquelle on est confrontés à un moment ou un autre, le sexisme au final qui vous rappelle à l’ordre : « tu es un homme mais tu te fais prendre comme une femme, tu devrais avoir honte ». Ce genre d’affirmation est rarement formulée comme telle, mais toutes les petites attaques, les petits harcèlements homophobes dont on peut être victime quand on est ado (et j’ai la chance de pouvoir les considérer comme « petits »), permettent à ce genre d’idées de se fixer dans ta tête et d’orienter tes actions. Ça aide pas à se sentir à l’aise dans ce qu’on aime et ce qu’on ressent. J’y ajouterai un sentiment de solitude très profond que je compensais – en l’entretenant – à coups de gros joints, et je crois que j’arrive à la recette de mon refoulement.

Je croyais pas à la bisexualité. C’était inconcevable et donc, en accord avec le chemin de vie que je m’imaginais, je me suis dit que je refuserais les étiquettes. Dans ce contexte, ça m’a conduit à adopter l’étiquette par défaut que la société attribue à tout le monde : je serais hétéro. C’était pas facile. Aimer Chantal ça m’a plongé dans le doute pendant longtemps. J’avais toujours refusé de considérer mon homosexualité comme plus qu’une caractéristique mais j’étais devant le fait accompli : elle avait été importante dans la construction de mon identité. A tel point que j’eus peur à un moment de faire mon « coming back » auprès de mes amis. M’aimeraient-ils toujours si je n’étais plus homo ? Bien sûr, ils m’aimaient et m’aiment toujours, c’était absurde, mais pas évident à ce moment-là.

J’ai fréquenté Chantal quelques mois. J’étais fou amoureux d’elle. On s’est embrassé quelques fois. Le soir où je voulais conclure, elle ne m’a pas laissé la raccompagner. J’étais dépité. Je lui ai écrit une lettre où je lui disais à quel point je l’aimais et où je m’expliquais. Elle n’y a jamais répondu.

Je suis parti au Liban pour ma troisième année d’études. J’essayais de séduire une Coralie plusieurs mois mais, comme avec Chantal, je n’arrivais pas à passer le baiser, paralysé que j’étais par mon inexpérience mais stimulé encore par l’impossibilité que je créais derrière ses lèvres. J’aurais bien eu l’occasion de coucher avec elle mais j’étais tétanisé. Il fallut attendre Claire pour me lancer dans le grand bain de l’hétérosexualité. Elle me mit le grapin dessus, sans ambiguïté. On a bu quelques verres à Jemmayzé, quartier festif de la capitale. On s’est retrouvés dans mon appart, à s’embrasser. Elle me propose de passer dans la chambre et notre affaire commence … mal. J’arrive pas à bander. Ça mouline à toute vitesse dans ma tête « est-ce que j’ai raison ? est-ce que ça va marcher ? et si ça marche pas qu’est-ce que ça veut dire ? ». Je suis tétanisé et lui explique un peu la situation. Elle est compréhensive et persévérante, on ne finit donc pas sur un échec. On est sorti deux mois ensemble, presque jusqu’à mon départ.

C’était génial et c’était annonciateur de mes deux relations suivantes. On était niais, mignons. J’appréciais le temps en sa compagnie, déplorais notre manque de points communs, m’adonnais avec elle à des coïts de moins en moins savoureux et me masturbais allègrement sur du porno gay. Elle le prit au sérieux, m’afficha un amour mielleux que je ne pouvais lui rendre, pour finalement me larguer.

Retour en France. J’étais devenu catholique pratiquant. J’allais à la messe, je me confessais, tout en sortant avec des femmes, j’implorais le Seigneur d’éloigner de moi les pulsions malsaines qui me taraudaient, d’apprendre à les maîtriser. J’espérais qu’elles s’éteindraient d’elles-mêmes. Je me forçais à regarder du porno hétéro et à attacher le moins d’attention possible à l’acteur masculin.

J’y étais encouragé par des potes de bonne foi comme mon coloc Etienne qui disait qu’il limitait sa consommation de porno mais que dans mon cas, c’était « bien pour moi ». J’étais de plus en plus catholique. J’avais désormais comme idéal de vie d’avoir une femme, des enfants, un chien, une maison ou une ferme.

Marine. Une soirée étudiante. Je sentais bien que j’avais un ticket avec elle, un pote me l’avait confirmé. On s’est embrassés, ça faisait deux ou trois soirées que je « chopais » comme ça. On est allés chez elle. Rebelotte, pareil qu’avec Claire la première fois. Mais on a persévéré. Au début je mangeais du gingembre confit, ça me rassurait. On est sortis ensemble neuf mois. On a rompu trois fois. A chaque fois, j’avais des doutes, j’avais pas envie qu’elle s’attache alors que j’étais pas amoureux, j’avais peur de lui faire du mal, et puis je consommais toujours autant de porno gay. Je me réfugiais dans la fumette aussi. Et je me sentais ambigu avec un pote, ça m’énervait et je pensais plus à lui qu’à elle.

Mais je me sentais validé, mais validé de ouf. Je me sentais homme à travers ma relation avec elle. Je me sentais accepté sans réserve dans les yeux de mes colocs, dans ceux d’Etienne ou d’autres. Ma mère était très heureuse pour moi quand je lui avais dit que j’étais tombé amoureux de Chantal. Je pouvais parler de cul entre mecs comme on l’avait toujours fait devant moi. Je pouvais parler tranquillement avec les fachos et je comprenais ce qu’ils disaient quand ils parlaient de la famille traditionnelle qui n’a pourtant jamais existé pour moi. Ça allait avec ma foi. Si je croyais en l’harmonie de l’univers, c’était logique de vouloir y participer, de vouloir m’y inscrire en perpétuant le cycle. Et je me retrouvais même à considérer que l’homosexualité était plus une déviance qu’autre chose, à me dire que ma sœur, qui acceptait de plus en plus la sienne, faisait peut-être fausse route.

Et pourtant ça me faisait du mal. Parce que même à croire que mon refoulement aurait été positif, il était basé sur l’équation « un papa, une maman, on ne ment pas aux enfants ». Donc chaque meuf avec qui je sortais devait être « la bonne », celle qui justifiait le sacrifice de mon attirance envers les hommes. Celle avec qui je pourrais passer ma vie. Mais c’était impossible et pas souhaitable d’autant se projeter à 21 ans. Et pourtant la perspective de faire des gosses, qui était un des points de départ de ma conversion, m’y forçait. Du coup je m’attardais sur nos différences en même temps que je m’attachais à Marine et il devenait de plus en plus dur de s’en séparer.

J’ai rompu avec elle après un gros trip à l’acide où je me suis dit qu’il fallait que j’accepte mes pulsions envers les hommes, ma bisexualité, et que j’avais du travail à faire pour m’aimer moi-même avant de pouvoir aimer quelqu’un.

Ce travail, sur la fin de l’année 2017, je l’ai pas fait. J’écoutais de la musique très fort, je faisais beaucoup de sport et je fumais beaucoup de pétards. J’entretenais de l’ambiguïté avec le même ami jusqu’au jour où je l’ai un peu poussé à clarifier son orientation, ce qui m’a libéré l’esprit. Je déprimais et je me fuyais.

Je suis parti deux mois en Jordanie dans le cadre de mon master. J’y étais seul, ça m’a permis de beaucoup avancer sur mes choix de vie, d’arrêter de me droguer aussi. J’ai couché avec un gars qui m’avait pris en stop, sans vraiment le vouloir, ce qui m’a pas mal remué. Je suis rentré en France. Carla m’a mis le grapin dessus. Elle était Colombienne, belle et douce, de dix ans mon aînée, on est sortis ensemble 6 ou 7 mois. C’était comme avec la précédente mais avec la variable de l’âge en plus et tout ce que ça implique quand on réfléchit tout le temps à avoir des enfants mais qu’on n’a que 22 ans. On n’a rompu qu’une fois.

J’avais commencé mon année de woofing, qui allait me mener vers le mode de vie paysan que j’ai aujourd’hui adopté. J’étais toujours avec elle et on se voyait une ou deux fois par mois, quand je rentrais à Lyon ou en airbnb non loin des lieux où j’allais. J’avais des doutes, je me demandais si cette histoire était sérieuse, si je lui faisais perdre son temps, si je n’avais pas envie de plus de liberté. Mes deux semaines à Lyon en novembre devaient me permettre de décanter tout ça. Tout s’accéléra un peu avant que je reparte en woofing. L’idée de bisexualité s’imposait à moi avec clarté, tout ça me travaillait de plus en plus avec le woofing et je me demande si aller voir Bohemian Rhapsody au ciné n’a pas été le coup de grâce. En un weekend, je recontactais tous les ex que j’avais pu avoir, je voulais renouer avec mon histoire, certains étaient de bon conseil.

La veille de mon départ donc, on a fait l’amour, c’était bien comme presque toujours. Et puis on allait s’endormir dans le noir quand elle m’a demandé « ça va ? ». Ça n’allait pas du tout. Je lui ai expliqué à quel point j’étais peu sûr de mes sentiments envers elle, elle non plus d’ailleurs, à quel point j’étais perdu, à quel point je me refoulais depuis des années. J’ai beaucoup pleuré. Elle m’a compris et ça m’a fait encore plus mal de me séparer de quelqu’un dont je réalisais qu’elle me comprenait en fait très bien. Elle me disait qu’il ne fallait pas que je m’interdise une belle histoire avec un homme. « Tout ira bien » m’a-t-elle dit.

Après ça, j’ai écrit pendant des semaines, écrit sur tout ce que j’avais vécu, sur comment j’avais été pédé puis hétéro, et pourquoi. J’ai compris mes erreurs et je m’en suis pas mal voulu d’avoir été aussi con. Parce que bordel, c’était sous mes yeux, je me voyais me refouler, mais je me mentais en me disant que j’étais un « bisexuel semi-abstinent » ou que ça passerait. J’étais incapable de dire que j’étais pédé alors il a fallu que j’accepte d’être bi. C’était pas plus rassurant pour moi parce que ça voulait dire que je ne pourrais me projeter avec personne. Ça m’a orienté vers le polyamour.

Début 2019, j’ai revu Chantal – celle qui m’avait fait virer de bord – quelques semaines. On a conclu l’affaire commencée quatre ans plus tôt en faisant l’amour ensemble, plusieurs fois. J’en revenais pas, j’étais toujours aussi amoureux. Mais ça n’avait pas grand sens et elle me répondait de moins en moins quand je lui écrivais. J’ai fini par me faire une raison et elle a fini par m’écrire pour me dire qu’elle avait préféré quand nous étions amis. Je me suis un peu moqué de moi-même parce qu’en rompant avec Carla pour accepter mes penchants homos, j’avais directement réinclus Chantal dans mes pensées. J’avais bouclé la boucle en somme.

En 2019 aussi, j’ai été à des plans cul de la manière la plus intellectualisée que j’ai jamais imaginée. Je me réconciliais avec les hommes. J’apprenais à coucher avec eux sans me sentir sale. Je suis arrivé sur un lieu où je suis tombé amoureux d’un gars avec qui je couchais. Le polyamour y occupait une grande place et j’ai conjugué cet amour non réciproque avec plusieurs relations hétérosexuelles. Le gars s’est avéré être un gourou en puissance et j’étais plus assez amoureux pour ne pas m’en rendre compte. M’est restée une relation avec une femme, dans laquelle j’avais accepté le fait que je ne tomberais pas amoureux et qu’il s’agissait plus de « camaraderie affective ». Il m’a fallu encore plusieurs mois pour me dire que si j’étais bi, c’était surtout de manière accidentelle et que c’était avec les hommes que j’avais envie de passer le plus de temps.

Et aujourd’hui, je peux le dire, je suis pédé. Je peux certes avoir quelques histoires avec des femmes, partager tendresse et affection, mais c’est évident : je suis pédé. Ç’a été un long chemin pour l’accepter, je me demande souvent si j’ai bien fini de le faire, mais je me sens beaucoup plus à l’aise comme ça. J’ai arrêté d’imaginer qu’avoir des enfants était le but de ma vie, ni qu’il n’y avait qu’une seule manière d’y arriver. J’ai pris des distances colossales avec l’Eglise et je suis revenu à mon postulat de base selon lequel quoiqu’il existe, on est trop petits pour le comprendre, encore plus pour savoir si l’esprit de l’univers s’intéresse de près ou de loin à avec qui et comment on couche. J’ai délaissé la notion de péché, relativisé celles de bien et de mal. Je ne dis pas que je vis une vie sexuelle et affective très épanouie, d’autant que je vis loin de la ville qui faciliterait quand même pas mal les choses pour moi, mais au moins, je m’accepte et ça fait un bien fou. Si j’ai écrit tout ça, c’est parce que j’ai envie de le partager, envie de gueuler haut et fort à quel point je suis pédé et à quel point il n’y a aucun mal à ça, aussi parce que j’aimerais mettre la puce à l’oreille de tous ceux qui sont dans le cas où j’ai été, et qui s’appelle une névrose.

J’ai décidé que je ne serai plus le bon pédé qui ne se voit pas, je m’habille avec des couleurs, je mets des boucles d’oreille, du vernis parfois, j’expérimente des créations capillaires. Je sais pas si c’est la meilleure façon de s’accepter, mais c’est la mienne, à cet instant de ma vie. J’ai le sentiment que je me suis tellement caché de moi-même que j’ai maintenant besoin de m’afficher au grand jour, avec flamboyance !

J’emmerde l’Eglise catholique, le prêtre qui m’a refusé l’absolution parce qu’à 16 ans je ne regrettais pas mes attirances ; j’emmerde les gens qui m’ont laissé entendre qu’être pédé ça se choisissait ; les potes incapables de penser que je suis autre chose qu’un actif, engoncés qu’ils sont dans leurs conceptions de la masculinité, ça les dégoûterait d’imaginer que je trahis celles-ci. J’emmerde surtout tous les blocages qu’on peut se mettre dans le crâne pour éviter d’assouvir nos fantasmes ou pour coller à une identité, à un rôle social auquel on s’assigne ou voudrait s’assigner. J’emmerde toutes ces fictions, du mariage au Dieu tout puissant, de la République au Grand soir, du bonheur au paradis, qui sont là juste pour nous empêcher de vivre et d’assumer pleinement la responsabilité d’être qui nous sommes et de faire ce que nous voulons profondément faire.

Aimez et baisez les personnes qui vous attirent, du moment que c’est d’un commun accord.

Et vive la sodomie !

Qrl

*j’ai changé les prénoms parce qu’iels se reconnaîtront de toute façon

Complètement folle

Oui donc : je ne suis pas le garçon le plus viril de la planète. J’ai une voix aux intonations de licornes, les mains qui bougent façon chorégraphie de Christine & the Queens, des poignets d’une finesse à faire pâlir la plus famélique des princesses Disney et, globalement, un comportement à la fois exalté, hyperbolique, un peu excessif. Disons flamboyant. Ou fabuleux. Des jolis mots en F pour désigner qui je suis. Un autre : folle.

Cette verve efféminée questionne, dérange, dégoûte. Les hétéros, même supposément friendly,en sont agacés. Parce qu’ils ont un ami, il est homo, mais ben… ça s’voit pas, tu vois ? Alors, pourquoi tu parles comme ça ? Pourquoi tu bouges comme ça ? Tu n’as pas l’impression d’en faire des tonnes ?

Selon eux, ce n’est pas parce qu’on est homo qu’on doit forcément se différencier ; se féminiser ; se mettre en scène – comme, supposément, je le fais. Mon attitude est interprétée comme un problème existentiel que j’aurais avec moi-même : si je cède à ce besoin impérieux de me présenter comme homosexuel aux yeux du monde, c’est que je ne suis pas en paix avec qui je suis. Lorsque j’aurai réellement intégré cette facette de moi-même, alors je pourrai rentrer dans le moule (hétéro)normé de notre société.

Pourtant, je ne me suis jamais dit, un jour : tiens, je suis pédé du coup je vais faire la meuf, pour bien que les gens, ils comprennent. Lorsque mon corps est sorti de sa coquille, il s’est avéré déjà affublé de cette façon de bouger particulière, androgyne. Moi, je l’aime bien : elle est douce, expressive, expansive, libre. On dit que je brasse beaucoup d’air, mais peut-être que je fais juste des vagues ?

Alors je ne me suis jamais poli, malgré les injonctions sociales permanentes à être « un vrai mec ». C’est vrai que j’y ai parfois cédé, au prix d’une grande énergie, dans les situations où je ne me sentais pas safe en tant qu’homo. Mais c’était précisément alors que je n’étais pas moi-même. Et on avait dit qu’il fallait être soi-même, pas vrai ?

Un jour, j’ai rencontré un garçon via un site de rencontres (oui, c’était encore des sites, genre sur l’ordinateur, imagine ça !). Sur ses photos, il avait un faux air de Guillaume Gouix – et à l’époque j’adoooorais Guillaume Gouix (va Googler sa photo, je t’attends) (depuis, je l’ai croisé aux Halles portant un chapeau du pire goût et ça a brisé mon crush direct). Nous avons passé un chouette premier rendez-vous, il a beaucoup ri à mes blagues (au cas peu probable où tu ne l’aurais pas remarqué, je suis super drôle), et je suis reparti assez confiant. Mais quand je lui ai proposé un second rendez-vous, il m’a adressé un message très poli, contenant une masse de compliments : je suis très sympa / très cultivé / très drôle (je te l’avais dit) / très mignon / très joyeux / etc. / etc. / mais je suis / trop efféminé pour lui et c’est juste pas ce qu’il recherche quel dommage.

Mon amie Laura s’est offusquée : c’est qui ce mec qui te dit des trucs pareils ? Et moi, malgré ma déception amère, de tenter de la raisonner : je comprends, je suis trop efféminé, c’est juste pas ce qu’il recherche, c’est dommage, mais c’est normal. Le pire est précisément là : je n’ai rien trouvé à redire. J’en étais même à réfléchir à comment « prévenir » mon prochain date de ce défaut qui annule toutes les qualités, pour ne pas le surprendre – pire, pour ne pas le tromper.

Moi aussi, j’ai internalisé que c’était mal d’être efféminé. Pas besoin de chercher bien loin : au Carnaval de l’école, on était gêné de me voir déguisé en Mary Poppins (eight-year-old drag realness) plutôt qu’en soldat. Au collège, on m’a allègrement harcelé pour ce seul motif, tous les jours. Mon premier copain m’a demandé, avant de rencontrer ses parents, tout en m’assurant que lui adorait « comment » j’étais, de faire attention à ne pas trop bouger mes mains. Et sur les applications de rencontre, on me l’a répété méticuleusement, profil après profil : « masc4masc», « pas d’efféminé », « pas de folle ».

C’est le droit le plus total d’un individu de savoir ce qui lui plaît et ce qui ne lui plaît pas – mais quand une volonté précise se retrouve de manière aussi massive, on a alors affaire à un phénomène, que l’on peut questionner. En réalité, ce que ce comportement excluant intracommunautaire veut dire, c’est : on est homos, mais on est des vrais mecs ; on est homos, mais on déteste les pédales.

Dites donc, ça ne vous rappelle pas quelque chose ? Mais oui, ça ne ressemblerait pas à s’y méprendre à un propos homophobe ?

C’est souvent le moment où les esprits des hétéros friendly-mais-qui-ont-jamais-trop-réfléchi-au-sujet-parce-qu’après-tout-bon-voilà-on-s’en-fout-les-homos-les-hétéros-quelle-différence-on-est-tous-des-êtres-humains-et-c’est-ça-qui-compte-finalement explosent : il existerait des gens A LA FOIS homosexuels ET homophobes ?

Bingo ! (D’un coup, les chéris, vous allez mieux comprendre pourquoi il y avait des pédés à la « Manif pour Tous », et pourquoi il y a des pédés qui votent RN (même si, je vous l’accorde : ce sont sûrement les mêmes).)

De très nombreux homos cultivent ce rejet acharné du pédé efféminé. Quand on rejette quelque chose, c’est pour s’en distancier : on le jette loin de soi pour n’avoir rien à faire avec. Cette violence trouve ses racines dans le processus : « je te brime parce que je ne supporte pas de te voir te laisser être ce que je fais tant d’efforts pour réprimer ». Comme les hétéros dont on parlait tout à l’heure, ces personnes ont passé tant d’énergie (souvent, pour survivre) à inhiber la moindre conduite traditionnellement attribuée à l’autre genre, qu’elles ne peuvent souffrir de voir quelqu’un ne pas en faire autant. En d’autres termes, à force de se reprendre dès que la voix part un peu trop dans les aigus, que le poignet se casse quelques angles excédentaires ou que le vêtement a une coupe un peu trop serrée, rencontrer quelqu’un qui non seulement ne se censure pas de cette manière mais qui en plus ne s’en veut pas, cela leur est intolérable. Et intoléré.

Dans une société fondée sur l’infériorité de la femme, peut-on s’étonner que ces mecs aient si profondément intériorisé ces préceptes sexistes, qu’ils recréent ce genre d’amalgames et de limites à ne pas dépasser ? Considérer que pour un homme, tout pédé soit-il, être efféminé, c’est mal, c’est tout simplement estimer qu’il est dégradant pour un homme de ressembler à une femme… Autrement dit, que la femme est l’inférieure de l’homme !

Heureusement, la rencontre avec le féminisme intersectionnel m’a sorti de la honte. Maintenant, ma féminité, je la brandis. Elle fait partie de ce que je suis. Et j’aime ce que je suis. Donc je n’en ai vraiment rien à cirer qu’on puisse trouver que je pourrais tout de même mettre un sweat à capuche à la place de mon T-shirt oversize-pour-ne-pas-dire-robe.

Alors, qui n’est pas en paix avec soi-même, en réalité ? Je voudrais demander aux masc4masc, hétéros toxiques et consorts de ne plus me demander de correspondre aux cases auxquelles la société nous incite à nous conformer. Quand je vous vois vous plier en quatre pour prouver au monde l’intégrité de votre virilité, je ne ressens pour vous qu’une vague impatience. Une hâte qu’à votre tour, vous embrassiez tout ce que vous pouvez être. Même les petites parties que le patriarcat vous oblige à ranger dans ce qui évoque cruellement un petit placard.

Alors ne soyons pas dans la tolérance, ce mot dégueulasse qui signifie juste que ok, d’accord, on vous laisse vivre, on vous regardera pas trop fort, voilà tout – et selon laquelle en échange, il nous faudrait promettre de ne pas faire trop de bruit, de ne pas être trop fort qui on est. Je veux plus que ça : je veux l’acceptation, maintenant. Et l’amour, à terme : pourquoi pas s’aimer follement ?

Une première version de cet article est parue en 2017 sur le blog https://failletransformante.wordpress.com/

La féminité chez les hommes est une source de pouvoir

TEXTE de DIRIYE OSMAN ( https://www.diriyeosman.com/)

Première publication en anglais dans Decolonizing Sexualities ( https://counterpress.org.uk/publications/decolonizing-sexualities/)

Traduction en français par l’équipe de PD La Revue

Quand j’ai annoncé à mes ami.e.s que j’allais porter un bustier, une collerette en dentelle et une robe de style élizabéthain brodée et ornée de perles, pour la couverture de mon livre, ils ont eu quelques doutes. Par le passé, j’avais flirté avec l’androgynie en portant des bijoux de femme et une touche de parfum, mais je n’avais jamais encore porté de robe. Pour mes ami.e.s, l’idée d’un homme portant une robe -même si cela demande à mon sens une paire de couilles supplémentaire – semblait essentiellement perverse. Pour moi, cela tombait sous le sens. Mon livre, Fairytales for Lost Children, parlait des gays somaliens explorant leurs identités sexuelles et leurs rôles genrés, alors pourquoi ne pas s’inspirer de ces thèmes en revêtant une robe incrustée de bijoux ?

J’aimais l’audace flamboyante du concept, mais lorsque je suis allé chez le costumier pour mon premier essayage, l’impertinence à laissé place à quelque chose de plus évolutif et surprenant. Alors que le costumier laçait mon corset, je ne me sentais pas contraint. Au contraire, je me sentais -et ça se voyait – sensuel, beau, puissant, viril.

Dans Against Interpretation and Other Essays, Susan Sontag défends l’idée que « Ce qui est le plus beau dans un homme viril, c’est est quelque chose de féminin ; ce qui est le plus beau dans une femme féminine, c’est quelque chose de masculin. » Pour moi, c’est la vision la plus élégante de la théorie jungienne de l’anima et de l’animus -le principe féminin chez les hommes et le principe masculin chez les femmes.

Selon le psychothérapeute Carl Jung, l’anima symbolise la manière inconsciente dont la plupart des hommes réprime leur sensibilité, ou ce qu’ils perçoivent comme leurs qualités psychologiques féminines. L’animus constitue l’équivalent pour les traits masculins réprimés chez les femmes. Jung percevait le processus de l’anima comme une immense source de créativité.

Ma compréhension personnelle de l’anima est enraciné dans mon éducation. J’ai grandi entouré de filles et en grandissant, mes amies m’empruntaient sans arrêt mes bijoux ou mes parfums et me demandaient des conseils de maquillage. Cette énergie féminine en moi était considérée comme une qualité attirante par ces femmes, car elle signalait une affinité, le sentiment d’une sensibilité partagée – une part d’androgynie présente en chacun.e de nous, tissée avec vigueur et vitalité.

Quelques unes de nos figures culturelles les plus influentes – David Bowie et Prince en particulier – ont joué avec cette dichotomie pendant des décennies. Miles Davis a résumé le sex-appeal viscéral de Prince en ces termes : « Il a ce truc torride, presque comme un mac et une pute qui fusionnent en une seule figure – ce truc travesti ».

Dans la culture somalienne, l’hyper masculinité est la qualité la plus désirée chez les hommes. Féminité signifie douceur, légèreté du toucher : des qualités imposées de façon agressive aux filles et aux femmes. Quand une femme ne possède pas (ou refuse) ces qualités féminines, c’est considéré comme un acte mineur de résistance sociale. Ce principe s’applique aussi aux hommes qui ne sont totalement masculins, mais les enjeux sont alors bien plus important. Si un homme somalien est perçu comme féminin, il sera jugé faible, impuissant, pitoyable : le message sous-jacent est que la féminité est par essence inférieure à la masculinité.

Des variantes de ce mode de pensée existent dans la plupart des cultures, des systèmes de croyance, des races et des sexualités : la culture gay occidentale est tout autant obsédée par l’hyper masculinité que les patriarches des clans somaliens. La féminité est principalement perçue comme une qualité non désirable, à l’opposé des caractéristiques masculines hyper valorisées, et l’efféminophobie atteint son apogée sur les sites de rencontres gay avec les tristement célèbres mentions « pas de mecs efféminés » ou « seulement des mecs masculins » que l’on retrouve sur la plupart des profils.

Dans le cas des hommes gays, on pourrait rétorquer que des décennies (sinon des siècles) de stigmatisation ont créé une culture de la conformité nourrie par l’homophobie intériorisée : l’accusation – et c’est véritablement une accusation – selon laquelle des hommes attirés par d’autres hommes ne pouvaient pas être vraiment masculins, a laissé des marques durables. Mais que deviennent tou.te.s celleux qui ne rentrent pas dans la catégorie « straigth acting » ? Et après tout, les émeutes de Stonewall, qui ont marqué la naissance des mouvements gays pour les droits civils, n’ont-elles pas été lancées par la communauté transgenre, les drag queens et les folles – les membres les plus marginaux de la communauté gay ? Ne devraient iels pas être nos héros/héroïnes ?

La justification de l’efféminophobie repose souvent sur des arguments usés jusqu’à la corde contre l’hypervisibilité « camp ». Des artistes célèbres et populaires comme Paul O’Grady, Graham Norton et Alan Carr sont constamment cités comme des stéréotypes d’artistes gays répondants aux attente d’une société dominante imaginée : flamboyants, avec des personnalités fortes mais inoffensifs et le plus souvent désexualisés. Mais il faut beaucoup d’audace pour être aussi charmant et exubérant qu’O’Grady, Norton et Carr l’ont été pendant leurs carrières. Chacun de ces artistes a réussi à transformer son expérience d’homme gay efféminé en or comique, et leurs gloussements hilares leur ont permis de s’en mettre plein les poches.

La position de ces riches artistes, masque cependant le fait qu’il s’agit d’exceptions, et leur succès ne donne pas une représentation fidèle de la stigmatisation et des abus quotidiens que beaucoup d’hommes féminins – qu’ils soient gay, bisexuels, asexuels ou hétéro – ont dû endurer de la part de la communauté hétéro et de certaines franges de la communauté LGBT.

L’écrivain américain Dan Savage – co créateur de la campagne « It Gets Better » pour lutter contre le suicide des adolescents gay harcelés en raison de leur orientation sexuelle – résume les choses ainsi : « c’est souvent les garçons efféminés et les filles masculines, ceux et celles qui transgressent les attentes et les normes de genre, qui sont victimes de harcèlement ».

C’est exactement ce que j’ai ressenti en grandissant. J’étais constamment harcelé à l’école pour être de façon visible un jeune garçon gay féminin. C’est seulement dix ans plus tard, après avoir terminé les études et acquis mon indépendance, que j’ai réalisé que la valorisation de mon identité m’apportait une formidable sensation de beauté et de fierté. J’avais cultivé ce sentiment de fierté en créant des relations et des amitiés de valeur avec des personnes qui s’intéressaient à moi et m’appréciaient pour qui j’étais et non pas pour celui que j’aurais pu être.

Je pensais à tout cela tout en peinant pour porter ma robe jusqu’au studio du photographe. Le costume était plus lourd que ce à quoi je m’attendais et je transpirais en arrivant. Quand j’ai eu fini de m’éponger et de retrouver mes esprits, la maquilleuse m’a aidé à enfiler ma robe. Alors qu’elle laçait le corset, je pensais à toute l’étrangeté de cette scène, moi, un homme africain vivant au 21e siècle prêt à revêtir volontairement ces habits contraignants contre lesquels les femmes européennes se sont battues il y a cent ans.

J’ai continué à avoir des doutes jusqu’à ce que mon maquillage soit fini, jusqu’à ce que je regarde dans le miroir et vois quelque chose que je n’avais jamais vu avant par moi-même : un sens de l’élégance et de l’audace. Je m’étais, enfin, métamorphosé d’un jeune homme craintif et timide en quelqu’un qui n’avait pas peur de prendre des risques. Je me suis installé devant la caméra et j’ai regardé droit dans l’objectif. Je savais ce que je faisais. J’ai pris chaque pose l’une après l’autre avec assurance, fier de ce sentiment conquis de haute lutte, de puissance dans ma féminité.

Et le PDF pour imprimer vous même et diffuser autour de vous 🙂

« J’ai un ami hétéro » EXISTER À CONDITIONS

Entrevue avec Sylvie Tissot, sociologue, autrice de Gayfriendly, Acceptation et contrôle de l’homosexualité à Paris et à New York, éditions Raisons d’agir, coll. « Cours et travaux ». Poursuivant son travail sur l’embourgeoisement de quartiers centraux, elle décide de « prendre pour objet d’investigation sociologique » les gentrifieures et parmi elleux les hét, qui « ne se pensent pas du tout comme [étant un groupe] à problème – au contraire, qui se pensent plutôt comme la solution ». Elle va donc interroger ces habitant·e·s autoproclamé·e·s gay friendly des quartiers du Marais à Paris et de Park Slope à New York, « les objectiver alors qu’on objective, le plus souvent, les pauvres, les jeunes de banlieue…mais aussi les gays ». Parmi les enseignements qu’elle tire, on comprend que l’attitude affichée de gayfriendliness est, aussi, un rapport de pouvoir – que les hét dominent. [Par convention : hét mis pour hétérosexuel·le·s]

PDLR –Dans votre livre, il y a un chapitre développant tous les degrés de gayfriendliness ; je crois que vous parlez même de continuum de gayfriendliness. Au fond, on pourrait tout aussi bien parler de continuum
de l’homophobie? : est-ce qu’il n’y a pas une grande échelle qui va de l’homophobie totale à la gayfriendliness totale?

ST – En fait, pour moi, c’est très difficile – et c’est un résultat du livre – de distinguer aussi clairement gayfriendliness et homophobie : en réalité l’homophobie peut se mêler à la gayfriendliness. En tout cas, cette distinction,
qui est pour les hét que j’ai enquêté ·e·s, très claire – illes sont du côté de la gayfriendliness et les autres, du côté de l’homophobie – eh! bien, cette frontière est beaucoup moins évidente. Et, quand on regarde les formes d’acceptation qui sont propres à cette classe sociale, on se rend compte que l’homophobie n’a pas complètement disparu, si on prend l’homophobie comme un rapport social impliquant de l’asymétrie. Par exemple, les regards portés sur les gays et les lesbiennes peuvent être positifs, mais misérabilistes, teintés d’une forme de condescendance.

PDLR – L’acceptation des gays et des lesbiennes dans ces quartiers-là se fait selon une image, une représentation que se font les hét gayfriendly, donc il y a certains critères qui sont définis qui permettent de mieux accepter? : être en couple, être monogame, avoir des enfants…

ST –I l y a beaucoup de critères qui ne sont jamais, ou très rarement, énoncés explicitement, qui dessinent les frontières d’un groupe de gays et de lesbiennes que, en effet, les hét ont tendance à davantage accepter. Un de ces critères est l’absence d’attitude trop revendicative. I l y a cette idée que, quand on est gayfriendly, on attend aussi des gays et des lesbiennes une certaine gratitude,
une certaine reconnaissance. Au contraire, les attitudes revendicatives dans ces quartiers (où, selon les hét qui y habitent, il n’y a plus aucun problème, ou alors des formes de rejet marginales) apparaissent, en quelque sorte, déplacées, excessives, peu fondées.

Un autre critère fondamental est lié à l’institution matrimoniale. La question de l’accès au mariage a en effet joué un rôle très, très important, ces dernières années, dans la progression de l’acceptation. C’est indéniable et dans une certaine mesure sans doute positif. En même temps, cela pose des limites, car la revendication de l’accès au mariage a aussi conduit à se représenter les gays et les lesbiennes qui réclament des droits comme des personnes qui, fondamentalement, ont envie de se marier, voire ont envie d’avoir des enfants.
Or ce n’est pas toujours le cas, loin de là. L’acceptation du mariage pour les couples de même sexe, tout en marquant un progrès du point de vue du droit, crée en même temps une frontière entre les gays et les lesbiennes, qu’on commence à voir « comme soi », et les autres.


La question du brouillage des normes de genres constitue un autre critère, qui forme d’ailleurs une dimension historique de l’homophobie depuis très longtemps mais qui perdure, même de manière euphémisée. La perception de gays « efféminés » ou des lesbiennes plus « masculines, butch » marque une résistance importante, qui a évidemment partie liée à ce qu’est l’hétérosexualité. Parce que brouiller les normes de genre, c’est aussi remettre en question un des fondements de l’hétérosexualité, à savoir la différence des sexes, la supposée complémentarité entre les hommes et les femmes, tout ce qui est très peu questionné par mes enquêté·e·s pourtant supposément ouverts sur les questions de sexualité et même de genre.


Je dois introduire une nuance pour les gays, puisque c’est plus le sujet qui vous intéresse. La question des hommes « efféminés », que j’ai posée à beaucoup de mes enquêté·e·s, a suscité des réserves, mais qui étaient la plupart du temps exprimées au détour d’une phrase, à travers la remarque suivante : « mes amis ne sont pas stéréotypés, pas caricaturaux… pas extrêmes.)» C’est souvent par ces adjectifs qu’était établie une certaine distance. En même temps, tout cela est encore plus complexe et ambigu, car une certaine féminité – en tout cas, ce qui est considéré comme tel –peut-être valorisée chez les hommes gays par beaucoup de mes enquêté·e·s, notamment les femmes hét, et pour deux raisons. La première fait intervenir la classe sociale. La féminité supposée de certains hommes gays est vue comme « classe » et non pas comme « extrême » et dérangeante, car associée à certaines métiers comme la culture, à une élégance qui serait innée, à un bon gout, pour la décoration, l’habillement notamment. Ladite féminité renforce ainsi une complicité de classe et peut même valoriser les hét qui trouvent cela « chic » ou « cool » d’avoir un ami gay.

Le deuxième élément intervient dans les amitiés entre les femmes hét et les hommes gays. Ces amitiés, on peut les analyser comme la manifestation d’une résistance commune à l’hétérosexisme, subie par les deux groupes, mais cela est rarement verbalisé de cette manière-là. Beaucoup de mes enquêtées voient, en revanche, dans ces liens électifs, une féminité partagée, et donc positive : « ils se mettent plein de crèmes comme moi, au moins dix crèmes de jour », me disait en rigolant cette habitante du Marais à propos de son voisin gay devenu son ami. « Il aime les mêmes chanteuses que moi, mes copains hét s’en foutent de Beyoncé », me confie une hét de New York. Beaucoup de témoignages vont dans ce sens-là : « Je peux leur dire des choses que je ne peux pas dire à quelqu’un d’autre…».

L’élément de la gayfriendliness le plus déterminant, qui permet l’acceptation, est le contrôle. Une des conclusions du livre, qui s’interroge fondamentalement sur le changement social et ce qui le rend possible, c’est que lorsqu’on valorise quelque chose qui était naguère honni, c’est à condition, en retraçant des frontières, en instituant de nouvelles limites… C’est le cas aussi pour la féminité : elle peut être acceptée, et même valorisée, car attachante et drôle chez son ami gay, classe et distinguée chez son collègue, mais surtout qu’elle n’aille pas trop loin – la figure de la folle constituant toujours un repoussoir qu’il faut éviter à tout prix.


PDLR –Ainsi, ce sont les gayfriendly qui disent quels sont les bons gays, quelles sont les bonnes lesbiennes. On ne peut pas encore être comme on est. C’est pourquoi l’égalité n’est toujours pas là.

.
ST – Oui, c’est vraiment cela qui est fondamental : la gayfriendliness est une acceptation qui en même temps est une énonciation de ce qu’on accepte, de comment les gays et les lesbiennes doivent être pour être accepté·e·s, une sélection des endroits où illes peuvent et doivent être dans l’espace public ou les
institutions du quartier. Et c’est cette notion-là, de contrôle, qui est décisive car elle conduit à se mettre dans la position de la personne qui décide, qui dit, (et donc qui maintient le sujet de l’acceptation dans la position de sujet) , quand bien même on se dit et on se veut progressiste.


PDLR – Et cette gayfriendliness, elle vient d’où? ? J’ai l’impression qu’on ne nait pas gayfriendly, on le devient ?!


ST – Tout à fait ! La première dimension à prendre en compte, ce sont les générations (les plus anciennes manifestant plus de réserves) , mais une expérience est revenue sans cesse dans les entretiens, et ce, quelle que soit la génération, c’est le coming-out d’amis, de frères, de soeurs, ou d’enfants. Même si cette expérience est plus tardive pour la génération née avant les années 50, pour des raisons historiques et chronologiques évidentes, l’expérience apparait comme fondatrice, et c’est très souvent un tournant dans les trajectoires gayfriendly. C’est un des résultats de l’enquête : qu’un proche se révèle gay change radicalement les représentations, et enclenche (conjointement avec d’autres facteurs bien sûr) une expérience importante, même si elle peut se traduire différemment : cela peut en effet aller de l’acceptation contrainte et forcée à l’endossement d’un rôle d’allié·e (on va se faire le défenseur de sa soeur, de son frère face à des parents terrifiés ou
effondrés) . Le vécu des coming-out par les hét apporte un autre éclairage sur les revendications de fierté et de visibilité des mouvements gays et lesbiens dans les années 70. Attention: je l’examine du point de vue des hét, pas du point de vue de l’expérience du coming-out par les gays et les lesbiennes, qui a évidemment engendré (et engendre encore) des rejets et de grandes souffrances. Et encore une fois, le processus est ambivalent, on ne passe pas du rejet à l’acceptation, de l’ombre à la lumière car commencer à se dire gayfriendly, en réalisant soudain que son pote est gay et que ça ne pose pas
de problème, c’est une manière de se dire hét, ou plutôt de se façonner une identité d’hétérosexuel ouverte, tolérante, mais quand même radicalement différente des gays et des lesbiennes : se dire gayfriendly, c’est aussi apprendre un rôle d’hétérosexuel·le.

Ce qui ne conduit donc pas, le plus souvent, à questionner les catégories binaires, hét et homo, qui sont aussi des constructions sociales, on le sait, dans la mesure où l’hétérosexualité et l’homosexualité ne rendent pas compte de toutes les manières de vivre ses désirs, de toutes les pratiques, de toutes les identifications. Le mouvement queer a insisté sur cette multiplicité et le fait que ces catégories peuvent être contraignantes et cadrer les expériences en limitant les possibles. Il se trouve que ces questionnements, certes revendiqués chez les plus jeunes, sont peu présents dans l’expérience de la gayfriendliness de la plupart des enquêté·e·s. Plus que cela, la gayfriendliness implique, en quelque sorte, de faire perdurer ces catégories : disons que l’acceptation de l’autre passe par cette étape, peut-être nécessaire, je ne sais pas, qui consiste à l’identifier comme autre, fondamentalement autre. C’est aussi un processus qui peut être rassurant à l’adolescence ou dans les années qui suivent : je peux interagir avec des gays et des lesbiennes aussi parce que je me vis, avec certitude désormais, sans les confusions qu’évoquent certain·e·s enquêté·e·s quand illes se souviennent de leur jeunesse.

PDLR – Il m’a semblé aussi que le cadre dans lequel se déroule le coming-out est dépendant des hét.

ST –Bien sûr! I l n’y a pas d’effet univoque, automatique, magique sur les hét. Bien sûr, c’est toujours dans des cadres contraints, qui dépendent beaucoup des
contextes historiques. Ainsi, la réaction au coming-out dans les années 2000 est rendue plus aisée du fait de figures positives visibles, médiatiques notamment: cela joue énormément. Les hét ne voient plus, soudainement, leur enfant comme une personne différente, étrangère, ou en tous cas pas fondamentalement ou radicalement. Les transformations dans la culture populaire à partir des années 90 aux États-Unis, plus tard en France, sont déterminantes.


PDLR – Est-ce que ça a été mentionné clairement lors des entretiens? Genre « j’ai été habitué à voir dans telle série…, je savais que ça existait…»

ST – Ça l’a parfois été et moi de mon côté, je posais parfois une question sur les séries, plus aux États-Unis qu’en France car elles y sont plus nombreuses, qu’aiment les hét. Dans les années 90, Will & Grace a joué un rôle très important. Elle met en scène deux habitant·e de Manhattan de classes sup blancs, elle qui est décoratrice d’intérieur, lui avocat, qui vivent ensemble, et forment de ce fait un « couple » finalement très proche du couple hét, rassurant en tout cas. Sex&the city, avec Carrie et son meilleur ami gay, ont aussi marqué les imaginaires. Philadelphia,le premier film [venant de Hollywood, ndlr] à parler ouvertement du sida, a été un film important aussi.

PDLR–Avant la conclusion de votre livre, vous avez écrit un épilogue qui s’interroge sur la gayfriendliness du point de vue des gays et des lesbiennes. On a l’impression qu’illes sont certes sensibles à certains comportements et discours ; pour autant, illes ne sont pas dupes et restent sur leurs gardes, à cause de certains lieux… ou, pourrait-on dire, comme il y a un sexisme bienveillant, il y a aussi une homophobie bienveillante? : «pour t’habiller, tu peux demander à tel copain, il est gay donc il a du goût…», ce genre de chose.

ST – J ’avais hésité à écrire cette partie. J ’ai fait un nombre important d’entretiens avec des gays et des lesbiennes, mais mon sujet c’était quand même les hét, donc je n’étais pas très sûre de moi. Puis je me suis dit, en même temps, ce serait un peu embêtant de ne pas s’interroger sur la manière dont
cette gayfriendliness est vécue par ceulles qui sont censé·e·s en bénéficier. C’est un chapitre plus court, écrit avec précaution, mais qui dit quand même la chose suivante, assez simple : cette gayfriendliness est définie par les hét selon des critères qui ne recoupent pas les critères qui sont donnés par les gays et les
lesbiennes quand c’est à eulles que je le demande. D’abord, il y a une méfiance par rapport à l’idée qu’être gayfriendly, c’est ne plus faire de différence. Beaucoup d’enquêté·e·s hét m’ont dit : « Moi, ça ne me pose aucun problème, parce que, de toute façon, je ne fais pas de différence si mon pote est gay
ou hétéro – je ne le vois même plus.»

En fait, cette idée de l’indifférence est perçue par beaucoup des gays et des lesbiennes comme une indifférence à des différences, qui, de fait, persistent.
Ces différences sont liées au fait que les discriminations persistent, que les représentations homophobes existent encore, que la violence physique
et psychologique n’a pas disparu. Une autre réticence s’est exprimée,
parfois dans de grands éclats de rire, ou peut-être d’énervement, contre l’idée
que, dans ces quartiers-là, ou même ailleurs, il y aurait une tendance positive et inéluctable, et que l’homophobie aurait disparu, notamment dans ces « bulles » que constitueraient le Marais, Park Slope, ou dans les grandes villes en général, où n’y aurait plus de gens homophobes. Cette certitude gayfriendly n’est pas entérinée du côté des gays et des lesbiennes, qui ont de multiples anecdotes sur les petites vexations, les petites humiliations, voire des violences, vécues à l’intérieur même de ces espaces. En outre, le fait de servir de diversité alibi (token diversity) n’est pas ignoré – les gens ne sont pas dupes ! Les gays et les lesbiennes de ce milieu social, notamment ceux et celles qui sont en couple, et à New York plus qu’à Paris, savent bien qu’ils valorisent non seulement un quartier, mais aussi des écoles, en étant le couple de parents gays, surtout quand il coche tous les critères de la bonne parentalité. C’est une valorisation très ambivalente…

PDLR –Ça tient du fétiche, presque.

ST – …oui, et puis cela montre, encore une fois, que cette intégration se fait sous condition. L’homosexualité est acceptée, mais elle sert – notamment pour que son enfant fasse l’apprentissage de la « diversité ». J ’ai parfois assisté à des vexations ou des humiliations. Ainsi, lors d’une soirée au resto avec un hét et des amies lesbiennes, alors que l’une racontait une anecdote, exprimant une position féministe, lui s’est exclamé : «Qoh ! arrête, avec tes trucs de lesbiennes, y en a marre!» Je me souviens aussi d’un couple de lesbiennes qui
m’avait raconté que, pour adopter, elles devaient recueillir des lettres d’hét pour soutenir leur démarche. Des amies (ou supposées amies) avait envoyé cette lettre dans laquelle elles expliquaient que c’était un couple très bien quoique lesbien.

PDLR – Vous avez parlé d’intégration. C’est un mouvement qui se fait par les hét eulles-mêmes. Il y a bien des luttes par les LGBTI+ mais on voit vraiment ce mouvement des hét de le tirer à soi – pour se valoriser (ça peut aussi bien être sincère, ce n’est pas exclusif). Dans le précédent numéro, on avait proposé
le thème (dés)intégrer. Or, j’ai l’impression que les gays et lesbiennes qui sont
interrogé·e·s ne sont pas des queers, je veux dire que la situation peut leur convenir, malgré tout.

ST – Oui c’est une intégration qui procure des avantages, ne serait-ce que pour la raison très simple et très compréhensible que ne plus être considéré comme quelqu’un de malade, de dangereux, de bizarre rend la vie plus facile, voire possible. Et puis c’est une intégration sur la base de critères de classe et de race. Les gays et les lesbiennes que j’ai rencontré·e·s appartiennent en grande majorité aux classes sup, sont blanc·he·s : cette intégration entre homos et hét repose aussi sur des styles de vie et des valeurs partagés. De ce point de vue-là bien sûr, l’intégration est vécue, par beaucoup de ceux que j’ai interrogés, de façon positive. I l y a des parents gays qui me disaient « maintenant on ne fréquente que des hét, parce qu’on a une fille donc maintenant on fait des fêtes de quartiers (block parties) , d’anniversaires, il y a tou·te·s les ami·e·s de notre fille, avec les parents qui déboulent, etc.» Il disaient être très contents, ce qui n’empêche pas, après, d’avoir des sociabilités différentes, avec des entre-soi gays qui sont maintenus.

PDLR –Du cloisonnement?


ST –Oui, du cloisonnement. Et le fait de ne pas être dupe est important. Les appartenances de classe et de race procurent des avantages, qui sont liés aussi, bien entendu, aux batailles menées par les mouvements gay et lesbien (c’est important de le rappeler) : on peut profiter de ces avantages et ne pas être non plus complètement dupe. Si on situe la discussion à un niveau plus politique, certainement on peut aspirer à d’autres horizons que l’intégration,
terme problématique par ailleurs : disons, pour faire vite, des formes de vie ensemble qui reposeraient sur l’égalité.

PDLR – On a évoqué à plusieurs moments la question de la race. Comment est-ce que ça a pu venir, s’il est venu, dans les entretiens que vous avez menés avec les hét qui se disent gayfriendly?? Est-ce que c’est sur un mode euphémistique (« certains quartiers »…)? et, surtout, est-ce qu’il y a l’évocation de gays, de lesbiennes racisé·e·s?

ST – Non, parce qu’illes n’en connaissent pas en fait. L’homogénéité raciale est extrêmement forte dans ces quartiers gentrifiés et les barrières sociales ne sont pas inexistantes dans les sociabilités, même dans les amitiés, on le sait.


PDLR – Est-ce à dire que pour les personnes qui tenaient ces discours, il y a quelque chose d’incompatible avec le fait d’être musulman·e et gay ou
lesbienne?


ST – Je crois que c’est une réalité qui n’est pas envisageable, ou qui n’existe pas vraiment tant le fait d’être musulman, ou d’habiter dans un quartier populaire, est associé à l’homophobie : c’est l’envers de la gayfriendliness qui est pour eux et pour elles, les hét gayfriendly, fondamentalement une qualité des populations urbaines, bien éduquées, plutôt blanches. Les discours sont souvent flous, vagues, plein d’allusions, avec cette fameuse notion de communautarisme. Historiquement d’ailleurs, la peur du communautarisme a d’abord eu pour objet les gays, notamment ceux qui habiteraient dans des « ghettos » comme le Marais. Cette vision- là a quasiment disparu chez les hét que j’ai rencontré·e·s. Le communautarisme, aujourd’hui, c’est celui des musulmans, des populations vues comme foncièrement homophobes.

PDLR – Concernant l’existence, dans l’esprit de nos ami·e·s gayfriendly, de bisexuel·le·s, de personnes transgenres, intersexes, je crois me souvenir vous
avoir entendu dire qu’autant, aux États-Unis, les hét étaient un peu au point sur ces sujets alors qu’en France… ça n’existe pas??

ST – I l y a un contraste assez fort entre une gayfriendliness qui se dit parfois « LGBTfriendliness » aux États- Unis et la situation en France. Quand j’ai posé la question des trans à New York, beaucoup d’hét me disaient que c’était un groupe qu’il fallait aussi, après tous les autres, intégrer, dans ce grand récit de la démocratie américaine qui a finalement intégré tous les groupes minoritaires. Ce n’est pas une question invisible, loin de là, contrairement à la France, où j’étais assez sidérée de voir que certains hét ne savaient pratiquement pas ce que c’était. «Ah! oui, j’en ai entendu parler dans une émission l’autre jour…», me disait l’un d’eux, évoquant quelque chose de nouveau, complètement étranger à son environnement. Mais j’ai fait l’enquête à Paris dans les années 201 2-201 4, et les mobilisations trans et leur plus grande visibilité ont peut-être commencé à changer les choses. Aujourd’hui, indéniablement, il y a une grande résistance qui, dans la bouche des enquêté·e·s parisien·ne·s, s’est exprimée de façon souvent violente.

Ces questions figuraient en effet dans mon questionnaire : « Si votre fils était gay, votre fille lesbienne (ou si vous aviez un fils, une fille qui étaient…) , comment est-ce que vous réagiriez?» et puis: «trans?» À la première partie de la question, on me répondait parfois «pas de problème », ou plus souvent « ça reste compliqué, c’est délicat, mais bon, je pense qu’au bout, finalement, quand même, ça reste mon enfant, etc. » L’autre éventualité, trans, suscitait une crispation très forte, basée sur le sentiment que « ce ne serait plus mon enfant.»

PDLR –Les mêmes personnes ?


ST –Oui, les mêmes personnes. Et d’ailleurs cela pourrait faire l’objet une enquête en tant que telle. L’idée que « mon enfant qui est trans» fait surgir une altérité qui apparait comme ingérable. Et c’est là que la gayfriendliness intervient : celle-ci donne des outils pour faire de quelque chose tenu d’étranger, de lointain, voire problématique – l’homosexualité – quelque
chose d’acceptable. Ce n’est pas le cas pour les trans.

PDLR –Gayfriendly et transphobes à la fois.


ST –Mais peut-être est-ce que ça va changer – que ça
change déjà? j’espère!

Partage des richesses! Pour la redistribution des spermatozoïdes.

« Et si on fabriquait ces alliances entre pédés et meufs, entre pédés et lesbiennes, entre pédés et trans. Si on les fabriquait dans le concret, dans la pratique… et dans le foutre. Si on donnait notre sperme par solidarité, comme on donnerait notre sang si la législation homophobe ne l’interdisait pas aux gays pratiquants. Si on essayait de soutenir, concrètement, celles qui sont déjà bien assez entravées dans leur projet de parentalité. Si on le faisait juste parce que ça coûte trois fois rien. Mais que pour l’autre ça peut tout changer. »

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Imitation(s)

M’autodéfinir pédé, c’était pas le plus difficile.

Après avoir été confronté aux attentes genrées de la société pendant 16 années, m’être construit comme un-e enfant “freak”, étrange, que l’on arrive pas trop à définir, sûrement un garçon manqué, ou une lesbienne, prendre conscience qu’il m’était autorisé d’être un homme a été une bouffée d’air. Ok, la transidentité existe, par conséquent j’existe.

Mais j’aime les garçons aussi. Et souvent j’aime les garçons qui aiment les garçons. J’aime les regarder et leur parler, j’aime les embrasser, les sucer, j’aime quand ils me baisent et j’aime leurs corps divers. Aimer les garçons, ça n’a jamais voulu dire pour moi aimer les pénis. Pas exclusivement.

Comment ça me place par rapport aux autres pédés que je fréquente, pour qui aimer les garçons, c’est (trop) souvent aimer les bites ?

M’autodéfinir pédé, ça a été simple, le combat se situe plutôt dans la manière dont les autres pédés me définissent. Il s’agit d’agir comme un pédé, un vrai. De ne pas être démasqué.

Lorsque j’ai commencé à fréquenter le milieu pédé lillois, j’ai découvert des cercles restreints dans lequel flotte ce culte de la bite, du torse plat, des poils à outrance, du sperme qui gicle. Je suis capable de comprendre que l’on aime ça. Mais les désirs sont politiques, et les désirs sont excluants.

Pédé cis qui ne jure que par le contact d’une vraie bite sur tes muqueuses, sur le goût du vrai sperme dans ta bouche, tu es excluant. Il ne s’agit pas ici de te forcer à avoir du sexe avec moi. J’aimerais juste que tu comprennes que tu as créé ces désirs dans un système cisnormatif. Les pornos gays que tu as découvert plus jeune, que tu continues à regarder, et que je regarde moi aussi mettent en scène des corps virils et cisgenres. Ça a forcément un impact sur nos désirs et nos manières d’intéragir.

Malheureusement pour nous deux, on ne t’a pas présenté un tiers de ce qu’il est possible de créer lorsqu’il s’agit de relations homoérotiques.

Nos identités pédées sont traversées par nos manières de baiser, et même hors des moments de sexe, nos rapports à nos kinks et à nos désirs sont déterminants dans la façon dont on relationne. Le sexe est politique et on l’a tous bien compris dans le milieu pédé, on en parle, on revendique nos pratiques hors normes et déviantes et c’est super fort et important. Seulement, lorsque tu exclus la potentialité d’avoir du sexe avec un pédé trans, ou simplement que tu ne mets pas le fait d’avoir du sexe avec un pédé trans au même niveau qu’avec un pédé cis, tu ne m’exclus pas seulement du potentiel acte sexuel, tu m’exclus de ce moment de sociabilité autour du cul qu’on est en train de créer collectivement. Quand un groupe de cinq pédés vante les mérites des grosses couilles bien biologiques, tu ne m’exclus pas seulement sexuellement mais tu m’interdis de me référer et de me qualifier moi-même en tant que pédé au même titre que vous cinq.

Souvent lorsque nous sortons dans des bars, je suis le seul pédé trans. En tout cas le seul que tu identifies comme tel. Car je n’ai pas un passing infaillible, que je ne suis pas stealth (c’est à dire que je ne cache pas être trans).

Alors il s’agit pour moi d’imiter, et d’imiter correctement. Pour ne pas m’auto-exclure ou être exclu du cercle pédé qui s’est formé autour de nos expériences communes du placard, de la famille, du rapport à la masculinité, mais aussi du rapport au sexe.

On passe de bons moments, on rit, on discute, on drague, mais je dois toujours faire attention. Si je ris, je ne dois pas rire trop aigu, mais je suis un pédé folle pas non plus besoin d’être trop masculin. Je croise les jambes car pas besoin d’être viril mais attention à ne pas adopter une posture de meuf quand même.

Ok ma veste est super jolie, je reçois des compliments. Elle est serrée sur mon torse artificiellement plat. C’est la première fois que je porte une veste si peu oversize. C’est ma marraine pédée qui me l’a offerte, elle n’a donc rien d’une veste d’hétéro. Par contre, je me débrouille comme je veux mais il ne faut pas céder, quitte à galérer à respirer, sentir mes os craquer à partir de tard dans la soirée, mais il suffirait que je retire mon binder et cette veste de giga beau pédé fem, ça deviendra une veste sur un mec trans qui porte pas de binder. Alors bien sûr même sans binder tu sais que je suis pas une meuf. Tu ne te mettrais peut-être pas à me mégenrer dès lors que je retirerais mon binder. Mais tu m’excluras presque automatiquement des champs des possibles sexuels qu’on aurait pu créer ensemble si j’avais été assez féminin pour être un pédé, sans pour autant franchir les barrières biologiques rédhibitoires que représentent mon vagin et mes seins.  

Et même si on est tous ravis de partager une soirée ensemble, il y a toujours un moment, souvent ce moment qui dérive un peu sur les kinks et nos pratiques sexuelles, pourtant si riches et variées, où je me sens exclu.

Souvent, tu es gay, donc tu aimes les bites, bien évidemment, et si jamais, (presque par malheur, mais tu le dirais pas comme ça) un jour un mec trans avait envie de sexe avec toi, bien sûr que tu pourrais en avoir, t’es un pédé militant quand même, “mais attention j’aime pas trop les seins, et ni le plastique, et je veux pas toucher ton vagin ou ton clito”. M’enculer c’est ok souvent. Les culs c’est moins genré, tout le monde en a et tu fais pas très bien la différence entre un cul de mec cis et un cul de mec trans.

Prendre mon cul c’est ok, prendre en compte ma personne entière ça l’est jamais vraiment.

Bi ou Pédé ?

Le tissage permet de réaliser des toiles en entrelaçant des fils entre eux. Les fils sont fabriqués à partir de fibre animale ou végétale, suivant un procédé qui permet à la fin différentes utilisations pour la confection textile. La plupart de ces fils sont faits de plusieurs brins enroulés sur eux-mêmes pour modifier leurs caractéristiques techniques telles que la solidité, l’élasticité, etc.

Je suis bi. Et pédé. Je suis aussi dans la trentaine, valide, j’ai été éduqué et socialisé dans la blanchité et la masculinité hégémonique1, de classe moy’. Je suis aussi survivant de violence sexuelle dans l’enfance, issu d’une famille recomposée, en rupture avec une partie de ma famille et pas mal confus sur mes origines. Souvent je suis en tension entre des discours et positions politiques qu’il me semble nécessaire de porter et la réalité de ce qu’il se passe dans mon corps.

Tous ces brins, qui marchent plus ou moins bien ensemble, constituent le fil avec lequel je viens me tisser dans la toile commune qu’on constitue. Je suis, comme tout le monde, un agglomérat de fibres complexes et peut-être contradictoires, qui finissent par fabriquer un truc ensemble.

J’écris ce texte parce que trop souvent, sous couvert de ne pas se désolidariser ou de paraître unie dans les milieux radicaux du cul, on nie les spécificités des vécus bis et pans, ou on refuse simplement leurs existences. Sous prétexte de ne pas « trahir son camp », c’est-à-dire ne pas avoir des comportements qui peuvent ressembler à de l’hétérosexualité. J’ai l’impression que cette position témoigne d’une méconnaissance et d’une incompréhension de la spécificité des vécus bipans. J’ai bien conscience que l’orientation sexuelle est un sujet complexe, sur lequel on a souvent peu de marge de manœuvre. Je ne cherche pas à établir une hiérarchie entre monosexualité, (les personnes qui ont des interactions sexuelo-romantiques avec des personnes d’un genre seulement) et plurisexualité, mais simplement à démontrer qu’en plus d’avoir toutes notre place dans ces luttes radicales, les points de vue non-monosexuels peuvent être particulièrement pertinents pour éclairer des angles morts de la pensée monosexuelle et favoriser des transformations et des pistes d’action communes. Trop souvent occupé.e.s à devoir prouver la légitimité de nos existences, j’aimerais avec ce texte pointer des comportements qui posent problème, qu’on appelle biphobie ou monosexisme. Si toutes les personnes dans des pratiques monosexuelles, hétéro ou Gay/Lesbienne, peuvent avoir des comportements biphobes, monosexistes, il est bien sûr impossible de dire qu’hétéro et Gay/Lesbienne le font pour les mêmes raisons et seraient donc comparables et amalgamables.

Ça me semble important de préciser que je ne cherche pas à savoir comment « en tant que bi » je m’insère dans le tissu pédé. J’y suis déjà. Je suis bi et pédé, ça fait partie de mon fil. Ça m’intéresse par contre de savoir si la spécificité de ce vécu « impur », entre deux, mouvant, peut permettre un rapprochement avec d’autres vécus similaires ou minorisés. Si – peut-être – mon vécu est minoritaire par rapport aux vécus de pédés cis monosexuels, c’est assez clair que comme bi out activement engagé contre l’hétérosexualité et le mode de vie que cela propose, mon expérience recoupe à plein d’endroits celle de mecs cis, gays ou pédés. Je parle de rapport au placard, à l’insulte, à la drague/rencontre, à la socialisation à la masculinité hégémonique, à l’assignation obligatoire à une sexualité par défaut qui fait moyennement ou pas du tout sens, à la peur, à la dissimulation. Ma première relation amoureuse était avec une fille, je n’étais pas out et c’est la seule fois où j’ai eu et ai affirmé avoir eu une relation hétérosexuelle. Quand j’ai été en relation avec des meufs après, c’était clair pour moi que ce n’était plus dans le cadre de l’hétérosexualité2.

Je ne veux pas pour autant ignorer ou minimiser les comportements des mecs bis plus ou moins placard ou « discrets » qui sont engagés dans une défense de l’hétérosexualité. Ils existent et ne participent pas à une dynamique de transformation radicale des mondes et systèmes d’oppressions qui nous gouvernent. À mon sens, ni plus ni moins que les hommes gays réactionnaires et conservateurs dont on combat aussi les positions. Il ne me semble donc pas pertinent de se poser la question des alliances en fonction de pratiques sexuelles, sans regarder les visées politiques que l’on défend. En 2020, en France et dans les pays occidentaux, une partie des LGBT a objectivement plus de droits et de confort de vie qu’un paquet de gens et de gentes hétérosexuelles opprimées sur des axes de races/nationalités et/ou de classe et/ou de genre. Être gay (ou avoir des pratiques homosexuelles) n’est plus révolutionnaire en soi. L’assimilation a fait son travail. Le cishétéroblantriarcacapitalis3 n’est pas menacé par la gayness assimilationniste.

Si l’on peut observer que le mouvement général va plutôt dans le sens d’une acceptation et intégration de l’homosexualité dans la société, qui laisserait à parier sur un futur totalement assimilé, on ne peut pas ignorer les forces réactionnaires et autres LGBTphobes qui demandent une attention et une vigilance particulière afin de continuer à minimiser leur impact et leurs possibilités d’action.

Je souligne que je parle depuis ma position et que si j’utilise un « on » ou un « nous » un peu vague cela désigne en général les personnes engagées contre le patriarcat et le cishétérosexisme, et parfois les personnes issues et/ou bénéficiant de la masculinité hégémonique, je vous laisse faire le chemin de vous y reconnaître si c’est le cas.

Ça m’a pris du temps pour réaliser que mon intérêt pour les questions et les pratiques féministes était personnel. Pendant longtemps j’ai cru que c’était dans un but un peu abstrait d’égalité, de volonté de changer le monde.

Puis j’ai compris que j’y trouvais des explications à ce qui m’empêchait d’imaginer et de vivre des désirs en dehors de l’hétérosexualité4. La haine des femmes et du féminin, orchestrée de manière plus ou moins consciente et volontaire par les hommes, comme socle commun du sexisme et des LGBTphobies. J’ai eu accès à ça, en partie en lisant et en me documentant, mais aussi et surtout parce que j’étais en contact et en relation avec des femmes dans des formes diverses d’intimité et proximité. Si en relationnant avec des meufs j’ai pu être témoin de la violence du patriarcat et être touché comme quand quelqu’un.e qu’on aime est impacté.e par de la violence, j’en ai aussi été acteur. Avec beaucoup de patience et courage, elles m’ont pointé vers mes responsabilités quand j’avais des comportements qui renforçaient ou soutenaient le système patriarcal (refus de communiquer ou de contribuer au travail de la conversation, de porter et d’être responsable de mes émotions, invisibiliser le travail qu’elles pouvaient effectuer, me reposer sur elle, ne pas briser les solidarités masculines alors qu’elles renforcent des situations dégueues ou qu’elles me profitent tout en établissant un rapport inégalitaire).

Parallèlement5, relationner avec des gars m’a aussi éclairé sur les dynamiques patriarcales et misogynes entre les mecs gays : objectivisation, fétichisation de la masculinité traditionnelle et rejet des corps déviants de celle-ci (gros, non-blanc, fem/folle…), rejet d’une forme de proximité émotionnelle, cristallisation de rôles figés. Dans ce sens, je suis toujours étonné par les stratégies des mecs gays qui cherchent à effacer la distinction entre gayness et masculinité. John Stoltenberg décrit dans la vidéo « A Feminist Guide to Gay Male Misogyny », la tentative de se faire accepter par les mecs hétéros et/ou d’éviter leur violence en s’alliant avec eux dans la haine des femmes et du féminin. Là où auparavant l’homosexualité masculine était un stigmate excluant de la masculinité, aujourd’hui dans sa volonté d’être accueilli dans la maison des hommes, elle peut être une position de défense du masculin.

Cette participation/exposition aux conséquences concrètes du système patriarcal a contribué chez moi au développement d’une compréhension incarnée du continuum des violences masculines faites aux femmes, et à de l’empathie envers celles-ci et toutes personnes subissant ces mécanismes d’oppressions.

Quels que soient les chemins qui permettent cette exposition, et je ne doute pas qu’ils soient multiples, il est important d’en tirer les conclusions qui s’imposent : désigner les agents/bénéficiaires du système patriarcal dans lequel on vit ; briser, si elles existent, les solidarités avec eux et entre nous ; identifier en nous les résistances et se solidariser avec les femmes et les minorisé.e.s de genre.

Un des fonctionnements principaux des sexualités monosexuelles est une fixation sur le genre des partenaires impliqué.es dans un échange sexuelo-affectif. Quelle que soit notre orientation réelle on est d’abord défini.es en fonction des personnes avec qui on relationne ou comment elles sont perçues. Souvent on va dire des personnes bipans qu’elles sont soit dans des relations hétéros, soit dans des relations homos, impliquant donc que ces personnes seraient donc, tour à tour, hétéros ou homos selon avec qui elles sont. L’orientation devient impermanente, relative aux partenaires. Pourtant c’est communément admis qu’un mec gay placard est gay, ce n’est pas la production de sa sexualité en dehors de lui, dans une relation, qui rend sa gayness vraie. Au même titre on pourrait donc accepter que l’orientation sexuelle des personnes bipans est permanente indépendamment des personnes avec qui ielles relationnent et que cela informe chaque espace de leur vie.

Le système politique de l’hétérosexualité nous demande une production visible de l’orientation sexuelle afin de nous ranger dans les cases et catégories correspondantes. La monosexualité est au centre de cet ordre social. Il permet d’exercer un contrôle efficace sur les femmes et leurs agissements, il régule les sexualités et impose le mariage comme norme contractuelle entre les individus et la maternité comme but ultime de la vie des femmes. Au cours du temps, les pratiques homosexuelles ont subi un traitement inégal, de la tolérance à la répression totale, et après des décennies de luttes successives pour la dépénalisation et l’accès aux droits, les homosexuel.les ont fini par accéder au même régime de contrôle sociale des relations.

La possibilité de ne pas être monosexuel.le y est donc exclue. Si jamais il arrivait une aventure en dehors de son script reconnu de sexualité, alors de grands efforts d’imagination serait déployés, parfois volontairement, parfois pour éviter les sanctions de son entourage, pour rester dans sa catégorie et justifier sa position sociale sexuelle qui peut se superposer avec identité et communauté politique. « Ça m’est arrivé de coucher avec un gars à la fac, mais je suis hétéro », « j’ai joué en sex party avec une meuf, et c’était chouette, mais je suis gay ». À défaut de pouvoir faire disparaître les pratiques non-hétérosexuelles, les effets dérangeants qu’elles pourraient avoir sur l’idéologie monosexuelle sont neutralisés, en étant soit invisibilisés ou discrédités, soit utilisés comme repoussoir.

Malheureusement quand les gays et les lesbiennes réassignent les bipans à des orientations monosexuelles ielles travaillent main dans la main avec ce régime politique dont ielles n’ont pourtant à priori rien à gagner. Mais c’est sous l’effet d’un chantage qu’une transaction s’opère : ielles acceptent de soutenir et rentrer dans les structures de l’organisation politique hétérosexuelle en échange d’une réduction de la stigmatisation et de la violence subie. Si vouloir se soustraire à la souffrance et gagner en confort me paraît tout à fait entendable et défendable, cette stratégie me semble dommageable.

C’est justement parce que la bipansexualité établit un trouble, un flou dans cette organisation des relations sociales basées sur le genre qu’elle me paraît pertinente à partager. Si le genre n’est plus une donnée primordiale dans le fonctionnement de l’attraction, alors qu’est-ce qui l’est ? Là où il y avait des évidences, il y a maintenant un vaste champ de questions. Le bouleversement risqué par les réponses qu’on pourrait y trouver oblige un grand nombre à regarder ailleurs ou à rejeter en bloc cette possibilité.

Pour certain Gay/Lesbienne-pédé/gouine, on est soit hétéro et donc en dehors des questionnements LGBT, soit gay et donc il n’y pas de raison d’avoir des revendications spécifiques. Ielles nous demandent discrètement de rectifier nos réalités pour qu’elles rentrent dans les cases de l’homophobie/lesbophobie, niant les spécificités de la biphobie et du monosexisme : stigmatisation chez les hétéros ET chez les G/L-TPG, refus de nos autodéfinitions, invisibilisation des statistiques défavorables, et pour nous sentiments d’imposture et d’illégitimité permanente, entre autre chose.

Alors, aussi étrange que ça puisse paraître de lutter pour réclamer une insulte (« pédé »), je pense que ce n’est pas trop difficile de voir que le besoin de communauté et de validation est vital quand on appartient à une catégorie minorisée dans le genre et/ou l’orientation sexuelle. Mais parfois il y a une tendance à refuser cette reconnaissance, en se focalisant uniquement sur ce qui fait différence et en ignorant le commun de nos trajectoires.

On se retrouve à lutter là où on pensait trouver du soutien et de la communauté.

En ne se focalisant pas sur des critères arbitraires de séparation des individus et des pratiques rigides, la bipansexualité radicale embrasse pleinement la potentialité de chaque personne d’être humaine. À l’opposé d’une volonté universaliste, c’est une approche radicalement individualiste reconnaissant le caractère unique de chaque être, en même temps que ses imbrications complexes dans le maillage des différents rapports sociaux. À l’injonction de devoir « choisir son camp », la bipansexualité choisit de ne pas choisir, de rester impure et hybride. Son existence même autorise chacun.e à s’interroger sur ses propres croyances. En brisant le fonctionnement de la monosexualité, la bipansexualité envisagée dans une perspective politique, publique et ouverte, floute le genre et ses contours, met au centre les questions de désirs et d’attractions et demande de les articuler explicitement et honnêtement pour soi-même et pour les autres.

Faire l’exercice de comprendre pourquoi on veut être en relation, pourquoi on veut créer des liens, ce qu’on a à y gagner et à qui incombe le coût de nos liens, me paraît essentiel. D’autant plus si on a été socialisé dans la masculinité hégémonique (celle dont je viens, je veux pas m’aventurer sur un autre terrain), qui considère les gens comme utilisables pour nos avantages propres.

La bipansexualité, de part son manque d’intérêt pour le genre et son affirmation radicale de la fluidité et du mouvement de la vie, est un terreau propice aux explorations. Ce qu’offre la bipansexualité radicale paraît aller main dans la main avec un objectif d’abolition/déconstruction du genre en offrant une opportunité de repositionnement et de critique vis-à-vis de la masculinité.

Il est essentiel de se servir de nos savoirs d’expériences, de la complexité et de la richesse de nos fils respectifs pour bricoler une toile forte et flamboyante. Une toile qui permettrait le tissage d’alliances solides, un refuge, une mémoire. À la fois la couverture dans laquelle on s’enroule pour être douillet.te et la banderole renforcée qui nous permet d’être offensi.ve tout en étant à l’abri. Une toile avec laquelle on pourrait fabriquer le monde auquel on aspire, une utopie queer encore à construire.

Manu

1. « Ainsi, loin d’égrener la liste des mauvais comportements masculins, penser la masculinité hégémonique c’est analyser des positions sociales qui confèrent à certains hommes le pouvoir économique, politique, sur les femmes, mais aussi sur certains hommes, non blancs et/ou prolétaires, par exemple » Joao Gabriell, https://www.huffingtonpost.fr/entry/la-masculinite-toxique-nouvel-avatar-dune-critique-inefficace-des-rapports-de-genre_fr_5cc31197e4b0817069686a1e

2. je suis toujours curieux de la place et la valeur qu’on laisse aux expériences « hétérosexuelles » d’avant coming out qui, même si elles ne sont pas partagées par tout le monde, me semblent assez commune dans les vécus gays ou pédés. Elles ont rarement la place d’exister, voire même sont cachées ou présentées comme des erreurs. Là où on pourrait les voir comme faisant partie de la vie. Quel est l’intérêt et qui bénéficie de cette dévalorisation dans les vécus gays ?

3. Paraphrase maladroite de bell hooks, une des manières de nommer un grand ensemble qui permet de mettre en lumière les imbrications entre systèmes raciste, capitaliste, patriarcal, en appuyant sur la spécificité du genre et de la sexualité.

4. Et accessoirement des outils pour comprendre le fonctionnement de mon cerveau traumatisé par les violences sexuelles, mais c’est une autre histoire.

5. Oui, parce que je suis bi, poly et gémeaux. Je sais pas choisir. J’ai des relations avec des gens de différents genre, parfois simultanément. Je refuse les politiques de respectabilité qui disent que je devrais être plus fidèle que les fidèles, affirmer que je suis satisfait avec ce que j’ai sans sourciller, ne pas faire de plans à trois…

SANS TITRE

il disait. on part. et on partait.

on prenait nos vélos et on quittait la ville. moi je regardais le paysage, le ciel et les arbres. lui regardait le trajet qu’il avait griffonné sur un bout de papier.

c’est là.

on foutait nos vélos dans un fossé sur le bord de la route puis on marchait. on traversait un champ, une forêt. il ne parlait pas. moi non plus. j’avais peur de le déranger. il regardait attentivement autour de lui. et puis il me faisait un signe de la tête et on grimpait dans un arbre. un chêne un peu plus massif que les autres, qui surplombait les alentours. moi c’était quelque chose que j’aimais, grimper aux arbres. ça me faisait sentir comme un gamin. mais il était toujours le premier à parvenir à la cime.

je le rejoignais et il murmurait juste. ok, ici. en tapant une branche de son pied.

je sortais la couverture pliée dans mon sac et l’enroulais autour de la branche en la fixant avec du scotch. il s’asseyait à califourchon dessus et prenait sa paire de jumelles. moi je matais son cul.

et puis il me tendait son carnet à la reliure noire. il pointait ses jumelles vers l’immense complexe qui nous faisait face. pendant d’interminables heures, je devais prendre en note tout ce qu’il observait. les sorties et les entrées. qui sort, qui entre, à quelle heure, comment et avec quoi. les camions et les voitures, les blouses tachées de sang, les costumes de travail. je devais tout noter. quand il en avait marre on inversait les rôles. quand j’en avais marre à mon tour, on descendait de l’arbre et on baisait. c’était intense pour moi mais on ne faisait aucun bruit. pas de gémissement, rien. et on se remettait vite au travail. le soleil se couchait, et on pouvait rester planqués là toute la nuit. parfois j’avais un peu froid et j’allais me blottir contre lui, je m’asseyais derrière sur la branche et pressais son corps contre le mien. mais il ne réagissait pas. quelques heures passées dans le noir.

il fumait aussi. une brève incandescence dans la nuit.

quand l’aube arrivait, il disait. on rentre. alors on rentrait.

j’étais fatigué et lui avait la marque des jumelles imprégnée sur le pourtour des yeux. ses yeux marron mi-clos, si beaux. on ramassait nos vélos et on pédalait jusqu’à chez nous, aux abords de la ville. une petite baraque insalubre mais on s’y plaisait. à l’intérieur, des murs au plafond, s’étendaient fresques colorées, dessins et graffitis. je refermais la porte et j’allais m’effondrer sur le matelas au sol. après un temps, il venait s’allonger derrière moi et m’entourait de ses bras. et ses mains reposaient contre mon ventre.

je savais qu’il faisait ça seulement pour m’aider à bien dormir. d’habitude, la nuit quand il était à la maison, il ne dormait pas. je l’apercevais parfois, assis près de la fenêtre, regardant dehors. je ne sais pas ce qu’il voyait.

un soir il venait me dire. on y va, on le fait. j’étais un peu hésitant.

une disqueuse électrique chargeait dans un coin de la pièce. il me prenait la main et souriait. je ferais n’importe quoi pour le voir sourire. on se mettait en route.

on retournait dans la forêt, près du grand chêne, mais on grimpait pas. à la place, il sortait de son sac une paire de t-shirts et de k-ways noirs. des lampes frontales, des gants, de la javel pour astiquer nos semelles. on enfilait les k-ways et nouait les t-shirts autour de nos têtes. on ne voyait plus que nos yeux, au clair de lune. ses yeux marron et mes yeux, bleus. on s’embrassait à travers nos cagoules, comme sur les photos d’émeute…

on se dirigeait vers les larges bâtiments sombres.

au passage on récupérait, dans un tas de buissons, tout le matériel qu’on était venus planquer les jours précédents. il en équipait la plupart sur son dos et on embarquait ce qu’on pouvait des jerrycans. vingt litres c’est lourd, on en portait deux chacun. on avançait jusqu’au portail extérieur. il était pas très haut, c’était pas très difficile de faire passer les jerrycans par-dessus. on contournait le grand battant en fer du bâtiment principal. on trouvait une porte un peu plus derrière. il sortait un pied de biche et le calait dans son embrasure. moi je foutais des coups de maillet dessus pour l’enfoncer. il tirait et la porte cédait. à l’intérieur, des machines occupaient tout l’espace. rails, chaines, pointes, cuves, fours. un fracas de métal.

pose-les là.

l’odeur était atroce. du fond de la salle provenait un vacarme continu, une agitation permanente.

vas-y, je vais chercher les autres.

je m’approchais du bruit. je traversais un sas.

des centaines de moutons étaient parqués là, derrière les barreaux du parc d’attente. beaucoup avaient des cicatrices, sur le dos ou sur la gueule. des hématomes sur le corps. toutes leurs queues sectionnées. des oreilles entaillées. certains haletaient de peur ou de soif. d’autres, étalés par terre, respiraient faiblement. je sortais la disqueuse de mon sac, avec une paire de lunettes. je m’efforçais de découper un à un les barreaux de leur enclos. le bruit et les étincelles faisaient immédiatement reculer ceux qui étaient le plus près. ils se retrouvaient encore plus serrés les uns contre les autres. ils bêlaient avec force.

une main sur mon épaule.

j’ai rapporté le reste, mets dehors ceux que tu peux. je hochais la tête.

quand la découpe était terminée, j’essayais d’en tirer vers la sortie. au premier abord la plupart résistaient, mais certains se laissaient faire et, au fur et à mesure, les autres suivaient. quand j’en avais terminé, je retournais devant le bâtiment. je le repérais à la lueur de sa frontale. il était accroupi entre deux camions stationnés près d’une façade. je le rejoignais. une grille d’aération démontée et posée sur le sol. il avait disposé un jerrycan à l’intérieur du conduit, son bord supérieur coupé au cutter. on sentait les vapeurs d’essence et de diesel qui s’en échappaient. un genre de minuteur était suspendu à son sommet par une bande de scotch. il l’enclenchait. on s’éloignait ensemble et munis de bombes de peinture, on inscrivait A.L.F en lettres noires et roses sur les murs de la bâtisse. d’un coup, des bruits secs se faisaient entendre de part et d’autre, comme un feu d’artifice.

je lui tenais la main, je fermais les yeux. l’atmosphère inflammable de notre rencontre, mes coups d’œil furtifs. les étincelles de nos premiers mots, tard le soir. l’effleurement de nos corps embrasés, frénétique et rêveur. et maintenant…

fasciné par le feu, ce soir-là ses yeux rayonnaient.

tout ça, c’était son délire. je voulais juste qu’il m’emmène partout avec lui.

quelques heures passées dans le noir.

une brève incandescence dans la nuit.

Fagstories! Histoires/mémoires de nos luttes. « Le rose et le vert », ou « toutes les érections ne sont pas bonnes à prendre! »

Hella, déjà le troisième épisode des Fagstories ! Cette fois-ci on va voir du côté du Larzac où des groupes de libération homosexuels luttaient contre le nucléaire dans les années 70. Et oui, déjà à l’époque les pervers.e.s sont de tous les combats et ramènent leurs analyses, leurs stratégies et leurs flamboyances dans les luttes écologiques radicales et contre l’industrie techno-scientifique. C’est l’occasion de faire le point sur les alliances et les conflits entre les luttes homosexuelles et la gauche révolutionnaire. Voici un extrait du journal du GLH de Lyon, « Interlopes », numéro 1, paru à l’automne 1977, raconté par l’unique et savoureuse Kinaidos.

Samedi 30 juillet 1977 – Montalieu ( un des quatre points de rassemblement de la marche contre le surgénérateur nucléaire en construction à Creys-Malville) – début d’après midi, le déluge s’est arrêté. Quelques hurluberlus pensaient présenter à la foule admirative la superbe banderole des GROUPES DE LIBERATION HOMOSEXUELS. En fait, nos groupes avaient ce jour là d’autres préoccupations : les contradictions se révélaient et se développaient : la répression policière serait violente et il était impossible d’imaginer que les 60000 marcheurs acceptent un autre objectif que le site. Autour de notre banderole, quelques contacts, quelques dossiers de presse vendus, quelques discussions et peut être le plus important : notre attente avec tous les autres, dans l’incertitude et sous la pluie, de cette marche du 31 juillet. […]

Dimanche 14 août 1977 – Larzac – soleil – manque d’initiative ou de coordination, pas de stand GLH. Sur le Causse, tout le monde rumine et digère plus ou moins vite, plus ou moins bien, plus ou moins efficacement Malville. La marche s’organise sans que nous ayons créé un point de ralliement et nous commençons à le regretter…et puis voici qu’un drapeau insolite se promène au-dessus des têtes : triangle rose sur fond blanc. David, le jeune londonien qui le porte vient de faire se rencontrer des gens qui se cherchaient et permet une nouvelle fois d’ « être présent » et d’expliquer inlassablement la signification du triangle rose.

Qui représentions-nous, nous qui nous référons aux GLH, à ces rassemblements ? Qu’ont à voir les GLH avec la construction d’un surgénérateur ou l’extension d’un camp militaire ?

L’opposition au nucléaire peut se développer à partir d’une foule de motifs : (l’incertitude de l’efficacité en terme d’énergie, les dangers et les risques majeurs, les conditions de travail, la dépendance économique, les flics, les grenades offensives, les barbelés, le fichage, le jugement d’otages, la criminalisation de toute opposition, etc, etc.) Les GLH vont-ils ajouter un motif supplémentaire à cette liste incomplète et déjà longue ? Oui : les pédés refusent toute société qui bande en prenant la bite pour une matraque. On a déjà réfléchi, deçi delà, aux liens qui existent entre certaines institutions, le refoulement de l’homosexualité latente et le développement d’une misogynie « primaire et viscérale ». On a pu faire apparaître cette relation pour l’armée, l’école, l’église, les institutions sportives. Il est peut être temps de creuser un peu plus en avant et de se demander si les structures de nos moyens de productions ne pourraient pas être analysées avec les mêmes critères ? Et si les lieux de recherche scientifiques, les bureaux d’étude et les ateliers fonctionnaient suivant ce schéma : bandons, bandons plus haut, bandons plus fort, bandons plus gros, bandons malgré tout ? Sans que jamais personne ne se pose la question : mais au fait, à ça sert à quoi de bander ?

Attention, camarade pédé ! Toutes les érections ne sont pas bonnes à prendre ! Tu t’en es d’ailleurs déjà aperçu. C’est peut être uniquement pour ça que les GLH se mobilisent à Malville ou au Larzac. Qui représentent-ils ? J’ai envie de répondre personne, en ce sens qu’ils ne sont délégués par quiconque. Ils projettent un éclairage particulier parmi d’autres tout aussi indispensables, ils peuvent être un signe de ralliement comme ce drapeau inattendu brandi sur le Causse pour regrouper les marcheurs.

PS : Samedi 24 septembre 1977 – Kalkar – belle lumière d’automne sur ce bourg de Westphalie qui étale coquettement son bien-être un peu cossu. Le chantier d’un surgénérateur. Un rassemblement qui essaie de s’organiser avec des heures de retard. Combien sommes nous à avoir pu franchir les multiples barrages de police au contact desquels les piquets de tente et les tringles à rideau du car se métamorphosent en armes de 6e catégorie ? Pour la centaine de lyonnais que nous sommes, un accueil ahurissant : 30 à 50 flics casqués débarquent de trois hélicoptères qui se sont posés exprès et brandissant boucliers et matraques, se ruent sur notre petit groupe stupéfait et inquiet : en fait une intimidation de plus. Après l’attente dans l’incertitude pendant laquelle nous jouons aux slogans : qu’est ce qu’ils disent ? Et en quelle langue : danois ? norvégien ? allemand ? Ou hollandais ? On mesure enfin l’ampleur de la manifestation : 60000 personnes dont 20000 non allemands. Il y sera beaucoup question de solidarité. Le rose s’est effacé, le vert aussi d’ailleurs, il n’y a plus qu’une foule grise, déterminée et internationale qui refuse la « société du plutonium » et qui y est entrée justement en exprimant ce refus puisque la police allemande a fiché 60000 personnes. Qu’y-a-t-il en face de mon nom sur l’ordinateur : terroriste ? anarchiste ? …un jour quelqu’un y ajoutera pédé ! Comme l’exprimait une nana à la manif parisienne en juin contre les délices d’Anita Bryant : je n’ai pas honte, j’ai peur.

Phénix Pan.

1/ Eh ben, ça fait des frissons de lire ça, entre les larmes qui montent et les odeurs de lacrymo, ça va encore faire couler mon mascara… Tu peux nous dire un peu comment ces bandes de folles se sont retrouvées au Larzac ? Et nous raconter un peu quelle est la place des Groupes de Libération Homosexuels dans les mouvements sociaux de l’époque ? Quelles alliances et quelles connections se font à ce moment-là ? Sur quelles bases politiques et théoriques ?

Ma très chère. Quel plaisir renouvelé de vous écrire quelques mots ! Et puis, vu les logiques de notre époque, prendre le temps de regarder comment les liens entre groupes et mouvements se faisaient il y a à peine quarante ans peut, peut-être, nous inspirer.

Tu t’en souviens peut-être, les années 1970 sont un moment d’explosion politique. Des mouvements, des groupes, des tendances et des fractions inventent de nouvelles façons de faire de la politique, avec une véritable intervention dans le quotidien, en s’écartant quelque peu de l’horizon du grand soir. C’est un moment d’intense organisation pour les mouvements féministes, les luttes antiracistes, écologistes ou encore antimilitaristes. Les GLH, les Groupes de Libération Homosexuels, s’inscrivent totalement dans cette démarche. Et à l’image du fonctionnement de nombre des mouvements sociaux de l’époque, ils sont présents sur des terrains de luttes qui ne sont pas les leurs spécifiquement. Ils développent un discours et une pratique autour de la lutte dans les prisons, de la vie communautaire ou encore des luttes écologistes. Et bien sûr, comme tu peux te l’imaginer, dans chacune de ces luttes ils cherchent à intégrer le facteur de l’homosexualité. Tiens, j’avais trouvé une citation d’un militant du GLH de Mulhouse qui écrivait que, « la lutte n’est […] possible et efficace qu’en collaboration étroite avec les autres luttes qui ont lieu dans différents domaines contre les mêmes causes économiques et politiques ».

Cette présence des GLH dans ces luttes spécifiques est une constante dès le début de leur histoire. Je me souviens ainsi avoir trouvé une archive où le groupe de Mulhouse racontait avoir participé en mai 1975 à la marche anti-nucléaire de Fessenheim, où les membres du groupe avaient distribué 3 000 tracts et tenaient un stand d’information ! Le samedi 30 juillet 1977, c’est au tour du GLH de Lyon de participer à Montalieu à la marche contre le surgénérateur nucléaire en construction de Creys-Malville. Les membres du groupe y sont présent.es avec la banderole du GLH.

Les GLH expliquent leur présence à ces rassemblements de différentes manières. Bien sûr, la question du nucléaire suscite l’engagement politique révolutionnaire et écologiste des militant.es, qui ne sont pas seulement homosexuel.les. Mais le GLH amène aussi la possibilité pour les homosexuel.les d’analyser la structure des moyens de production d’après les critères utilisés pour examiner leurs propres oppressions, c’est-à-dire en pensant ces institutions comme étant phallocratiques et répressives. Dans une perspective qu’on pourrait dire homo-écolo-anti-capitalo, le GLH dénonce une société du progrès qui ne se remet jamais en cause, qui ne questionne pas cette course effrénée vers la technologie et les risques qu’elle entraîne.

Pour revenir au rassemblement et au-delà des questions que le groupe se pose, ce qu’il se passe finalement, c’est que quelques contacts sont menés, quelques dossiers de presse du GLH vendus et quelques discussions amorcées. Mais ce qui semble être le plus important pour les militant.es c’est de partager cette après-midi d’incertitude sous la pluie, de faire front commun sur une lutte qui n’est pas spécifiquement la leur, mais de laquelle, en vertu d’une ligne politique révolutionnaire, ils et elles se sentent proche.

2/ Bon moi j’aime ça hein, des homo révolutionnaires, et j’en voudrais plus aujourd’hui ! Mais je me demande une peu comment ça se passait avec les hétéro révolutionnaires de l’époque ? Parce que nos camarades gauchistes d’aujourd’hui sont parfois attirants eux aussi mais parfois quelle déception !! Tu vois ce que jveux dire non ?

Aahhhhh, j’ADOREEE quand on arrive à ce bout de cette histoire !!! Au cours des années 70, les GLH vont entretenir une certaine proximité avec une partie de l’extrême gauche et même le PCF et le PS sont obligés de revoir leur position : la question homosexuelle n’aura jamais autant fait parler d’elle chez les adorateurs et les adoratrices de Marx ! Et pourtant, on part de loin.

Jusqu’au milieu des années 1970, la gauche des partis n’est pas tendre avec l’homosexualité. Elle considère que celle-ci est une dégénérescence petite-bourgeoise qui ne touche pas les « sain.es » travailleurs et travailleuses. Dans une interview au Nouvel Observateur, Pierre Juquin, un dirigeant du PCF déclare que « l’homosexualité et la drogue n’ont rien à voir avec le mouvement ouvrier » tandis qu’un autre petit chef, Jacques Duclos, affirme que « la classe ouvrière n’aime pas les pédés ». Après la participation des GLH parisiens à la manifestation du 1er mai à Paris, la CGT se fend d’un article dans Libération à la date du 15 mai 1976 affirmant ainsi «que les mots d’ordre des homosexuels, des lesbiennes (…) n’ont rien à voir avec la lutte des classes et les revendications ouvrières». Je te laisse imaginer, que les exemples sont malheureusement nombreux. Cette situation tend pourtant à évoluer à partir de 1977. Cette année-là, le Parti socialiste publie un texte intitulé « Libertés, Libertés » qui vise entre autres à l’abrogation de l’amendement Mirguet. Oui oui, celui qui considérait l’homosexualité comme étant un fléau social. La même année, le Parti communiste français, sous l’autorité du même Pierre Juquin, institue une commission sur l’homosexualité. D’un côté une partie de la gauche cherche alors à récupérer ce qui commence à être qualifié de « vote homosexuel ». Mais cette évolution est aussi le résultat de l’action militante des membres des GLH (et notamment de la persistance pour certain.es d’entre elles et eux à militer dans certains groupes ou partis) qui a fini par influencer et incliner les positions du PS et du PCF quant à l’homosexualité.

En ce qui concerne les groupes gauchistes, la situation est quelque peu différente. Le militant trotskyste Jean Le Bitoux notait que la relative tolérance de l’homosexualité dans ces groupes est la conséquence des luttes féministes. Il écrivait que « ce sont les femmes qui, les premières, ont essuyé les plâtres du moralisme et du phallocratisme des militants et des structures, réussissant à faire poser quelques questions sur la vie quotidienne et la crise du militantisme ». Pour conclure que depuis 1975 plus aucun.e homosexuel.le n’a été exclu.e de ces différentes organisations pour « vice bourgeois ». Une bien triste réjouissance.

Un autre aspect dans la relation que les GLH ont entretenu avec la gauche et l’extrême gauche est à souligner. Qu’ils soient réformistes ou révolutionnaires, les GLH apparaissent dans le sillage de mai 68 et du chamboulement politico-social des années 1970. Malgré tous leurs différends, leurs membres partagent nombre de considérations politiques avec les gauchistes. Un peu moins peut-être avec la gauche classique. Même s’il existe de nombreux écrits et tracts critiquant l’extrême gauche, celle-ci leur donne parfois l’occasion de s’exprimer dans ses journaux et ses meetings, ce qui participe à assurer une plus forte visibilité. A noter quand même que la recherche de connivence n’est cependant pas sans risques. Ainsi le journal de la LCR, Rouge, publie au mois d’avril 1977 un article traitant de l’homosexualité où il considère la candidature du GLH d’Aix-en-Provence aux élections municipales de mars 1977 comme une « diversion par rapport à la lutte des classes » et somme les militant.es homosexuel.les d’introduire «une ligne de classe» dans l’homosexualité. La réponse du GLH – Politique et quotidien, une tendance parisienne, est cinglante et sans équivoque : « Le club bourgeois homosexuel Arcadie a fait plus pour les homos que vos baratins de solidarité dont on cherche partout la pratique». Et de conclure : « On en a marre de se faire sodomiser par votre ligne de classe. On n’y peut rien si vous ne voulez rien comprendre ».

Il y a un dernier point que je voudrais évoquer et qui me semble parfois être encore une réalité dans certains milieux militants. Les schémas de l’action politique classique pensés par la rhétorique gauchiste ont engendré une culpabilité identitaire chez les homosexuel.les : leur lutte ne serait pas prioritaire. L’auto-répression est toujours difficile à combattre. C’est toute une lutte que de rendre celle de l’homosexualité légitime. Se convaincre de ne pas être le symbole de la dégénérescence bourgeoise est un processus complexe pour les militants et militantes issu.es du sérail gauchiste. En plus, l’ascétisme révolutionnaire prôné par tant de groupes et de structures partisanes de l’époque rend l’exercice d’une nouvelle façon de faire de la politique difficile. C’est pourtant un des enjeux de la lutte des GLH qui n’envisagent pas l’organisation d’une rencontre nationale sans un bal ou la participation à une marche du 1er mai qui ne soit pas une fête. Il ne s’agit plus de raser les murs, mais de célébrer leurs existences.

Primitive

Tissant le doute et le trouble à travers les regards,

Araignée des salles obscures quand pointe le soir,

Organique, dérangeant,

Tapis dans l’ombre, toujours prévenant

Fasciné par ton corps mutilé,

Mis à nu devant ces visages indignés,

Stupeur, parce qu’ils ne comprennent pas,

La révolte des fiertés qui bouillonne en toi,

Si je ferme les yeux quelque instants, j’oublie

Les troubles, le mépris,

Honteusement caché derrière mon verre,

Les ongles épluchant mes chairs

J’ai le souffle court sous ce voile carmin,

Élasticité érotique et furieuse d’envie,

Pensées impures vivant la nuit

Un loup, un chien, un moins que rien,

Take me,

Mon corps est falsifié lui aussi,

Désobéissant jusqu’à la moelle

Médicalisé mais ô combien sexuel

Que cette nuit s’étire encore un peu,

Laissant ton corps jouer avec mes yeux

Slam de Mallory G. Vendeaume

Face à la performance de Gordon B. Rec au What The Fuck Fest, Circuit Électrique, Juillet 2018, Paris.

Illustration par Sapir